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Tribune libre

Face à la Covid-19, nous sommes tous en sursis


Rédigé par Allal Amraoui le Mercredi 12 Août 2020

Plus nous suivons les bulletins épidémiologiques avec des contaminations en augmentation, plus nous étudions la dynamique du virus, nous nous rendons compte que nous sommes face à la plus grave pandémie et le plus grand défi sanitaire de notre époque.



Dr Allal Amraoui, Chirurgien, député istiqlalien Ancien Directeur régional de la Santé, Président du Centre marocain des études et recherches en politique de santé
Dr Allal Amraoui, Chirurgien, député istiqlalien Ancien Directeur régional de la Santé, Président du Centre marocain des études et recherches en politique de santé
Au Maroc, la réalité du terrain, le réel, ce que vivent les médecins et ce que montrent les chiffres officiels, doit nous inciter à nous préparer sur le moyen et le long terme. Depuis le début, nous avions tant espéré que cette pandémie s’atténue ou disparaisse d’elle-même, décidément ce ne sera pas le cas. Le taux de contamination est en forte progression depuis le mois de juillet, particulièrement dans certaines grandes villes, où le virus est le plus actif, des admissions en réanimation en hausse continue, et où le seuil de vigilance est atteint. Dorénavant, la maladie fait partie de la réalité des familles à Fès ou Tanger.

Comment expliquer cette hausse ? Avons-nous mal négocié notre sortie du confinement ?
Nous en sommes tous responsables, l’Exécutif en tête. Cette mesure de confinement décrétée extraordinairement tôt au Maroc, avec d’autres mesures courageuses et tellement avant-gardistes à ce moment précis, évitant l’avancée inexorable du nouveau Coronavirus sur notre territoire, mise en application d’un état d’urgence sanitaire des plus stricts, fermeture des frontières, anticipation des répercussions directes et indirectes de la crise sanitaire sur l’économie nationale…

Nous espérions que le confinement aurait raison de la Covid-19 sur notre territoire, un confinement extrêmement strict et généralisé sur tout le territoire national, tellement prolongé qu’il a fini par faire croire par la suite que le plus dur est passé, une période anxiogène, avec ses limites sociales et économiques, entrainant des comportements réactionnels, avec une reprise compréhensible, attendue et indispensable des interactions sociales et des activités économiques.

Le mot déconfinement, mal expliqué pouvait être trompeur, il a ramené simples citoyens ou responsables, à croire qu’on allait passer ou chavirer du confinement strict au déconfinement strict, alors que c’est surtout à cette période qu’il fallait extrêmement s’armer de vigilance, la lutte contre la pandémie s’inscrit dans la durée, en évitant le risque de réveil de l’épidémie, d’où l’importance de l’adhésion de tous, absolument de tous aux gestes barrières. Mais force est de constater que les citoyens ne paraissent pas comprendre et adhérer au discours de sensibilisation autour des risques encourus par le pays, il y a probablement un défaut de communication autour des décisions prises par le gouvernement, certaines même contradictoires.

Déjà à la mi-mai la situation sanitaire était correcte, les voyants étaient au vert, l’Exécutif
a voulu limiter la casse, c’est compréhensif, mais de là à écouter le chef du gouvernement crier victoire à ce moment sensible était lamentable, donnant l’impression que l’épidémie est derrière nous. Il existe chez nous, comme ailleurs, tant d’amalgame d’idées, de préjugés et de préconçus qui font que les personnes pensent être en sécurité, et ce n’est pas les images des vidéos partagées sur les réseaux sociaux, montrant des personnes infectées faisant la fête dans les structures médicales qui vont emmener certains à respecter les gestes barrières.

Mieux vaut être masqués que confinés

Nous avons péché en vendant le confinement en disant : ce sont quelques semaines pénibles, mais ça ira bien après. On le sait, il est plus facile de nier que de prendre les bonnes résolutions, comme de porter le masque. Porter le masque relève tout simplement du bon sens, puisque le virus se propage à l’air libre, surtout en espace clos, et d’autant plus qu’une personne infectée par le Covid-19 est contagieuse sans le savoir pendant au moins trois jours avant l’apparition des symptômes. Ces données scientifiques unanimes, devaient en principe nous inciter à la plus grande vigilance, à maintenir les gestes barrières et de distanciation pour prévenir la transmission, dans une perspective de protection individuelle et collective.

