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Actu Maroc

Faune sauvage : La polémique sur la chasse aux trophées s’invite au Maroc


Rédigé par Souhail AMRABI le Dimanche 5 Décembre 2021

Le département des Eaux et Forêts a autorisé en 2021 les premières chasses au mouflon au niveau de deux sites pilotes. Un débat est depuis apparu entre ceux qui sont pour et ceux qui sont contre.



Un chasseur américain fier d’avoir tué un mouflon à manchettes… au Maroc. Les photos qui illustrent cette scène théoriquement improbable ont circulé ces derniers jours sur les réseaux sociaux générant au passage un flot de commentaires où se mélangent surprise, choc et indignation. Des réactions qui sont compréhensibles au regard du statut d’espèce protégée dont jouit le Mouflon au Maroc.

Encore plus surprenant : cette chasse s’est faite en toute légalité et dans le cadre d’une activité autorisée par les autorités concernées. C’est ainsi que c’est invité au Maroc le fameux débat sur la chasse au trophée et que se sont opposés, à travers les échanges virtuels, les connaisseurs de la filière de valorisation cynégétique (relative à la chasse : NDLR) et les environnementalistes, voire le citoyen lambda, qui ont exprimé leur effarement. Pourtant, si la chasse au trophée est controversée au niveau mondial, parce qu’elle divise le public et les spécialistes de la conservation eux-mêmes, force est de reconnaître que le sujet est plus complexe qu’il ne paraît.

Chasser pour mieux protéger ?

« Il existe partout dans le monde un véritable problème pour mobiliser des fonds afin de financer la sauvegarde des espèces et des habitats. Qu’on le veuille ou non, la chasse est actuellement une des rares activités qui permettent aux réserves en Afrique de financer des activités de conservation qui bénéficient également aux populations locales », explique Yassine, ancien chasseur reconverti en ornithologue amateur (bird-watcher) qui a souhaité garder son anonymat « car le sujet est très chaud ».

« La chasse au trophée est de ce fait un outil intéressant à condition qu’elle soit bien encadrée. C’est-à-dire mettre des prix suffisamment hauts pour générer des sommes intéressantes, faire profiter les populations locales, limiter le nombre d’individus chassables et choisir toujours des mâles en fin de vie », énumère notre interlocuteur. « Je pense que c’était le cas lors de cette chasse pilote dont on a vu les photos. Dans un monde idéal, on n’aurait pas d’adeptes de la chasse récréative. Mais nous ne vivons pas dans un monde idéal », fait-il remarquer.

Contactée par nos soins, une source au département des Eaux et Forêts nous a affirmé que la chasse illustrée en question a bien été autorisée.

« Le Mouflon à manchettes est un animal qui a longtemps été traditionnellement valorisé par la chasse au niveau du territoire marocain. Actuellement, le nombre de mouflons dans les enclos, qui dépasse les 2000 individus sans compter la population sauvage et introduite, nous a permis de lancer cette phase pilote qui passe par des contrats établis avec des sociétés marocaines de chasse touristique. Nous avons actuellement deux territoires où la valorisation cynégétique du Mouflon est encadrée : Béni-Snassen et Tizi N’Test. Nous préparons cette étape depuis 1998, à travers notamment une collaboration avec la FAO et la République Tchèque. Nous avons fixé le seuil des mouflons concernés par la valorisation cynégétique à 10 par zone et par année sachant qu’il s’agit là d’un seuil bien en deçà du potentiel de valorisation durable que nous permet le stock actuel », poursuit la même source. 

3 mouflons chassés en 2021, 50.000 dhs de redevance par mouflon

Pendant l’année 2021, deux chasseurs américains et un chasseur russe ont fait le déplacement au Maroc pour un séjour où ils ont chassé un mouflon chacun. « À chaque fois, le chasseur dépense près de 30.000 dollars pour son séjour auprès des sociétés de chasse, des hébergeurs, des guides, etc. À cela, s’ajoute la redevance de 50.000 dirhams qu’il doit verser au Fonds de la Chasse pour chaque mouflon qu’il a tiré et qui s’ajoute au budget dédié à la conservation de la même espèce », détaille notre interlocuteur.

« Le contrat que nous avons établi oblige par ailleurs les sociétés de chasse à financer le suivi scientifique des populations de mouflons. Il établit des périodes bien déterminées pour cette pratique, stipule que seuls des mâles en fin de vie sont concernés et implique que les sociétés recrutent des gardiens au niveau de la zone de chasse pour toute l’année. La chasse se passe obligatoirement en présence d’un agent du département », précise notre source aux Eaux et Forêts.


