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Culture

Entretien avec Rita El Khayat : « La censure, de nature multiple, fait fonction d’un cadenas dont on aurait perdu la clé »


Rédigé par Abdallah BENSMAÏN le Mercredi 19 Janvier 2022



- La psychanalyse a rencontré des résistances à son implantation en France au prétexte qu’elle était « boche », c’est à dire allemande, par exemple. Comment se sont exprimées les résistances à la psychanalyse dans les pays arabes et musulmans, au Maroc en particulier, aussi bien sur le plan politique qu’idéologique et culturel ?
 
- La psychanalyse, si on la considère comme un mode de traitement, est une introduction de méthodes thérapeutiques, déjà en pratique dans les pays occidentaux, dans les sociétés qui ont été colonisées par les Européens ou dans des cultures différentes de celles où elle est née. Elle a rencontré des résistances dans les civilisations très différentes de celle de l’Europe et de l’Amérique du Nord.                                                                                                                  

Les résistances en France à la psychanalyse, sous l’appréciation d’une « science » allemande, donc ennemie, n’ont eu qu’un temps. La psychanalyse, dans ses différentes écoles et tendances a eu une très belle époque entre les années 1940 et les années 1990, soit sur une période de cinquante ans environ, le temps qu’elle se développe en école française de psychanalyse (celle que je connais le plus) et qu’elle rayonne sur le domaine de la psychiatrie, de la psychologie, de la sociologie et de l’anthropologie. Des noms très importants ont marqué cette école, citons, en France, Serge Lebovici, Didier Anzieu, Jacques Lacan, Jacques Hassoun, Mustapha Safouan, Françoise Dolto ou Georges Devereux, mon maître, inventeur mondial de l’Ethnopsychanalyse, etc.                                                                         

Dans les pays colonisés par les pays européens, la médecine a été importée dans ces sociétés d’abord pour traiter les militaires des forces d’occupation puis leurs civils des colonies puis les autochtones. A la suite de la médecine, et dans les mêmes nécessités, la psychiatrie fut également importée, à une époque où elle allait être et a été nourrie grandement par la psychanalyse, pendant un temps assez long. On sait, historiquement, que René Laforgue a été sans doute le premier à exercer la psychanalyse au Maroc dans les années 1949…               

Les références conscientes aux phénomènes normaux, aisément décryptés, plutôt qu’« anormaux » donc complexes à déchiffrer, ont nourri pendant longtemps les matières de la psychiatrie, en tant que spécialité médicale, car dans le normal et la notion de norme, dans les domaines de l’anormal et de l’anormalité, la réflexion n’était pas aussi profonde et essentiellement spéléologique que celle de la psychanalyse pour faire autre chose que la description des troubles psychiques.


- La psychanalyse a longtemps été portée par la psychiatrie ? Son introduction dans des pays qui ne sont pas le berceau de la psychanalyse, a-t-elle suivi le même cheminement ? La clinique a-t-elle servi de rampe de lancement à la psychanalyse au Maroc, par exemple ? Est-elle enseignée comme peut l’être ou l’est la psychologie ?
 
- Effectivement, la psychanalyse a longtemps été portée par la psychiatrie qu’elle a puissamment enrichie et réciproquement. Dans les pays en développement, il n’y a pas de science « imminente », il y a une science, importée, en permanence ; science qui se dilue et perd de sa force au fur et à mesure du passage du temps. Ces pays importateurs de science sont incapables d’inventer, d’innover, de produire des brevets scientifiques et ils se contentent d’importer ce qui correspond le plus à leurs structures familiales, sociales, à leurs interprétations du monde et de son fonctionnement, à leurs croyances et à leurs superstitions.

Son introduction dans des pays qui ne sont pas le lieu de sa naissance, la psychanalyse, en tant que mouvement aussi et fortement d’ordre intellectuel, n’a pas suivi le même cheminement : la culture traditionnelle est immédiatement réapparue et fut complètement agissante, dans les sociétés anciennement colonisées : les psychiatres femmes maghrébines aujourd’hui voilées, pour nombre d’entre elles, traitent les femmes « arabes » qui sont les plus déprimées (OMS) et les plus analphabètes (UNESCO) du monde : l’homogénéisation stérilisante par les DSM (Manuel de diagnostic et de statistiques des troubles mentaux établi par l’Association américaine de Psychiatrie) et les médicaments permettent un tel recul scientifique et humain.

