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[Interview Abderrazak Amouzoune] « Le Slam Poésie pourrait faire renaître l’amour de la poésie »


Rédigé par Safaa KSAANI le Mardi 25 Mai 2021

Avec ses textes en dialecte marocain, Abderrazak Amouzoune a suscité des échos, et ce, mondialement, lors de la Coupe du Monde de Slam Poésie 2021.



Abderrazak Amouzoune, surnommé "RA9"
Abderrazak Amouzoune, surnommé "RA9"
- Vous avez fait vibrer la scène mondiale en darija lors de la Coupe du Monde de Slam Poésie 2021, tenue du 11 au 16 mai. Comment vous y êtes-vous préparé ?

- Ma participation à la Coupe du Monde de Slam Poésie était un rêve qui m’a accompagné depuis 10 ans. Le fait qu’il se réalise aujourd’hui est pour moi un aboutissement ! Car j’ai toujours espéré pouvoir représenter le dialecte marocain à l’échelle internationale et faire connaître le Slam Poésie en darija à travers le monde. Quand j’ai su que j’ai été choisi pour représenter le Maroc, ce fut une joie immense ! C’est grâce à mon titre de deuxième place à la Coupe du Maroc de Slam Poésie 2020 que j’ai pu être choisi. J’ai reçu l’invitation de l’association Slam Productions (basée à Paris) pour participer avec six poèmes en langue arabe mais qu’il fallait traduire de la darija au français afin qu’ils puissent les traduire, eux, en anglais. Avec l’aide de la poétesse Fatine Moubsit, présidente du Collectif SLAM’AROC, on a pu traduire les textes et les envoyer dans les délais communiqués. Pour me préparer, je faisais quotidiennement des séances de marche en répétant mes textes et en essayant de trouver les tonalités de chaque vers, l’éloquence propre à chaque performance, les techniques de jeu, en tra- vaillant ma voix et l’émotion du texte qu’il fallait transmettre virtuellement à l’auditoire. C’était ça le plus difficile à maîtriser, car l’expérience virtuelle est bien plus dure et différente des rencontres vivantes. L’enjeu est de sa- voir comment faire sentir l’émotion à l’auditoire à travers un écran. En plus de cela, il fallait que je m’entraîne à chronométrer mes textes car chaque passage devait respecter un timing de 3 minutes, avec 10 secondes de tolérance. Avec l’équipe de l’Association qui organise la Coupe du Monde de Slam Poésie, on faisait des réunions d’équipe avec tous les poètes participants (20 pays du Monde) et organisateurs pour faire des tests au niveau technique et des répétitions. Un tirage au sort a été effectué afin de choisir les quatre groupes ainsi que le passage de chaque candidat lors du tournoi.

- Pour devenir slameur, des formations spécifiques sont-elles à suivre ?

- Avant de répondre à cette question, je souhaite définir ce que signifie le mot Slam. Il s’agit d’un mot issu de la langue anglaise (argot américain) qui signifie « claque ». Par contre, le Slam Poésie est un concept d’évènements créé dans les années 80 par un ouvrier du bâtiment nommé Marc Smith dans le but de rendre la lecture du poème moins ennuyeuse et moins élitiste. Ce concept est à la base une compétition entre poètes pour choisir celui qui va pouvoir claquer les oreilles des jurys pendant la soirée. Et cela, selon des règles bien précises : aucun accompagnement musical, aucune scénographie, ne pas dépasser trois minutes, en présence d’un jury et avec un texte original du poète, ne laissant au poète que sa manière de déclamer son poème. Ce qui nous ramène à la distinction et la différence entre la lecture simple d’un poème et un événement de Slam Poésie qui porte en lui toute la caractéristique de pouvoir interpréter son poème en mettant en avant la déclamation. Donc être slameur nécessite d’abord d’être poète, maîtriser son texte, son corps et sa voix, dans le but de pouvoir incarner son poème de façon à dégager l’émotion du texte et atteindre le cœur de l’auditoire et pas que ses oreilles. La participation aux ateliers d’écriture et de déclamation enrichit davantage les atouts de toute personne voulant pratiquer cette discipline caractérisée par sa liberté et son accessibilité. Une liberté du style d’écriture et une liberté d’expression. Ces caractéristiques se voient dans les scènes et soirées de Slam Poésie, les micros ouverts où toute personne a le droit d’inscrire son nom afin de pouvoir monter sur scène et déclamer son texte. Un slameur est aussi un être de scène, et plus le slameur fréquente la scène, plus son expérience de déclamation se forge et mûrit. En s’inspirant des autres pays chez qui la pratique du Slam Poésie s’inscrit dans le temps, prenant l’exemple des États Unis, du Canada, de la France, là où le Slam Poésie a émergé arrivant jusqu’aux masters class professionnels organisés et l’introduction du Slam Poésie dans les programmes scolaires. Aujourd’hui, au Maroc aussi, nous commençons à considérer la professionnalisation du Slam Poésie, et qui dit professionnalisation implique l’inscription de cet art dans un cadre théorico-pratique lui permettant d’être transmis, comme on dit, « dans les règles de l’art », voire même lui greffer une dimension pédagogique pouvant se proposer dans le programme scolaire comme initiation à cette pratique aux jeunes afin de favoriser la liberté d’expression et la cohésion du groupe, comme d’autres pays l’ont fait depuis bien des années. D’ailleurs, parmi les objectifs du Collectif SLAM’AROC qui collabore avec ces pays, c’est de pouvoir arriver à rendre le Slam Poésie professionnel et favoriser l’accès aux ateliers de formation et événements internationaux aux artistes marocains. Car c’est important de s’inspirer des pratiques des professionnels de Slam Poésie à l’étranger.