Souhail AMRABI

Repères

Chasse au trophée et territoires
L’apport à la conservation de la chasse au trophée ne fait pas l’objet d’un consensus scientifique. Les diverses études publiées, durant ces dernières décennies, décrivent une pratique qui diffère selon les territoires et qui s’avère néfaste dans les pays où il n’existe pas de cadre légal bien défini et de suivi scientifique précis. La chasse au trophée semble en revanche impacter positivement la conservation dans les pays qui ont veillé à garantir ces conditions en faisant bénéficier les populations locales des retombées socioéconomiques engendrées.
 
Avis scientifiques divergents
Le Comité des Ressources naturelles de la Chambre des Représentants des États-Unis a publié un rapport en 2016 concluant que la chasse au trophée pouvait contribuer à l’extinction de certaines espèces. Pendant la même année, une étude parue dans la revue Trends in Ecology and Evolution, évalue à 217 millions d’euros par an le manque à gagner si la chasse aux trophées était interdite. Cette perte «pourrait s’avérer pire pour la conservation des espèces» que son maintien, puisqu’elle «génère des profits pour les acteurs privés et locaux», assurent les scientifiques.

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Société civile


Le Comité National de l’UICN réagit à la polémique de la chasse au mouflon
 
Réagissant à la polémique de la chasse au trophée au Maroc, le Comité National de l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN) au Maroc (un organisme national comprenant 14 associations environnementales nationales et un membre du gouvernement ) a publié un communiqué lundi dernier qui précise, entre autres, que « la chasse faite d’une manière raisonnable et légale ne contribue pas à la destruction de la faune, mais constitue plutôt un moyen de contribuer à la gestion durable des ressources naturelles sans compromettre l’équilibre écologique de la faune dans les milieux naturels ».

Le Comité rappelle que « deux projets pilotes lancés depuis 2008 dans le cadre d’un partenariat international soutiennent la diversification des activités de chasse au Maroc en incluant notamment le gros gibier au niveau de certaines réserves où le stock d’animaux dans les enclos dépasse les capacités d’accueil du site ».

La même source précise que le nombre d’animaux concernés par cette chasse est très réduit et se limite aux individus mâles âgés dont la valorisation cynégétique permettra de contribuer à l’économie locale et au développement durable. Le Comité National de l’UICN appelle les diverses parties prenantes à contribuer à la lutte contre le braconnage et à participer aux efforts de sensibilisation tout en encourageant « à mettre en oeuvre les mécanismes nécessaires d’information et de communication institutionnelle avec les partenaires pour une contribution effective et collaborative dans la sauvegarde des équilibres écologiques ».

 

3 questions à Imad Cherkaoui, naturaliste


« La chasse au trophée peut être un outil de conservation réussie quand la pratique se fait d’une manière très encadrée »
 
Enseignant-chercheur à l’Université Ibn Tofail de Kénitra et président de l’Association Nature Solutions, Pr Imad Cherkaoui nous livre son point de vue sur la chasse au trophée.


- Quel est votre point de vue sur l’éventuel apport à la conservation de la chasse au trophée ?

- La chasse d’une manière générale et celle au trophée en particulier, sont des pratiques qui peuvent engendrer des retombées socioéconomiques importantes pour les populations locales, mais également contribuer à la conservation des espèces et des espaces, mais sous conditions. Elles doivent absolument se faire dans un cadre légal en respectant les règles de l’art en la matière. Ce levier socioéconomique - et apport financier aux budgets dédiés à conservation - est d’autant plus important actuellement, car nous avons vu la baisse des investissements dans ce domaine de la sauvegarde de la nature à cause de la pandémie.


- Quelles sont, selon vous, les « règles de l’art » à respecter ?

- Les divers enseignements tirés des expériences dans ce domaine au niveau mondial ont indiqué que la chasse au trophée peut être un outil de conservation réussie quand la pratique se fait d’une manière très encadrée. Il est bien évidemment question d’un suivi scientifique rigoureux et de mesures pour veiller à ce que les populations locales soient les premières à bénéficier des retombées socio-économiques de cette activité, car il est avéré que lorsque les populations ne sont pas impliquées dans la conservation, le taux de braconnage augmente. Ce genre de chasse doit en outre cibler des individus particuliers : des mâles en fin d’âge qui ne participent plus à la reproduction et qui sont en marge de la dynamique de la population de l’espèce en question.


- Pensez-vous que ces critères existent actuellement au Maroc ?


- Après plusieurs décennies d’efforts pour augmenter les stocks d’herbivores menacés, je pense que nous avons actuellement une expérience importante qui a été accumulée par le département des Eaux et Forêts et qui permet d’envisager de tester les premières valorisations cynégétiques de certaines espèces dont le nombre est devenu conséquent. À noter qu’avec la raréfaction des prédateurs dans nos espaces naturels, le problème de la régulation se pose, car les espaces naturels ont des capacités d’accueil limitées.


Recueillis par S. A.