Pour les détracteurs du port de masque, il faut rappeler qu’un chirurgien porte le masque toute la journée, ce qui ne l’empêche pas de vivre. Résolutions : il va falloir s’habituer à vivre et travailler avec un masque, à aérer les pièces, à respecter la distanciation, et se rappeler à chaque instant que si tout le monde portait le masque correctement, l’épidémie s’arrêterait. A lui seul, ce geste citoyen et altruiste peut stopper la pandémie, «Mieux vaut être masqués que confinés», et que « Mieux vaut être masqué qu’intubé sous respiration artificielle ». La désinvolture face à la situation pose vraiment problème, et l’idée que l’épidémie est derrière nous fait malgré tout son chemin.

La nécessité de l’anticipation plutôt que la réaction

La maladie est dorénavant endémique, nous allons devoir apprendre à vivre durablement avec la Covid-19. Pas un jour ne passe - ou presque - sans que l’OMS ne rappelle au monde entier qu’il est toujours confronté à une grave pandémie, et qu’il n’y aura « peut-être pas de panacée (remède miracle) » contre le Covid-19.

Mais force est de constater que nous n’anticipons pas, nous sommes plus dans la réaction, et cette démarche est un gros problème. En l’état actuel des connaissances, rien ne permet donc de préjuger de la fin de l’épidémie. Si l’on se réfère à la définition de l’OMS, celle-ci ne pourra être décrétée qu’après avoir constaté «l’absence de nouveaux cas cliniques pendant une période qui correspond à deux fois celle d’incubation de la pathologie». Dans le cas du Covid-19, cette période est de 14 jours, il faudra donc observer 28 jours sans nouveaux cas. Nous avons quelques instruments, des modèles, mais aussi les exemples des pays voisins ou ailleurs dans le monde et où finalement, il se passe tout et son contraire.

Il est clair qu’au tout début l’OMS a hésité et cafouillé, il y a eu des retards dans la reconnaissance de la transmission interhumaine de ce virus. Cela a été dommageable et a sûrement été une perte de temps considérable. Aujourd’hui, au niveau mondial, l’épidémie est à son apogée depuis le début de son apparition, avec presque 250.000 nouveaux cas par jour, à ce rythme, on dépassera les 25 millions de nouveaux malades fin août 2020, sur la planète. Si on prend l’exemple des USA, nous pensions qu’ils étaient à la fin de la première vague, mais elle se prolonge. En Afrique, jusque-là épargnée, l’épidémie prend maintenant une certaine ampleur. Il ne faut pas se leurrer, la réouverture des frontières et la reprise des vols, a rajouté des risques supplémentaires pour l’ensemble des pays.

Faute de recul, anticiper la manière dont pourrait évoluer l’épidémie demeure délicat. De nombreux éléments pourraient en effet changer la donne : une probable mutation du virus, sa possible saisonnalité… tous les spécialistes peinent à répondre, expliquant que le manque de recul et de connaissance sur le virus complique tout modèle prévisionnel. Cela ne veut pas dire que des gens n’ont pas l’intuition que ça va s’éteindre, ils l’ont peut-être. Mais avoir des intuitions, ce n’est pas de la science. Un des scénarios, les pires, évoqués au sein de la communauté scientifique, évoque de vivre avec le nouveau Coronavirus plusieurs années, voire jusqu’en 2025. Il n’y a pas de possibilité d’être certain sur quoi que ce soit. La seule certitude que nous ayons c’est que le virus circule toujours, il ne disparaîtra pas, il est présent sur l’ensemble des continents, dans quasiment tous les pays.

Sans oublier, bien sûr, le fait d’atteindre une immunité collective ou de mettre au point un vaccin, qui deviendrait un atout majeur pour lutter contre le Covid-19.

Immunité collective, immunité mixte, vaccins, miracle ou mirage

Tant que nous n’avons pas une immunité collective importante, nous resterons dans la phase la plus grave de la maladie : la phase pandémique, durant laquelle le virus touche le monde entier. Mais ce qui est certain aussi, c’est que nous ne pouvons pas attendre que ce soit le cas et faire comme si le Coronavirus n’existait pas, notre système de santé, si défectueux, ne tiendrait pas. L’immunité collective, pour atteindre 60%, se construit sur plusieurs années, sauf si comme cela a été révélé ces dernières semaines, on apporte la preuve de la protection naturelle d’une partie de la population grâce à une immunité croisée humorale et cellulaire. On n’en est pas encore là, et nous devons continuer à nous protéger, avec des masques, et en reconfinant localement lorsque c’est nécessaire. C’est le seul moyen de freiner la propagation de la maladie. Rappelons que la stratégie adoptée par l’Angleterre ou la Suède s’est révélée un échec total.

