L'Opinion Maroc - Actuali
Consulter
GRATUITEMENT
notre journal
facebook
twitter
youtube
linkedin
instagram
search



Actu Maroc

Interview avec Pr Aziz Moqrich : « La Médaille de l’Innovation du CNRS est une reconnaissance légitime de mon parcours »


Rédigé par Safaa KSAANI Lundi 5 Janvier 2026

Neurobiologiste de renommée mondiale et directeur de recherche au CNRS, Aziz Moqrich vient de recevoir la Médaille de l’Innovation 2025. Ce "père" d'une biotech française nous dévoile comment il compte transformer une douleur invisible en une pathologie enfin domptée.



- En décembre 2025, vous recevez coup sur coup le Prix Axel Kahn et la Médaille de l'Innovation. Que représente pour vous cette reconnaissance du CNRS ? Est-ce pour vous le signe que la société prend enfin la pleine mesure de l'enjeu éthique que représente le soulagement de la douleur ?

- Les deux distinctions ont pour moi une valeur immense. Elles viennent récompenser plus de vingt années de recherche fondamentale menée au sein de mon équipe à l’IBDM (Institut de Biologie du Développement de Marseille), ainsi que six années de travail intense au sein de la biotech Tafalgie Therapeutics, que j’ai fondée avec l’entrepreneur Eric Schettini. Le Prix Axel Kahn décerné par la Ligue contre le cancer revêt une signification toute particulière. Le cancer constitue une double peine : être confronté à la maladie et, en plus, subir des douleurs provoquées soit par le cancer lui-même, soit par les traitements. Cette souffrance est profondément injuste et difficilement supportable. La Médaille de l’Innovation du CNRS représente quant à elle à la fois un grand honneur et une reconnaissance légitime de mon parcours de chercheur au sein de cette institution d’excellence. Le CNRS a récemment renforcé sa stratégie visant à encourager ses chercheurs à s’engager dans l’innovation. C’est une orientation essentielle. Toutes les découvertes issues de la recherche fondamentale qui peuvent être transformées en innovations concrètes doivent l’être. Il s’agit d’un véritable devoir, puisque nos travaux de recherche sont financés par les fonds du contribuable français. La société investit dans la connaissance, et il est donc impératif, quand cela est possible, de valoriser ces investissements en générant des innovations susceptibles d’améliorer la santé, la qualité de vie et le progrès technologique. Recevoir cette distinction me conforte dans l’idée que la recherche fondamentale et l’innovation ne sont pas des démarches séparées, mais des étapes complémentaires d’un même processus. Elle illustre également l’importance d’une institution comme le CNRS, capable d’offrir à ses chercheurs un environnement favorable au risque et à la créativité, indispensable pour faire émerger des solutions de rupture et relever les grands défis de notre société.

- Quel a été l'élément déclencheur ou la découverte majeure au sein de l’Institut de Biologie du Développement de Marseille (IBDM) qui vous a fait comprendre que vos recherches sur les mécanismes moléculaires de la douleur pouvaient mener à une innovation thérapeutique ?

