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Interview avec Hans Köchler : La logique de la technicité actuelle est de cacher le monde


Rédigé par Dr Hamid Lechhab le Dimanche 29 Mai 2022

De passage au Maroc, le grand philosophe autrichien Hans Köchler revient sur les grands défis de l’humanité au 21ème siècle. Révolution technologique, désastre environnemental, défis politiques, notre invité explique la quintessence de sa pensée. Interview.



Le tour philosophique au Maroc de l`éminent philosophe autrichien le professeur Hans Köchler, entre le 30 mai et le 8 juin 2022, l`amènera au département de philosophie à l’université de Rabat, où il donnera, le 1er juin 2022, une conférence sous le titre : « La philosophie et la technicité ». Sa deuxième station c`est le département de philosophie de la faculté des lettres et des sciences humaines Dhar El Mehrez de Fès, où il participera à un colloque réservé à « La philosophie et la traduction et le dialogue des civilisations ». Il reviendra le 5 juin à Rabat dans le cadre d`une rencontre sur « Philosophie de la coexistence et le dialogue des cultures », au Salon international de l’édition et du livre. Il achèvera sa tournée marocaine le 7 juin par une conférence « Les tâches de la philosophie en temps présents » au département de philosophie de l’université Ibn Tofail de Kénitra.

Le Professeur Köchler a occupé pendant vingt ans le poste de chef de département de philosophie à l’université autrichienne d’Innsbruck, et il est conférencier également à l`université de Malaya à Kuala Lampour, à l’université polytechnique des Philippines et à l`Académie diplomatique et culturelle de Berlin. Il compte à son actif plus de 700 titres entre livres, rapports, comptes rendus et articles scientifiques, traduits dans plusieurs langues.

Ce qui le distingue des philosophes occidentaux contemporains, c`est son sens critique et ses analyses profondes, avec des outils philosophiques, de l`arrogance occidentale envers les autres pays et la volonté aveugle de soumettre le monde entier. La technologie déployée pour réaliser ce but n`en est que le témoin clair de la dominance occidentale, qui, selon Köchler, est arrivée à un stade où elle est contrainte de céder la place à deux pôles (puissances) et partager l`influence pour diriger le monde.
 
L’échange culturel entre le Maroc et l’Europe remonte au Moyen Âge, comme en témoigne l’Histoire de la dynastie almohade qui régnait sur de grandes parties du Maghreb et de l’Andalousie.

- Vous avez consacré une bonne partie de votre réflexion à aborder les problèmes philosophiques associés à la technologie et à la technicité, où mène, selon vous, la logique de la technologie actuelle ?

- La «logique» de la technologie réside dans l’accent mis sur l’efficacité et la compétence dans la maîtrise du contrôle humain sur la nature et dans la maximisation des possibilités de vie pour la race humaine. Cela signifie aussi la perte pour l’être humain d’une relation directe avec la nature, cette dernière ne devenant qu’un sujet. Et cela entraînerait également que les dangers émanant de la nature et menaçant l’être humain se réduisent de plus en plus et sont ainsi sous contrôle, à un tel point que l’être humain croit pouvoir tout faire.

Les dangers de l’ingérence humaine dans la nature sont également refoulés dans cette attitude envers le monde, qui se caractérise par la volonté d’une puissance extrême, ce qui nous laisse présager que la logique de la technicité est en fin de compte irrationnelle, puisqu’elle cache le monde dans lequel nous vivons et que nous ne pouvons pas changer comme bon nous semble-t-il.


- Dans vos écrits, vous liez également le développement technique à une catastrophe environnementale qui n’est plus seulement possible, mais aussi inévitable. Quelles sont les conséquences de ce désastre sur l’homme ?

- Le grand danger est que nous ne pouvons pas évaluer le degré de complexité des effets des interventions techniques sur la nature, de telle manière que des conséquences inattendues peuvent survenir, lesquelles, après un certain niveau, deviennent incontrôlables.