Il aurait fallu expliquer à ces femmes-patientes, à travers les fondements de la psychanalyse qui privilégie chaque être dans son unicité, de faire moins d’enfants, d’en prendre plus (et mieux) soin, de renoncer à l’agressivité comme règlements de tous les conflits, de rechercher des affects humainement meilleurs plutôt que des satisfactions toujours de nature matérielle, de s’occuper d’avoir une meilleure sexualité et de s’exprimer autrement que par l’hystérie.

La langue a été, par ailleurs, est un problème crucial dans des pays où les précédents cadres sociaux ont été pulvérisés par nombre de phénomènes, après la colonisation : pendant la colonisation, le regroupement autour de la langue arabe (prôné en particulier à partir de l’Egypte à travers ses leaders) s’est voulu fédérateur en se dressant contre les colonisateurs.

Or, la langue est un véritable enjeu de civilisation et de lutte contre les inégalités. L’arabisation du Maghreb a provoqué l’ethnocide des langues locales, extrêmement anciennes et variées, et enfin l’émergence de classes dominantes manipulant les langues étrangères (français, espagnol, anglais, en particulier). La destruction des langues dialectales, vernaculaires, régionales et minoritaires a eu un effet délétère sur les populations perdant ainsi leurs particularités, leurs racines et leurs déclinaisons des constituants profonds de chaque élément culturel vivant au sein de plus large entités.

Puis, la déstructuration de l’enseignement public et son effondrement, favorisant l’instruction des nantis dans des structures étrangères ou privées, laissa à la traîne les vrais mal arabisés, c’est-à-dire les enfants des classes populaires moyennes à inférieures et prolétaires : ils furent de ce fait poussés à migrer car ils n’ont pas été instruits ou pas correctement et suffisamment, n’ont pas bénéficié des corrections sociales faites par les pays démocratiques à travers leurs systèmes d’enseignement et d’éducation, par l’instruction publique.

La qualité de l’enseignement public se dégrada d’année en année et l’arabe classique est mal enseigné, dans des manuels de piètre qualité ; il ne véhicule aucun sens de la modernité, de la liberté et de la promotion individuelle ; il est recroquevillé sur les contenus et les illustrations de personnes elles-mêmes sous-instruites, guidées par leurs convictions religieuses et morales et non par une volonté d’enseignement laïc et dénué de propagandes diverses et variées.

La langue, les langues, se parlent mieux dans les classes aisées et sont un privilège qui augmente les fractions entre les membres de la même société.

Le problème est clair : il y a une diglossie entre un arabe parlé (dialectal) ou écrit, et le classique parlé des médias et des évènements officiels. C’est un processus schizoïde qui clive l’individu entre un monde maternel (« LA LANGUE DU LAIT », un concept personnel à travers lequel j’explique les primo-relations entre mère et enfant, essentiellement constitutives de la psyché infantile) et un monde paternel (celui du patriarcat qui règne encore en maître absolu dans le monde arabo-islamique), chacun de ces deux mondes détenant un pouvoir psychique redoutable, régissant tout de la vie humaine et ravalant la femme et la culture féminine à un stade présocial, quasi honteux et pré-civilisé.

Le dialectal, a été, en outre, dans les années 1960-70, pour les classes aisées et riches, « la langue des bonnes et des chauffeurs », le dégradant encore plus ; il est méprisé parce que c’est la langue des femmes, des classes prolétaires, des analphabètes et de tous les défavorisés au regard de ceux qui ont fait les cadres politiques des pays du Maghreb indépendant : ils l’ont détruit humainement plus qu’ils ne l’ont construit.

La Psychiatrie et la Psychanalyse auraient alors pu être un terreau extrêmement fertile de la pensée et de l’avancée dans la compréhension de l’être humain ainsi que de ses troubles et de ses angoisses, dans des sociétés qui se cherchaient un idéal.

Peut-être que les scientifiques et les ethnologues occidentaux avaient bien mieux compris les peuples du Maghreb : il aurait fallu exploiter leurs découvertes pour aller plus loin. Les gouvernants et universitaires, les intellectuels la période coloniale était un épisode à effacer de la mémoire des peuples devenus indépendants.

L’actualité nous démontre qu’ils avaient tort.

