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Environnement

Genévrier thurifère : Ce doyen des forêts confronté à de multiples dangers


Rédigé par Oussama Abaouss le Dimanche 4 Juillet 2021

Arbre millénaire enraciné à des altitudes où il est le seul à pouvoir se maintenir, le genévrier thurifère est une splendeur de la Nature qui est menacée d’extinction. Visite du doyen des forêts marocaines.



Serpentant dans les routes forestières entre Azrou et Midelt, nous arrivons au détour d’un virage au plateau d’Aguelmane Sidi Ali. S’étendant devant nos yeux, le lac aux teintes bleutées renvoie les couleurs du ciel et les ombres de quelques arbres vénérables qui surplombent la plaine. Rugueux, tortillés et, surtout, multi-centenaires, plusieurs genévriers thurifères meublent des feulements de leurs branches, le silence lourd de cette radieuse après-midi d’été.

Contemplant ces doyens de la forêt avec respect, un de nos accompagnateurs, Abdelhak Amhaouch, naturaliste et fils de la région, pointe les genévriers du doigt : « Ils sont là depuis des lustres. Bien avant nous, nos grands-parents et leurs grands-parents avant eux ». Les genévriers thurifères sont manifestement des êtres d’un autre âge, fouissant leurs racines dans des sols rocailleux où il ne fait pas bon vivre, à des altitudes où aucune autre espèce d’arbre ne peut se maintenir. « De ces arbres dépend souvent la survie de plusieurs familles. Sans eux, certaines régions ne seraient plus habitées », explique Abdelhak Amhaouch.

Un arbre « palatable »

Pour comprendre le sens derrière l’assertion de notre interlocuteur, il serait pertinent de rappeler les paroles du grand botaniste Louis Emberger, qui soulignait en termes admiratifs, il y a plus de 80 ans déjà, le rôle social du genévrier thurifère : «Là où nos arbres renoncent à la conquête du sol, il est le seul à assurer pendant l’hiver la vie des montagnards aussi vaillants que lui. Il donne son bois pour le chauffage et la cuisine et son feuillage au troupeau. Lui seul retient encore les hommes dans les plus hauts villages du Grand-Atlas; il les empêche de désespérer et tant qu’il vivra, il y aura là-haut quelques foyers humains qui resteront fidèles à la montagne.

La mort du thurifère éteindrait bien des feux «. Comment se fait-il que le bétail mange les branches d’un arbre quand la neige ne permet plus aucune autre option ? « Bien que millénaire, le genévrier est un arbre palatable. C’est-à-dire que, contrairement à d’autres espèces, les troupeaux peuvent en manger des branches. C’est en même temps sa force et sa faiblesse », explique Abdelhak Amhaouch.

Les thuriféraies du Royaume

Sa force est donc sa longévité et son impressionnante capacité à résister au froid et à la sécheresse. Sa faiblesse en revanche est sa croissance très lente qui s’avère comme un handicap pour récupérer rapidement les branches que la hache lui arrive de tailler. En plus du surpâturage qui empêche les jeunes pousses de prendre le relai, les thurifères du Royaume vieillissent sans relève et se dépouillent peu à peu de leur majesté. « Les forêts marocaines de genévriers thurifères ne sont pas toutes dans le même état. Celle de Saghro est par exemple menacée et très attaquée par l’activité artisanale de fabrication d’outils en bois. 

La thuriféraie à l’Ouest de Jbel Roudane est presque morte à cause du surpâturage excessif et des coupures de bois pour la construction et le chauffage », explique pour sa part Brahim Bakass, naturaliste et guide des milieux naturels. « Il existe encore plusieurs splendides thuriféraies qui sont bien préservées dans le Parc Toubkal notamment, dans la région de Tagleft ou encore dans l’Assif Melloul », nuance Brahim Bakass.

Un avenir incertain

La relation des populations de la haute montagne avec le genévrier thurifère est très ancienne. « Cette forme tortueuse qu’on peut remarquer chez plusieurs arbres s’explique par de très anciens élagages. Quand l’arbre repousse après ce genre d’intervention, il a tendance à se déformer de cette manière. Il existe cependant certains genévriers qui sont volontairement épargnés par les populations même en temps de froid et de besoin.