Ce danger se retrouve notamment dans l’utilisation excessive des énergies fossiles avec toutes les conséquences en termes de changement climatique (réchauffement climatique) qui en découle. En effet, ceci nécessite, à son tour, des changements dans les zones habitables de la planète et dans la production alimentaire. De nouveaux flux migratoires à travers les continents pourraient être l’une des autres conséquences d’un tel développement, conduisant à une instabilité politique dans le monde. Une panoplie de facteurs qui peuvent se produire, lesquels, une fois atteignant un certain niveau de complexité, deviennent incontrôlables.

Le problème que nous affrontons est que l’humanité n’a pas encore réussi à calculer les interactions entre de nombreux égoïsmes collectifs et leurs conséquences néfastes pour l’environnement (comme le tourisme de masse, la culture des déperdition/perte) et a minimisé leurs effets néfastes. Cela nécessite une tendance vers le bien commun de toute l’humanité - y compris les générations futures - plutôt que de faire prévaloir impitoyablement les intérêts actuels. La société des consommateurs et des plaisirs, modèle de civilisation technique industrielle qui est encore promu par le système politique occidental, porte ici une grande partie de la responsabilité.
 
Depuis ma jeunesse, le Maroc a toujours été un exemple de cette culture arabo-islamique pour moi - comme il l’était pour beaucoup en Europe au 19ème siècle.

- Dans votre réflexion sur la logique de la technologie, vous voyez qu’elle contient un réel danger destructeur, où se situe ce risque, selon vous ?

- Indépendamment des problèmes environnementaux et de la destruction à long terme des fondements de la vie, dont j’ai parlé auparavant, le développement excessif de la technologie des armes depuis 1945 a entraîné le risque d’anéantir la race humaine elle-même.

L’irrationalité de cette « logique » réside précisément dans le fait que l’efficacité accrue pour laquelle la technologie est conçue signifie que des armes sont maintenant disponibles – avec l’aide de la connaissance de la physique nucléaire –, des armes qui peuvent détruire la vie sur le globe, et c’est ce que signifie de manière manifeste l’expression américaine «Overkill». Il est donc très gênant, voire regrettable de se rappeler que les systèmes d’armes normalement conçus pour des fins de défense peuvent finalement conduire à l’autodestruction de ceux qui les utilisent.

L’immaturité morale de la civilisation technique dans son ensemble se manifeste lorsque la matière grise qui est une énergie énorme censée normalement faire le bonheur de la race humaine (c’est-à-dire ici, par exemple, la recherche en physique atomique) se trouve subitement investie dans un autre sens, et empruntant notamment la voie de l’autodestruction.

Il y a lieu cependant de souligner que l’on remarque, d’un point de vue culturel, que cette logique techniciste constitue un danger imminent sur la vie sociale des êtres humains, en s’appuyant uniquement sur la logique de compétences et efficacité et en délaissant la logique artistique et créatrice, qui en pâtit de manière sensible. Ceci est manifeste dans le type d’urbanisme moderne dans nos cités qui sont devenues un désert bétonnier. Le milieu de vie artificiel crée une divergence sociale et favorise les nouvelles maladies mentales de notre ère.

Dans le monde artificiel inorganique des villes, les gens perdent leur attachement à la réalité autant que leur vie est séparée des processus normaux : l’électricité provient de la prise, la nourriture des supermarchés et les informations et communications «sociales» des téléphones mobiles… L’Homme est attaché à une infrastructure qu’il ne comprend plus de manière intelligible et s’écarte des conditions effectives et objectives qui ont donné naissance à cette structure.

Cela ne peut que rendre incapables les gens de la civilisation technique. Et si cette infrastructure échoue, cela pourrait également entraîner l’effondrement soudain du système étatique. Les opérations et mesures basées sur les lois de la physique sont les mêmes un peu partout au monde, ce qui entraîne de plus en plus d’uniformité de la vie sociale quotidienne, avec un abandon progressif des modes de vie traditionnels.

Le coût de cette situation marquée par l’absence de diversité est le déracinement culturel et social, avec en sus la perte d’identité. Ce n’est donc pas par hasard si le mode de vie occidental - le soi-disant «american way of life» - a commencé sa marche à la fin du 20ème siècle, à la faveur de la diffusion énorme de la technologie sur le plan mondial, y compris la technologie de l’information et ses applications dans l’ingénierie sociale.
 