- L’élément déclencheur a été l’étude d’une anomalie génétique rare chez l’être humain appelée « insensibilité congénitale à la douleur ». Cette pathologie est due à l’absence des neurones sensoriels responsables de la détection de tous les types de douleur, mécaniques, thermiques ou chimiques. Elle démontre de façon très claire que les neurones sensoriels sont indispensables à notre capacité à percevoir les signaux susceptibles d’entraîner des lésions tissulaires. Cette observation fondamentale a également fait émerger une idée clé. Ces neurones pouvaient constituer des cibles thérapeutiques particulièrement pertinentes pour le traitement de la douleur. Lorsque je suis revenu des États-Unis, j’avais une idée très précise en tête : comprendre le rôle des neurones sensoriels somatiques dans la modulation de la douleur post-lésionnelle. J’ai alors proposé au CNRS un projet de recherche extrêmement ambitieux, structuré en trois volets : à court, moyen et long termes. La difficulté résidait dans le fait que le succès du troisième dépendait entièrement de la réussite des deux premiers. C’est ce que l’on appelle la « culture du risque ». Le CNRS offre la chance rare de pouvoir porter ce type de projets risqués, mais à fort potentiel d’impact. J’ai eu la chance de pouvoir en faire l’expérience. Nous avons d’abord travaillé à caractériser la diversité des neurones sensoriels somatiques. Cette idée m’était venue lorsque je travaillais encore dans le laboratoire du professeur Ardem Patapoutian, avec qui j’ai eu l’honneur de contribuer à des découvertes majeures qui ont été récompensées par le Prix Nobel en 2021. À l’IBDM, mon équipe a apporté une contribution déterminante à la compréhension de la diversité moléculaire de ces neurones. Nous nous sommes ensuite intéressés à leur spécialisation fonctionnelle. Là encore, notre équipe a été pionnière. Nous avons fait le choix de développer une approche expérimentale fondée sur l’utilisation de souris dites « versatiles ». Ce sont des modèles génétiquement modifiés qui permettent d’inactiver des gènes de manière très ciblée dans des sous-populations spécifiques de neurones sensoriels, mais aussi d’activer, d’inactiver ou même d’éliminer sélectivement ces populations. Il est également possible de les marquer grâce à des molécules fluorescentes. C’est un outil d’une puissance exceptionnelle, mais qui demande du temps : environ deux ans et demi sont nécessaires avant d’obtenir les premières lignées exploitables. Nous avons ensuite eu une part de chance scientifique. Le gène TAFA4 a été l’un des tout premiers que nous avons étudiés avec ces modèles. Il s’est immédiatement révélé extrêmement prometteur. Lorsque nous l’inactivions, les souris développaient des douleurs chroniques. À l’inverse, lorsque nous administrions la protéine TAFA4 de manière exogène, ces douleurs disparaissaient. Nous avons alors découvert que ce gène codait pour une protéine jusque-là inconnue, sécrétée par un sous-type très particulier de neurones sensoriels : les mécano-récepteurs C à bas seuil (C-LTMRs), classiquement impliqués dans la sensation de toucher plaisant. Progressivement, nous avons compris que ces neurones jouaient également un rôle clé dans la modulation de la douleur post-lésionnelle, après un choc, une blessure, une inflammation, une intervention chirurgicale, dans l’arthrose ou encore dans le contexte tumoral. C’est à ce moment précis que le lien entre recherche fondamentale et innovation thérapeutique est devenu évident.

- Vous avez identifié une protéine, la TAFA4, qui semble agir comme un analgésique naturel. En quoi cette piste est-elle révolutionnaire par rapport aux traitements actuels ?

- Cette piste est véritablement révolutionnaire parce qu’elle repose sur un mécanisme d’action totalement inédit. La grande majorité des antalgiques actuellement disponibles agissent soit sur des récepteurs couplés aux protéines G, comme la morphine et ses dérivés, les cannabinoïdes ou certains récepteurs métabotropiques du GABA, soit sur des canaux ioniques voltage- dépendants. Ces approches ont en commun de modifier fortement l’activité globale du système nerveux central, ce qui explique la fréquence d’effets indésirables tels que la sédation, les troubles cognitifs et de la vigilance, la somnolence, les vertiges, les nausées, la constipation, ou encore le risque de dépendance et d’addiction. TAFA4 fonctionne tout autrement. Lorsqu’elle se fixe à son récepteur, elle envoie un signal direct à la fibre nerveuse lésée, lui indiquant de réduire son activité métabolique. En d’autres termes, elle « apaise » spécifiquement le neurone concerné et diminue la quantité d’informations douloureuses transmises à la moelle épinière, qui est le centre intégrateur de la douleur. Il ne s’agit donc pas d’éteindre le cerveau, mais de réguler finement le message douloureux à sa source. TAFA4 présente par ailleurs deux avantages majeurs par rapport aux traitements actuels. Premièrement, elle peut être administrée de façon répétée pendant plusieurs semaines sans phénomène de tolérance. Contrairement à la plupart des antidouleurs disponibles, son efficacité antalgique ne diminue pas avec le temps. Deuxièmement, elle possède un effet préventif tout à fait remarquable. Administrée en amont d’un événement à risque, par exemple avant une intervention chirurgicale, elle pourrait empêcher l’installation de douleurs chroniques. Cette capacité à prévenir, et pas seulement à soulager, confère à TAFA4 un caractère véritablement unique et ouvre des perspectives thérapeutiques entièrement nouvelles.

