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Interview avec Badr Ikken, Président exécutif de GI3 : « Une subvention des chauffe-eaux solaires serait pertinente»


Rédigé par Safaa KSAANI Mercredi 25 Janvier 2023

L’entrée en fonctions de Badr Ikken en tant que Président exécutif de Green Innov Industry Investment (GI3), depuis moins de sept mois, n'a pas tardé à faire son effet. L’ex-patron de l’IRESEN allie innovation et performance environnementale dans son usine MYSOL CES.



Le coup d'envoi de la construction de la première usine 100%marocaine de production de chauffe-eaux a été lancé lundi 16 janvier 2023. Racontez-nous la genèse de ce projet et quelles ont été les étapes phares de sa conception ?

J’ai travaillé dans le domaine de la recherche appliquée pendant une vingtaine d’années en Allemagne, tout en ayant pour but de contribuer au développement économique de mon pays. Cette dernière décennie, j’ai dirigé une structure publique dans le domaine de la recherche et développement (l'Institut de Recherche en Énergie Solaire et Énergies Nouvelles) : IRESEN- Ndlr, que j’ai eu l’honneur de mettre en place et j’ai contribué au développement d’un écosystème national de la recherche et de l’innovation orienté vers la valorisation des résultats des projets de recherche. A plusieurs reprises, j’ai été confronté à des maillons de la chaîne manquants, mais aussi à l’incertitude et crainte des chercheurs de faire le saut et de se lancer dans l’entrepreneuriat ainsi qu’un manque de confiance dans la R&D nationale.

En août 2021, après une période pandémique difficile, je passais quelques jours de vacances à Tétouan avec un membre de la famille passionné de pêche. Il sortait presque tous les matins en mer avec un marin qu’il a côtoyé pendant des années. Un dimanche matin, il n’est pas venu et il ne répondait pas non plus au téléphone : cela était inhabituel. Il s’est avéré que le marin, son épouse et leur fils de 18 ans avaient été intoxiqués par une fuite de gaz de la bonbonne qui alimentait le chauffe-eau.

Cet accident tragique a été l’élément déclencheur. J’étais convaincu de la pertinence de substituer les chauffe-eaux électriques et à gaz par des chauffe-eaux solaires pour des raisons de protection de l’environnement, pour des raisons de souveraineté énergétique, mais s’y rajoutait un autre argument de taille : la sécurité !

A partir de cette date, l’idée a commencé à mûrir, et il  a eu plusieurs phases importantes en 2022 : le constat d’une forte mobilisation pour accompagner l’investissement vert au Maroc et une prise de conscience par rapport au Made in Morocco ; la rencontre avec un associé investisseur qui croit en l’expertise marocaine ; la décision difficile de quitter une structure que j’ai eu l’honneur de mettre en place et quitter des collègues avec lesquels je suis fortement lié ; le départ d’IRESEN, émotionnellement difficile, mais aussi l’adhésion d’un compagnon de longue date qui m’a rejoint dans cette belle aventure et la constitution du tour de table avec un partenaire de choix.

Il nous a été facile d’identifier le partenaire technologique, notamment l’Université Sidi Mohammed Ben Abdallah qui dispose de brillants chercheurs dans le domaine. Nous avons ensuite développé pendant plusieurs mois le produit avec l’équipementier et arrêté les variantes technologiques.

En parallèle, nous avons démarré la prospection du site pour l’usine. Concernant ce dernier point, nous avons été excellemment accompagnés par la Wilaya de Rabat et le CRI qui nous ont orientés vers le Parc industriel d’Aïn Johra et soutenus jusqu’à l’obtention des autorisations et permis nécessaires.

En concomitance, nous avons consulté des architectes, des bureaux d’études, bureaux de contrôle et ensuite lancé les appels d’offres pour la sélection des entreprises de construction, et le projet MYSOL est né.
Je pense que les étoiles étaient bien alignées et nous nous sommes lancés dans un contexte favorable. Je suis fier de mettre en œuvre, avec mes associés, ce premier projet qui contribuera à l’émergence de nouvelles filières à forte valeur ajoutée dans le domaine de l’énergie solaire. Cette intégration industrielle fait partie des objectifs clés de la stratégie énergétique nationale.

 
Quelles sont les caractéristiques et particularités du chauffe-eau solaire MYSOL CES ?

Il s’agit de chauffe-eaux solaires thermosiphons à capteurs plans, de thermosiphons avec tubes sous vide avec réservoir intégré, ainsi que de chauffe-eaux solaires à circulation forcée avec réservoir séparé. Chaque type répondra à des besoins différents (maison, logement collectif,..) et sera adapté aux différentes zones climatiques nationales.
Nous proposerons des chauffe-eaux solaires avec des ballons en acier inoxydable (inox) et des ballons en acier émaillé pour une eau potable hygiéniquement irréprochable. Nos chauffe-eaux solaires auront la certification Solar Keymark. Il s'agit d'un certificat pour les capteurs et les systèmes solaires thermiques de haute qualité, conçu par le Comité Européen de la Normalisation (CEN) et reconnu dans toute l'Europe.