Ceux-là ont une certaine « baraka » et sont considérés avec beaucoup de respect par les familles », précise Abdelhak Amhaouch.Sur un des massifs qui surplombent le plateau du lac Aguelmane Sidi Ali, nous continuons à flâner autour de ces monuments de la nature dont la splendeur a été malmenée par la dent du bétail et la hache du berger.

Avec le changement climatique, les scientifiques prédisent la montée en altitude des espèces arborescentes. Colonisant déjà les plus hautes altitudes, le genévrier pourrait alors s’éteindre, et avec lui s’éteindront aussi ses dons, sa splendeur et sa baraka.
 
Oussama ABAOUSS

Les genévriers méditerranéens
Le genévrier thurifère (appelé Tawalt en Amazighe) appartient à la famille des cupressinées, laquelle constitue la plus grande part de la flore forestière de l’Atlas. L’espèce se distingue par sa longévité et par sa croissance très lente. Un genévrier thurifère fait habituellement 3 à 12 mètres de haut, mais peut exceptionnellement atteindre les 20m de haut. La circonférence de son tronc est la plus importante parmi toutes les espèces arboricoles nationales. Son bois, très aromatique (d’où le nom de l’espèce) est pratiquement imputrescible.
 
Les genévriers du temple d’Apollon
En Méditerranée orientale, des espèces de genévriers arborescents originaires des montagnes de Grèce et d’Asie Mineure (Juniperusexcelsa, Juniperusdrupacea) ont sensiblement la même écologie que le genévrier thurifère. L’espèce était nommée « kedros » par les anciens Grecs. Un éminent botaniste anglais avait par ailleurs soutenu que « les poutres du temple d’Apollon à Utique étaient de genévrier et non de cèdre, et sans doute en était-il de même pour l’ancien temple de Salomon à Jérusalem ».


3 questions à Abderrahman Aafi, directeur de l’ENFI

Genévrier thurifère : Ce doyen des forêts confronté à de multiples dangers

« La recherche scientifique a développé plusieurs méthodes pour favoriser la régénération du genévrier »

Directeur de l’École nationale forestière d’ingénieurs (ENFI), Abderrahman Aafi répond à nos questions sur les enjeux de préservation du genévrier thurifère au Maroc.


- Certaines études pointent un phénomène de montée en étage des espèces à cause du changement climatique. Cela suppose-t-il qu’à terme, le genévrier thurifère marocain devra disparaître ?

- Ce phénomène de migration altitudinale des espèces a été observé de manière timide jusqu’à présent. Pour les espèces arborescentes comme le genévrier, le processus nécessitera énormément de temps, et devra s’accompagner d’un certain nombre de conditions avant de se concrétiser éventuellement.


- Abstraction faite des autres menaces, et sachant que le genévrier a pu s’adapter à divers épisodes de perturbation climatique, pensez-vous que l’espèce pourra survivre aux changements
climatiques ?


- Si les impacts des changements climatiques se font sentir fortement et brutalement, le genévrier thurifère sera tôt ou tard affecté. Cela dit, cette espèce se développe dans des habitats situés à très haute altitude. S’il y a une augmentation des températures et sachant que le genévrier occupe des altitudes allant de 1600 à 3500m caractérisées par des températures hivernales très basses, inférieures à zéro et pouvant aller jusqu’à moins 20 degrés centigrades, il fera partie des dernières espèces à être touchées.

À noter que le thurifère est très résilient et que la recherche scientifique a permis de développer plusieurs méthodes pour favoriser sa régénération. Je pense qu’en déployant les ressources nécessaires, il y aura moyen de tester ces méthodes, notamment dans les parcs nationaux, afin de favoriser les chances de maintien et de régénération de l’espèce.


- Le genévrier thurifère est protégé par la loi qui en interdit l’exploitation commerciale. Qu’en est-il des autres menaces, notamment le surpâturage et l’élagage par les populations en période de
froid ?


- Je suis globalement optimiste par rapport à l’enjeu de conservation du genévrier thurifère, car il y a actuellement la nouvelle stratégie Forêts du Maroc qui ambitionne de toucher le point nodal de l’implication des populations dans la préservation de la forêt. Au-delà des aspects techniques, la solution réside dans cette approche qui implique les populations dans une recherche d’alternatives et de solutions qui, à terme, permettront d’augmenter les chances de survie de cette espèce qui a traversé les âges et que nous souhaitons pérenniser pour les générations futures.

 
Recueillis par O. A.

  


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