La démocratie a besoin de la maturité d’un citoyen qui doit être capable de se forger une opinion ferme, au moins sur les grandes questions fondamentales de la société.

- Parmi les problèmes de philosophie éthique associés à la technique que vous mentionnez, il y a des problèmes d’ingérence sur les gènes humains. Où cela nous mènerait-il ?

- Le génie génétique signifie en fin de compte que la race humaine peut éventuellement manier comme bon lui semble son propre organisme et procéder à des mutations qui peuvent s’avérer dangereuses sur l’existence de la race humaine.

Si les limites de développement ne sont pas fixées, les humains se transformeront, de plus en plus, de leur état d’êtres naturels en êtres artificiels. Comme il n’est pas possible de prédire les conséquences à long terme de telles interventions sur les êtres humains (ainsi qu’en ce qui concerne leur organisation sociale), il est impératif de mettre fin à la recherche débridée motivée par des intérêts économiques. Il n’a jamais été possible de faire de l’être humain un sujet d’étude, comme l’expliquait Emmanuel Kant dans sa philosophie morale, les interventions dans l’inventaire génétique sont fondamentalement inacceptables. Là encore, il est vrai que tout ce qui est techniquement possible doit être fait.


- Dans vos théories de la philosophie politique, vous défendez la thèse selon laquelle la logique de la technologie dans le domaine politique conduit à une « oligarchie » claire et constitue une menace réelle pour la démocratie ; si vous voulez-bien nous en expliquer davantage ?

- Les processus techniques complexes et les interventions dans la nature, qui caractérisent la technologie moderne à l’échelle mondiale, ne peuvent plus être compris ou vus par l’individu. Il y a dès lors un besoin réel d’experts à même de nous évaluer les conséquences et nous en expliquer les conditions générales, afin que les politiciens puissent bâtir et prendre des décisions tangibles et appropriées. Il s’agit ainsi d’un état marqué par la prévalence d’une oligarchie d’experts, puisque les politiciens eux-mêmes ne sont plus indépendants.

En ce sens, nous notons avec regret le torpillage de la démocratie dite « représentative », qui est elle-même le règne de la minorité (oligarchie). Ainsi, dans notre oligarchie de seconde classe, les experts qui ne sont régis par aucun contexte démocratique régissent et contrôlent les décisions de cette oligarchie politique. Il n’est pas ainsi connu les intérêts économiques ou politiques sous-tendant les décisions de ces politiques, et nous ne sommes plus en mesure de connaître comment font-ils pour choisir ces experts qui produisent généralement des avis contradictoires sur une même question.

Toutes ces dépendances dans le processus de prise de décision signifient que la décision politique est désormais un acte visant à saper la démocratie dans le sens originel qui se voulait gouvernement du peuple par le peuple.

C’est notamment le cas de l’application des technologies dites « sociales », qui sont devenues si efficaces avec l’aide des technologies de l’information (TI), que l’individu comme être indépendant et volontaire et source du pouvoir démocratique, ne comprend plus comment son comportement en tant que consommateur est contrôlé et comment on influence ses choix politiques. Il est de plus en plus marginalisé, d’autant que les opérations techniques envahissent ses espaces de vie et deviennent de plus en plus techniques.

Ceci est également lié au problème de la censure politique par les entreprises du secteur informatique (par exemple Twitter), censure qui n’a pas été légalisée démocratiquement. Parmi ceux qui l’ont fortement souligné, il y a le chercheur Elon Musk.

En outre, la démocratie a besoin de la maturité d’un citoyen qui doit être capable de se forger une opinion ferme, au moins sur les grandes questions fondamentales de la société.
 
Le développement excessif de la technologie des armes depuis 1945 a entraîné le risque d’anéantir la race humaine elle-même.

- Vous avez inventé le terme « itinérance métaphysique » dans le cadre de votre conversation sur la technologie, qu’entendez-vous par là ?