Reste le vaccin qui pourrait aussi nous permettre de sortir de cette phase pandémique. En principe, il est possible de fabriquer un vaccin pour une maladie dont on ne connaît pas encore toute l’histoire, mais en pratique, ce n’est pas si facile et cela peut-être très long. Ce sera d’ailleurs le premier vaccin contre un Coronavirus. A l’échelle mondiale, une course contre la montre est actuellement en cours afin de créer des vaccins contre la Covid-19. Il y a 123 vaccins en phase préclinique, 23 en phase clinique, dont 5 en phase trois, c’est-à-dire qu’ils sont testés sur l’Homme. Chaque laboratoire se positionne sur une technique particulière, cela donne l’impression d’une guéguerre des laboratoires, ce qui est un peu vrai, mais malgré tout, ces différentes approches permettent d’affiner la meilleure solution. Pour le moment aucune conclusion ne peut être tirée, tant que les tests ne seront pas terminés.

Si cette situation donne de l’«espoir », la sortie récente du directeur général de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, avec une note pessimiste, tant il a insisté qu’il n’y a pas de panacée et il n’y en aura peut-être jamais de vaccin. « Ce message clair et réaliste insiste sur la responsabilisation des populations plutôt que sur une éventuelle solution miracle, qui ne viendra peut-être jamais, ce nouveau Coronavirus peut aussi être maîtrisé », a-t-il affirmé, notamment à force de gestes barrières, de «bonnes pratiques» et «d’engagement politique». Le comité d’urgence de l’OMS qui s’est réuni récemment a été très clair : « quand les dirigeants travaillent de façon très étroite avec les populations, cette maladie peut être maîtrisée ».

Tester, tester, tester…

«Il faut contenir les flambées», «tester, isoler et traiter les patients, rechercher et mettre en quarantaine leurs contacts», mais aussi «informer», en pressant les populations de continuer, elles, à respecter les gestes barrières (distances physiques, port du masque, hygiène...) pour rompre les chaînes de transmission du nouveau Coronavirus. Il n’y a pas d’autres possibilités que de croire en la capacité de responsabilisation de la population aussi bien pour soi que pour protéger les autres, l’avenir de l’épidémie à court terme est en grande partie entre les mains des citoyens.

Le Maroc a fait un effort extraordinaire en termes de disponibilité des tests, le dépistage à large échelle reste un enjeu important, on peut être testé négatif un jour et positif le lendemain, en augmenter le nombre est toujours bénéfique, il ne faut surtout pas fléchir sur cette action, la tentation est grande, au contraire il faut en augmenter le nombre, appuyer les équipes actuelles et encourager le secteur privé à s’y mettre, c’est essentiel.

Notons au passage, que l’excellente application de tracing « Wiqaytna » n’a pas encore connu l’adhésion large dont on a besoin, probablement par défaut de communication, ce n’est pas trop tard, il faudra persévérer, on en a besoin.

L’Exécutif : projection et feuille de route

Il faut donc prendre la mesure de ce qui se passe, nous nous devons de craindre l’automne qui arrive, une saison habituellement plus propice à la propagation des virus, nous allons affronter l’hiver sans vaccin ni médicament antiviral avéré, et nous allons avoir deux épidémies en parallèle : celle de Covid- 19 et celle de grippe, cela peut être atténué si nous portons tous le masque, que le traçage fonctionne de mieux en mieux. Nos systèmes de santé vont devoir s’adapter pour tenir sur le long terme, car le Covid-19 va être une maladie supplémentaire à prendre en charge.

Les politiques doivent faire la balance entre les problèmes économiques et les problèmes sociaux, nous devons comprendre tous, que l’objectif est simple, nous protéger sans faire arrêter la vie sociale et économique et donc éviter la mesure d’un reconfinement généralisé.

Le gouvernement a le devoir de préparer une programmation claire, dans une totale transparence, car la faiblesse et le flou total de communication de ces derniers jours concernant certaines situations liées à la gestion de la crise sanitaire, et l’improvisation dans la mise en exécution de décisions stratégiques et importantes à la base, ont fini par démobiliser les citoyens. Nous attendons que le gouvernement assume toutes ses responsabilités par la mise en oeuvre des Hautes instructions royales, et tous les secteurs sont appelés à adhérer à des chantiers clairs et urgents pour notre pays. Ils doivent anticiper, agir et faire selon les moyens et les connaissances disponibles et non sur des choses qu’on n’a pas ou qu’on n’aura pas de sitôt.

 Allal Amraoui
 
 

  



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