Les chauffe-eaux solaires MYSOL CES intégreront également plusieurs capteurs qui permettront de réguler efficacement le chauffe-eau et de transmettre toutes les données sur une application portable, pour un meilleur suivi et maintenance, ainsi qu’un système innovant d’appoint qui garantira une économie d’énergie.

Quelle sera sa chaîne de production ?

Sur le court terme, nous aurons une capacité initiale de production industrielle de 40.000 unités par an et nous prévoyons 90.000 unités par an sur le moyen/long termes avec un taux d’intégration industrielle de 100 % pour les capteurs plans et 75% pour les tubes sous vide.

Nous avons innové dans le développement de nos produits pour réduire le nombre d’intrants et les matières premières utilisées dans nos produits. Nous aurons deux lignes de production : une ligne de ballon en acier inoxydable (inox) et une ligne de réservoir en acier émaillé. Nous avons également anticipé en mettant en place un réseau de fournisseurs fiable au Maroc et à l’international, tout en modélisant précisément nos coûts de fonctionnement pour garantir une stabilité des prix à la consommation.

Comment estimez-vous la demande pour ce type de chauffe-eau et peut-il être un sérieux concurrent aux matériaux importés ?

Les surfaces des capteurs solaires varient de 1,5 à 4 m² dépendamment des besoins. Le potentiel technique national est estimé à 10 millions de m² avec un chiffre d’affaires de plus de 50 milliards de dirhams.  Il est à noter que presque 1 million de m² a déjà été installé au Maroc, principalement ces 20 dernières années.

Actuellement, la majorité des chauffe-eaux solaires sont importés de Chine, de Turquie et d’Europe et nous avons pu, grâce à nos équipes d’ingénieurs et grâce aux chercheurs de l’Université Sidi Mohammed Ben Abdallah, ayant plusieurs années d’expériences dans le développement et dans l’optimisation de chauffe-eaux solaires, concevoir des produits de qualité irréprochable adaptés aux conditions climatiques marocaines et qui n’auront rien à envier aux plus grandes marques établies. Il s’agira d’un « High-tech et High quality Made in Morocco”.

 
Ce produit promet-il une économie d'énergie ?

Les utilisateurs de chauffe-eaux électriques pourront amortir leur chauffe-eau solaire en 2 à 2,5 ans et profiter après d’eau chaude sanitaire presque gratuitement, pendant au moins 6 ans. Je souhaite préciser qu’il y a un coût annuel supplémentaire marginal, à prendre en considération, pour l’appoint électrique les mois d’hiver et le remplacement de l’anode permettant de protéger le ballon contre la corrosion.

Pour les utilisateurs de chauffe-eau à gaz, il faudrait compter 3 à 3,5 ans si le gaz butane n’était pas subventionné. Comme c’est le cas, à 42Dhs la bombonne de 12 kg de gaz, l’amortissement s’étale sur 9 ans. Dans cette configuration, l’utilisation du chauffe-eau solaire revient au même prix que le chauffe-eau à gaz mais permet d’éviter l’émission de gaz à effet de serre, de garantir la sécurité et le confort du consommateur.
A court terme, les 40.000 chauffe-eaux solaires produits annuellement dans l’usine MYSOL CES permettront de substituer au moins 500.000 bonbonnes de gaz butane par an.

Une subvention des chauffe-eaux solaires serait, donc, plus pertinente. Chaque dirham injecté dans un chauffe-eau solaire permettrait de faire au moins 2 dirhams d’économie sur la Caisse de Compensation. En Tunisie, par exemple, le programme PROSOL lancé depuis 2005 constitue un beau modèle de réussite. Il subventionne les chauffe-eaux solaires à l’achat à hauteur de 35% et propose des crédits remboursables sur une durée de 5 ans. D’ailleurs, le programme est accompagné par Attijari bank Tunisie, filiale du groupe Attijari wafabank. Par conséquent, il serait donc très judicieux de s’inspirer de ce modèle qui a porté ses fruits.
 
Par ailleurs, le Maroc affiche son ambition d'atteindre l'objectif des 52% de capacité de production électrique à partir des énergies renouvelables à l'horizon 2030. Comment peut-on atteindre cet objectif ?

La vision est claire mais la mise en œuvre est complexe et « avance lentement ». Pour atteindre cet objectif, il est primordial de revoir continuellement la stratégie énergétique nationale et de lancer simultanément plusieurs programmes de transition énergétique couvrant la haute, la moyenne et la basse tensions, en intégrant massivement les énergies renouvelables. Nous devons réaliser de grands projets solaires et éoliens mais permettre également le déploiement massif d’installations décentralisées.

Il sera également nécessaire de veiller à la cohérence des politiques publiques et à la convergence des établissements publics qui portent ce sujet transversal afin de créer plus rapidement l’environnement propice pour le secteur privé, qui est capable aujourd’hui de réaliser tous les objectifs, à condition que les conditions réglementaires le permettent. C’est la raison pour laquelle l’accélération de la mise en œuvre du cadre réglementaire est cruciale : plusieurs lois, décrets d’application et d’arrêtés ne sont toujours pas effectifs et constituent des contraintes à cette transition. Le secteur a aussi besoin de fédération et d’une plus forte collaboration entre les secteurs public et privé.
 
Recueillis par Safaa KSAANI








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