- Cet art alliant poésie et performance demeure-t-il dans l’ombre au Royaume ?

- L’importation du concept Slam Poésie au Maroc a débuté en 2011 par la création du Collectif G38 dans le but de chercher ce qui nous réunit et mettre en évidence notre diversité culturelle et linguistique : amazigh, arabe classique, darija, français et anglais. De 2011 à 2015, le Slam Poésie au Maroc a connu la création de nombreux Collectifs : Collectif Slam Tanger, Collectif TKLM, et d’autres Collectifs dans plusieurs villes marocaines. Mais cette bougie, à peine allumée, s’est éteinte par plusieurs contraintes, notamment l’absence de soutien et d’accompagnement financier, et la non reconnaissance du Slam comme un art indépendant pouvant exister auprès des autres arts. Par contre, je suis optimiste par rapport à l’avenir du Slam Poésie au Maroc qui commence à sortir de l’ombre avec de petits pas, doucement mais sûrement, et ce, depuis 2018 grâce à l’organisation de deux éditions de la Coupe du Maroc de Slam Poésie, tenue aujourd’hui par le Collectif SLAM‘AROC. Nombreuses scènes, cafés Slam, Poésie et ateliers s’organisent aujourd’hui. Et je vois que le Collectif SLAM’AROC œuvre en force afin de faire entendre les échos de cet art oratoire, notamment à travers des collaborations nationales et internationales avec des pays partageant la même passion afin de promouvoir le Slam Poésie au Maroc et encourager les jeunes marocains à faire partie des festivals des pays collaborateurs. (Acadie, France, Tchad, Niger, Tunisie, Algérie) et d’autres pays que j’ai vus à travers leurs réseaux sociaux. D’ailleurs, le Collectif SLAM’AROC est en cours d’officialisation de leur statut afin de devenir une association officielle. Et ils envisagent de mettre en place un festival de Slam Poésie annuel au Maroc. Et j’espère qu’ils trouveront un soutien financier et un accompagnement des structures en question pour leur ouvrir les portes de la concrétisation de leurs projets qui sont prometteurs. 

- Que proposez-vous pour le mettre en lumière davantage ?

- En parler avant tout est une étape nécessaire ! Car, jusque-là, bien que le Slam Poésie commence à trouver sa place auprès des autres arts, mais une confusion demeure présente entre Rap, Poésie Classique et Slam Poésie. Favoriser davantage des rencontres, des échanges pour informer l’auditoire de ce que signifie le Slam Poésie, de ses origines et de son accessibilité à tous. Et puis que les médias puissent en parler, et donner plus de place à cet art, en invitant des artistes slameurs dans des émissions, ce serait merveilleux ! L’autre point le plus important est le soutien financier pour l’organisation d’évènements Slam Poésie et surtout la reconnaissance ministérielle qui serait un appui nécessaire et une grande avancée dans la culture marocaine : une culture ouverte sur des pratiques d’art diversifié, comme le Slam Poésie.

- Pensez-vous que les jeunes ne s’intéressent plus à la poésie ? A qui incombe cette responsabilité ?

- Il ne s’agit pas de responsabiliser, mais, aujourd’hui, il est question d’agir ! Il est peut-être temps pour nous en tant qu’artistes slameurs de prendre la relève et initier les jeunes au Slam Poésie qui est une nouvelle forme de poésie compétitive, accessible et favorisant la liberté d’expression. D’ailleurs, d’après plusieurs expériences d’ateliers de Slam Poésie que j’ai eu l’occasion d’animer auprès des enfants, des jeunes et moins jeunes, j’ai remarqué qu’une fois le concept de Slam Poésie est introduit et saisi, ils commencent à s’y intéresser fortement ! Et puis c’est le cas de nombreux pays qui ont carrément introduit le Slam Poésie à l’école. Aujourd’hui, au Maroc, les Instituts français favorisent l’apprentissage de la langue française à travers des ateliers de Slam Poésie, ce qui rend l’apprentissage plus vivant ! Avec le développement de la culture numérique et l’avancement de la technologie, il est nécessaire d’adapter les outils de transmission aux besoins des jeunes aujourd’hui ! Et le Slam Poésie pourrait être cette voie et aussi cette voix qui va permettre de renouer avec les mots et faire renaître l’amour de la poésie

Bio

Directeur artistique, poète et slameur

Abderrazak Amouzoune, connu sous le nom de RA9 (claque), a représenté le Maroc en «Darija» à la Coupe du Monde de Slam Poésie 2021, remportant la troisième place. En 2020, il a été classé deuxième lors de la Coupe du Maroc de Slam Poésie 2020. Ce membre fondateur du Collectif de Slam Poésie «G38’», qui a vu le jour en 2011, est actuellement opérateur de prise du son. En plus d’assurer cette tâche, il a assuré la direction technique de plusieurs événements. Par ailleurs, sa passion pour les mots l’a poussé à écrire les scénarios de plusieurs œuvres cinématographiques.

  


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