- Vous avez été formé auprès d'Ardem Patapoutian (Prix Nobel 2021). Qu'est-ce que ce parcours international vous a appris sur la nécessité de transformer la science fondamentale en solutions concrètes pour les patients ?

- Ce que j’ai sans doute le plus appris aux côtés d’Ardem Patapoutian (Ardem, comme je l’appelle, car nous sommes devenus de vrais amis) c’est que la recherche de très haut niveau repose avant tout sur la capacité à poser les bonnes questions, au bon moment. Savoir identifier ce qui est véritablement fondamental, ce qui peut faire basculer un champ de recherche, et ce qui mérite d’être exploré en profondeur. Lorsque j’ai décidé de quitter son laboratoire pour créer le mien à Marseille, j’ai longuement échangé avec lui sur les projets que je souhaitais développer. Je me souviens très bien de son sourire approbateur, presque complice. À ce moment-là, j’ai compris que, pour lui, sa mission de mentor était accomplie : il avait formé un chercheur indépendant, capable de prendre du recul sur son domaine, d’en analyser les zones encore inexplorées et d’identifier les angles d’attaque les plus prometteurs. Ce sourire signifiait, à mes yeux : « Vas-y Aziz, fonce. Les questions que tu poses sont les bonnes, et elles mèneront à des découvertes importantes ». Avec le recul, je pense qu’il avait vu juste. C’est précisément cette liberté intellectuelle, nourrie par une formation internationale exigeante, qui m’a permis de faire le lien entre recherche fondamentale et innovation thérapeutique, et de porter aujourd’hui des projets dont l’objectif ultime reste inchangé : améliorer concrètement la vie des patients.

- Vous êtes une figure de la réussite scientifique marocaine à l'étranger. Quel regard portez-vous sur le potentiel de la recherche au Maroc et quel "mot de la fin" adresseriez-vous à vos confrères restés au pays pour encourager l'innovation de demain ?

- Mon parcours à l’étranger m’a appris une chose essentielle : l’excellence scientifique n’a pas de frontières. Ce qui fait réellement la différence, ce sont les conditions dans lesquelles les chercheurs évoluent, la stabilité des moyens qui leur sont accordés et la confiance qu’une société place dans la recherche. Lorsqu’un pays investit durablement dans la recherche fondamentale, valorise la prise de risque et encourage la transformation des découvertes en innovations concrètes, la science devient alors un puissant moteur de développement économique, social et sanitaire. Le Maroc dispose d’un potentiel scientifique considérable, porté par des chercheurs talentueux et une jeunesse avide de connaissances. Pour libérer pleinement ce potentiel, il est essentiel de renforcer les écosystèmes de recherche, de favoriser les collaborations internationales et de créer de véritables passerelles entre le monde académique, l’innovation et l’industrie. Le message que j’aimerais adresser à mes confrères restés ou revenus au pays est simple : osez. Osez poser des questions ambitieuses, osez explorer des voies nouvelles et vous engager dans des programmes de recherche internationaux. Osez aussi solliciter la diaspora scientifique, qui constitue une ressource précieuse pour créer des ponts, partager des expériences et accompagner l’émergence d’un écosystème d’innovation solide et visible à l’échelle mondiale. Pour ma part, je répondrai toujours présent pour contribuer à la valorisation de la recherche marocaine et à son rayonnement international. Mais cette ambition ne pourra pleinement se concrétiser que si les pouvoirs publics accordent à l’éducation et à la recherche la place stratégique qu’elles méritent. Un pays qui investit dans l’éducation et la recherche est un pays qui se donne les moyens de construire un avenir durable et souverain.



Dans la même rubrique :
< >





🔴 Top News