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Interview avec Rida Lyammouri : L’expansion des djihadistes au Sahel nécessite une nouvelle stratégie


Rédigé par Wolondouka SIDIBE le Lundi 21 Février 2022

« Sahel : Aller au-delà du rapport sur la politique de confinement militaire » est la nouvelle étude sur cette région en proie aux attaques jihadistes et terroristes. Elle apporte une lumière sur le comment en finir avec ce braiser islamiste. Eclairages avec Rida Lyammouri, Senior Fellow au Policy Center for the New South et co-auteur dudit document.



- Votre rapport, co-écrit avec Pierre Englebert, paraît au moment où la France et ses partenaires se redéployent dans cette région après leur désengagement au Mali. Que faut-il penser de cette stratégie ?

- Tout d’abord, pour fournir un contexte menant au retrait des forces étrangères du Mali, la situation sécuritaire, politique et humanitaire au Sahel n’a cessé de se détériorer un peu plus chaque année depuis que la crise a éclaté au Mali en 2012. Tous les acteurs impliqués sont devenus frustrés par le manque de résultats tangibles sur le terrain et par l’augmentation de la violence.

Fin 2019, la France et ses alliés européens étaient conscients de la nécessité d’une nouvelle stratégie, ce qui a abouti à la création d’une nouvelle coalition militaire début de 2020 appelée Takuba Task Force, composée de plusieurs forces spéciales européennes. La France a également renforcé ses troupes en nombre.

Malgré ces ajustements, la stabilité était loin d’être acquise et désormais, la frustration contre les gouvernements locaux a grandi avec le sentiment anti-français, notamment au Mali mais nous pouvons également l’observer au Niger et au Burkina Faso.


- N’est-il pas temps de changer d’approche et de vision ?

- À ce stade, la question est de savoir comment la France et ses alliés européens maintiendront leur présence militaire dans la région du Sahel en dehors du Mali. Après des négociations et des pourparlers avec des partenaires africains, certaines de ses forces seront redéployées de l’autre côté de la frontière au Niger.

Pour l’instant, à part le redéploiement au Niger et la poursuite du soutien d’autres pays d’Afrique de l’Ouest à la mission des Nations Unies au Mali, on ne sait pas à quoi ressemblerait la nouvelle stratégie.

Cependant, la propagation et l’expansion des groupes djihadistes au Sahel et en Afrique de l’Ouest nécessitent une nouvelle stratégie. Une stratégie qui irait au-delà de l’usage de la force, mais qui créera également un environnement stable où les gouvernements locaux pourraient revenir et gouverner des régions qui ont été soit négligées, soit sous le contrôle de groupes djihadistes depuis des années.


- Trois pays sahéliens (Mali, Tchad, Burkina) connaissent des coups d’Etat. Ces facteurs endogènes ne constituent-ils pas un handicap sérieux dans la lutte contre le terrorisme ?

- En termes d’opérations sur le terrain, ce n’est pas nécessairement un handicap sérieux, mais certainement une perturbation. Par exemple, à la suite des coups d’État au Mali et au Burkina Faso, les opérations antiterroristes se sont poursuivies, y compris des opérations conjointes avec la France. Cela devient un handicap face à un cas particulier comme celui du Mali, où certaines lignes rouges ont été franchies et la France a dû retirer ses troupes.

Un autre lien aussi important à noter, est que les coups d’État au Mali de mars 2012 et août 2020, puis au Burkina Faso en janvier 2022 étaient liés à la lutte contre le terrorisme. Ces coups d’État étaient le résultat du mécontentement des forces de sécurité sur le terrain. Ils ont protesté à plusieurs reprises contre le manque d’équipements et de ressources, et le manque d’indemnisation équitable pour les familles des soldats morts au combat.


- Ce document, produit par Atlantic Council AFRICA CENTER et Policy Center for the New South, souligne que pour réussir la guerre contre le terrorisme, les États sahéliens doivent se réinventer. Comment cette mue peut-elle s’opérer ?

- L’État que les pays du Sahel imitent, en l’occurrence le modèle interventionniste centralisé français, est très mal adapté à leurs conditions matérielles et ne conduirait probablement pas à un éventuel succès de la construction de l’État.

Aujourd’hui, plus de soixante ans d’expérience suggèrent que ce modèle est inadapté au Sahel. Donc, il est peut-être temps d’examiner un autre modèle. Je ne saurais me prononcer sur lequel exactement, mais il devrait être un modèle démocratique qui répond aux sociétés locales, et non pour satisfaire la communauté internationale.


- Quelle est la place de la gouvernance dans cette guerre asymétrique ?

- La gouvernance a une place centrale dans la stabilisation de la région. Depuis la chute du régime de Kadhafi en 2011, beaucoup blâment la Libye pour le conflit actuel au Sahel. Mais la crise libyenne a révélé la vulnérabilité de la région malgré des décennies de réformes politiques, principalement des efforts de décentralisation.

Les multiples cycles de réformes de décentralisation au Sahel dans les années 1990 et 2000 ont produit peu d’avantages positifs, en grande partie parce qu’ils ont peu d’autonomie locale et nécessitent des ressources financières inexistantes conduisant à une forme de métastase des défauts de gouvernance centralisée plutôt qu’une autonomisation locale.

Au Sahel, la décentralisation est considérée plus comme une multiplication des couches étatiques qu’une délégation de souveraineté. Aujourd’hui, l’Etat est quasiment absent dans plusieurs parties des pays du Sahel. Les opérations militaires permettent de chasser les groupes temporairement des villages et des zones, mais malheureusement, il n’y a pas de stratégie qui permette un retour de l’Etat pour gouverner et empêcher les groupes extrémistes de revenir. Sans gouvernance et sans un accès permanent aux services publics, les Etats continuerons à perdre cette guerre.


Propos recueillis
par Wolondouka SIDIBE


Bon à savoir

Rida Lyammouri est Senior Fellow au Policy Center for the New South. Il est titulaire d’un master en politique publique, avec une spécialisation en sécurité nationale, de la School of Policy, Government, and International Affairs de l’université George Mason. Ses activités de recherche portent sur la géopolitique et les relations internationales dans le Sahel ouest-africain.

M. Lyammouri a contribué à plus de 200 rapports de recherche et d’analyse approfondis visant à mieux comprendre les défis régionaux et nationaux. Concernant Atlantic Council AFRICA CENTER, il s’emploie à promouvoir des partenariats géopolitiques dynamiques avec les États africains et à réorienter les priorités politiques américaines et européennes vers le renforcement de la sécurité et la croissance économique et la prospérité sur le continent.

Quant au Policy Center for the New South (PCNS), il s’agit d’un groupe de réflexion marocain visant à contribuer à l’amélioration des politiques publiques économiques et sociales qui interpellent le Maroc et le reste de l’Afrique en tant que parties intégrantes du Sud global.
 



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