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Interview avec Aziz Daouda, « Le rapport de la CSMD ne fait pas de lien direct entre l’activité physique, le sport et le développement »


Rédigé par Safaa KSAANI le Mardi 8 Juin 2021

Aziz Daouda, qui a entraîné les plus grands athlètes marocains, estime que le sport n’est pas intégré dans la réflexion de la Commission Spéciale sur le Modèle de Développement (CSMD), comme levier de développement au Maroc.



Interview avec Aziz Daouda, « Le rapport de la CSMD ne fait pas de lien direct entre l’activité physique, le sport et le développement »
- En analysant le rapport présenté par la CSMD, on constate que le sport a été vu par le prisme des espaces sportifs et des équipements de premier ordre et des événements d’envergure nationale et internationale, et non pas comme un levier apte à insérer socialement et professionnellement les jeunes. Quelle lecture en faites-vous ?

- A la lecture du rapport et de l’ensemble de ses annexes, force est de constater que la commission a fait un effort considérable d’écoute et de compilation de données. A défaut d’être un programme de travail, le rapport est un« guideline » fort important sur lequel on peut baser les réflexions et les solutions à venir, dans moult domaines.

En matière de sport, il y a quelques passages qui en traitent mais hélas, à mon humble avis, de manière très superficielle. Encore une fois, on peut relever que le concept n’est pas cerné et qu’il y a une véritable confusion entre les activités physiques et le sport. J’ai comme l’impression qu’on a parlé du sport parce qu’il fallait en parler, pas plus. Comme il s’agit d’un modèle de développement, je pense que la commission aurait pu s’attarder un peu plus sur d’abord la définition de ce qu’elle entend par sport. Ensuite, elle aurait pu lier directement et de manière explicite l’activité physique et le sport au développement humain. Elle aurait pu attacher l’activité physique à la santé physique et mentale du citoyen. C’est là le point de départ de tout système de santé. Maintenant, pour ce qui est du sport, composante de compétition de l’activité physique, pour dégager des élites, rien n’est dit sur comment on entend arriver à améliorer notre rendement sportif qui, comme chacun le sait, est en deçà de nos attentes et du retour sur nos investissements énormes en infrastructures notamment. Le sport a aussi une mission d’animation sociale. Il n’y a aucune autre activité humaine qui suscite autant d’engouement qu’une compétition sportive. La commission aurait pu s’attarder sur l’organisation sportive du pays en fonction de sa géographie et de ses spécificités socio-économiques. Comme vous le savez, le système organisationnel du sport dans notre pays ne s’est guère amélioré, ni réformé. Il est une simple extension du système hérité du protectorat.

Pour décliner le nouveau modèle, nos partis, nos hommes politiques, nos décideurs à tous les niveaux gagneraient à accorder davantage de place à l’activité physique et au sport dans les politiques publiques. Il y va de la santé des générations futures et donc de l’avenir du pays. Ce n’est point qu’une question d’infrastructures et d’organisation de grandes manifestations. Il y a les ressources humaines qui font défaut par exemple. Savez-vous que nous sommes l’un des rares pays au monde à ne pas former convenablement les cadres en matière d’éducation physique et du sport, ni en nombre ni en qualité ? Nos besoins sont pourtant énormes. Ils sont de l’ordre de 42.000 enseignants et entraîneurs actuellement.

- Quant aux sports olympiques et paralympiques, ils sont quasi absents dans le rapport. Une surprise pour vous, qui êtes connu pour vos exploits dans le milieu de l’athlétisme ?

- Le rapport n’est pas exhaustif sur le sujet. Il donne l’impression que le sport n’est pas très important et ne fait pas de lien direct de l’activité physique et du sport avec le développement. Ce n’est pas étonnant. C’est ce qui se passe depuis des décennies. Rares sont les spécialistes de la question et rares sont les hommes politiques ou décideurs convaincus de l’importance de l’activité physique et du sport. La partie « consacrée » au sport est une envolée lyrique fort intéressante au plan rédactionnel, mais peu convaincante quant aux intentions. L’impression que me laisse le rapport est qu’on a parlé de sport parce qu’il le fallait sans véritable conviction.

- Aucun des 35 membres de la Commission Spéciale sur le Modèle de Développement n’appartient au domaine sportif. Quel commentaire en faites-vous ?