- Grâce à des recherches plus précises sur les lois de la matière (nature), les humains contemporains ont été en mesure de transformer techniquement leur environnement de vie dans la mesure où ils peuvent mieux contrôler les dangers de la nature par rapport au passé et augmenter l’espérance de vie d’un individu dans de nombreuses régions. L’Homme élargit de plus en plus ses espaces de vie, dans des dimensions considérées dans le passé comme espaces fermés pour les humains.

La plus grande maîtrise de l’homme sur des conditions auparavant incontrôlées a entraîné une suppression croissante de la mort dans la vie quotidienne et affaibli les racines religieuses des gens. Bon nombre des maladies que l’on craignait auparavant sont maintenant guérissables. On n’est plus confronté à la perspective de mourir à chaque instant.

Il est maintenant possible d’interpréter scientifiquement les relations dans le monde extérieur, qui ont été interprétées de manière légendaire, et il est également possible d’utiliser les lois de la nature pour améliorer la vie. Ce développement peut conduire à une confiance en soi excessive et même à des fantasmes de capacité absolue en ce qui concerne le « progrès » de la race humaine. Cela est particulièrement évident dans le cas des Mouvements « internes » formés autour de la vallée du Silicon en Californie - le centre des technologies de l’information dans le monde – avec la théorie de «l’immortalité» rendue possible par la technologie, qui ne peut jamais être réellement réalisée dans la réalité. C’est ce que j’entends par « déplacement métaphysique » de l’homme, dont les efforts se concentrent finalement sur le présent, oubliant la question de l’au-delà du matérialisme direct.


- Le champ culturel et philosophique du Maroc est l’un des champs qui vous tiennent le plus à coeur. Vous y avez des relations amicales et scientifiques. Vous avez visité presque toutes les universités marocaines et invité un nombre important de chercheurs marocains dans vos institutions universitaires. Quelle est l’importance de ce va-et-vient entre les deux rives de la Méditerranée aujourd’hui ?

- L’échange culturel entre le Maroc et l’Europe remonte au Moyen Âge, comme en témoigne l’Histoire de la dynastie almohade qui régnait sur de grandes parties du Maghreb et de l’Andalousie. Pour n’en citer que quelques-uns, les activités des philosophes Ibn Rushd et Ibn Tofail, tous deux également associés au palais de Marrakech, en témoignent les encouragements du Calife à leurs recherches. Depuis ma jeunesse, le Maroc a toujours été un exemple de cette culture arabo-islamique pour moi - comme il l’était pour beaucoup en Europe au 19ème siècle.

Par coïncidence, mon premier voyage dans le monde arabe - à la fin des années 1960 - m’a conduit à Tanger. Au début de l’Organisation internationale du Progrès, que j’ai fondée en Autriche en 1972, j’ai eu une coopération fructueuse avec la société civile et la scène politique au Maroc, en particulier en ce qui concerne la question palestinienne. Je me rappelle, non sans fierté d’ailleurs, les différentes réunions avec le secrétaire général de l’Union des avocats arabes, feu Me Abderrahmane Youssoufi, ainsi que ma contribution à un congrès à Rabat en 1985 autour d’une solution pacifique de la guerre du Golfe.

Compte tenu des nouvelles tensions dans les relations de l’Europe avec le monde arabe - après les interventions militaires occidentales et après les flux migratoires - la coopération et le dialogue entre les intellectuels des deux côtés de la Méditerranée sont devenus plus importants. L’Europe doit aller au-delà de l’héritage des croisades et de l’ère coloniale avec espoir pour toujours et déposer l’égocentrisme européen, qui n’a plus sa place dans le monde multipolaire d’aujourd’hui.

Cela nécessite en réalité une rencontre « d’égal-à-égal », un dialogue sur les questions fondamentales de la philosophie, de la culture et de la société, dans lequel les deux parties contribuent à leur interprétation et à leur évaluation sur un même pied d’égalité.


 

Réalisée en allemand par Dr Hamid Lechhab
Traduite en français par Mustapha El Ouizi