- Ce n’est pas la première fois que les gens du sport ne sont pas écoutés. Vous savez qu’il a fallu batailler pour faire entendre et inscrire le sport et l’activité physique dans la Constitution comme un droit du citoyen. Les spécialistes de la question sont ignorés. On fait semblant qu’ils n’existent pas et quand on est acculé à parler du sport, on fait appel au premier venu, à condition qu’il ait un jour pratiqué un peu ou qu’il ait un positionnement social ou des relations qui le mettent à l’avant…
C’est dommage, écouter un ou deux spécialistes aurait éclairé la lanterne de la commission et ne lui aurait causé aucun mal…sinon, au plus, un jour ou deux de retard…

- Quel est, selon vous, le réel poids du sport dans le développement des sociétés, marocaines notamment ?

- Les activités physiques et sportives au Maroc ont besoin d’une redéfinition et d’un nouveau positionnement. La modernisation est ici plus que nécessaire car il s’agit de l’un des piliers du développement humain. Le développement du pays passe par la santé physique et mentale de ses citoyens. Il faut mettre au point des politiques publiques qui garantissent à tout un chacun l’accès à l’activité physique dès le jeune âge à partir du jardin d’enfants. Est-il acceptable que l’éducation physique soit quasi absente des écoles primaires et que dans les collèges et lycées, elle soit le parent pauvre de l’enseignement, d’où le déficit psychomoteur considérable relevé chez les jeunes, avec les conséquences irréversibles occasionnées et leur impact ? Ne parlons même pas de l’activité physique dans les universités et les grandes écoles. Le niveau de santé physique et mental de nos concitoyens, selon les chiffres même du ministère de la Santé, laisse beaucoup à désirer. Ceci nous coûte beaucoup en points de développement annuellement et énormément en cumulant les années. A chacun de tirer les conséquences de ses actes.

- Que proposez-vous pour faire du sport un levier essentiel de développement au Maroc ?

- Le Maroc a connu de nombreuses réunions et assises consacrées au sport et à l’activité physique, et ce, dès les premières années de l’indépendance. Ceci montre bien qu’il y a une conscience de l’importance de la question. La dernière en date est celle de 2008. Elle est toujours citée en référence ayant été marquée par une importante Lettre Royale, avec un diagnostic précis de la situation, et accompagnée d’une ébauche exhaustive des solutions nécessaires.

Seulement, qu’a-t-on fait de ce moment et de ce document historique ?

Chacun a considéré qu’il n’était pas concerné par les propos et que Sa Majesté s’adressait aux autres et pas à lui. Alors, on a continué de plus belle. Nous n’avons redéfini ni les politiques publiques en la matière, ni notre système sportif, s’il en existait, n’a été révisé ou amélioré, ni nos dirigeants n’ont été renouvelés, ni nos résultats sportifs ne se sont améliorés. Nous avons continué bonnement à faire du sur place. En 2016, dans un ouvrage collectif intitulé « Le sport au Maroc : palmarès et légendes », j’avais commis un chapitre sur la gouvernance du sport national en proposant dix axes pour une nouvelle vision du sport au Maroc. Je me contenterais ici d’en résumer ceux qui me paraissent être les plus urgents. La nouvelle vision commencerait par une refonte juridique et la réadaptation des textes réglementaires aux impératifs de la pratique moderne en fonction des besoins réels du Maroc actuel, en la matière. Je ne suis pas le seul à dire que la Loi 30-09 est une catastrophe et qu’il faille l’abroger et la remplacer sans délai. Il faut se rappeler que nous sommes ici dans un champ culturel de créativité et qu’on ne peut lui opposer une loi répressive. Afin de libérer les énergies, comme le préconise fort bien le nouveau modèle de développement, nous avons ici besoin au plus vite d’une loi véritablement incitative. Il y a aussi à sortir le sport des méandres de la politique en le confiant à une administration de mission chargée de l’éducation physique et du sport et qui fusionnerait et mutualiserait l’ensemble des moyens existants. Beaucoup de pays et des plus démocratiques ont emprunté cette voie. Le Maroc gagnerait également sans plus tarder à réglementer l’accès aux responsabilités en matière de sport en protégeant les métiers du sport, mais aussi en coupant court à l’aventurisme qui sévit dans de très nombreuses institutions sportives. La mise en place de formations académiques dans les divers métiers du sport est, par ailleurs, une nécessité. Nous ne pouvons pas progresser sans disposer de ressources humaines en nombre suffisant, avec le niveau de compétence nécessaire. Ce n’est qu’à ce prix que l’on pourra commencer à parler de développement du sport et donc de développement humain pérenne.