Il faut toujours faire une Psychanalyse de son passé pour aller mieux : ceci est valable, à notre sens, même sur le plan macro social et non simplement individuel. D’ailleurs, on est arrivé dans ces pays à interdire l’individuation, ce qui fait que les individus ne sont pas des êtres libres et inviolables. « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité » : c’est le premier des 30 droits humains universellement admis et reconnus ; pour le moins, on peut dire que ce principe n’est pas agissant entre les individus dans le monde arabe et il reste loin d’être efficace entre hommes et femmes et entre les individus de classes sociales différente.

Il faut néanmoins espérer que l’Anthropologie va détruire jusqu’au mot d’Ethnologie tellement ce vocable est lié à la colonisation et à la domination des peuples analphabètes et démunis de sciences modernes.

Aujourd’hui, nous, psychiatres, psychanalystes, anthropologues, résolument modernes, pensons que les Humains sont tous et universellement les mêmes et que ce qu’il y a de plus positif dans la science, la pensée et la recherche doit être partagé équitablement entre tous, la vie humaine n’étant qu’un déroulement entre les étapes de la naissance, de la vie, de la pratique adulte de la sexualité et celle de la mort. Les hommes, grâce à leurs innombrables cultures, ont vécu différemment ces évènements de la vie : il est temps de comprendre qu’elles vont fusionner et s’interpénétrer, mais qu’en aucun cas, il faut comprendre qu’il y ait eu des cultures supérieures à d’autres, ou meilleures.

L’école ethno psychiatrique occidentale actuelle, une dérive des écoles précédentes, ne peut que faire aboutir à la confrontation entre culturalistes, différentialistes et chercheurs du monde dit « traditionnel ». L’ethnopsychiatrie, en fait c’était l’ethnopsychanalyse, a vécu. Son inventeur, Georges Devereux, n’aurait jamais avalisé ces dérives car sa plus magistrale psychothérapie démontrait qu’un Indien américaine avait, lui aussi, un inconscient exactement comme un Blanc « civilisé » et que donc la psyché humaine était constituée de la même manière pour tous les êtres humains du monde.

Par ailleurs, la clinique n’a pas servi de rampe de lancement à la psychanalyse au Maroc, parce qu’elle se contentait de décrire, à travers les cliniciens, des troubles, de les classer et d’offrir des médicaments. La clinique, telle que pratiquée, aujourd’hui, est schématique, étique, pauvre et incapable de résoudre le problème essentiel de la maladie mentale, la souffrance ; les premiers cliniciens qui ont formé des générations de psychiatres n’avaient aucune tendance les rapprochant de la psychanalyse ou s’en étaient éloignés.

Aujourd’hui, ceux qui enseignent suivent les méthodes de type américain (l’ordonnance est suffisante, après avoir classé le trouble psychique et cela prend infiniment moins de temps que l’écoute véritable du patient, et, enfin et surtout, c’est beaucoup moins fatigant et stressant pour le psychiatre) excluant la part la plus humaine de cette discipline, la Psychiatrie, c’est-à-dire ce monde flou de la souffrance, de la folie, de la difficulté à exister, de la peine et de l’échec de vie ; c’est encore beaucoup plus problématique dans le domaine de la psychologie, un territoire flou où l’indigence de la formation et la redondance de quelques présupposés forment des psychologues tout juste bons à prêter une oreille compatissante à leurs « patients », plus souvent leurs victimes.                                                

Ces propos, peut-être très durs, proviennent de mon écoute de psychologues non seulement formés au Maroc mais dans nombre de pays « arabes », Algérie, Tunisie, Jordanie, Irak, Liban. Le Liban où pourtant, autour de Georges Tarabichi, on aurait pu penser, il y a plus de quarante ans, qu’une école arabe de psychanalyse aurait pu se former entre Beyrouth, Tunis et Casablanca, probablement les villes les plus avancées du monde arabe ou les plus significatives, Barak Obama s’étant trompé en s’adressant au monde arabe à partir du Caire : ses conseillers « orientalistes » dataient dans leur formation et ne comprenaient pas que le monde arabe a eu une évolution surprenante peu perceptible au regard de ceux qui l’étudient de loin et ne peuvent le comprendre en profondeur comme les Arabes eux-mêmes.


- Il existe des associations à travers plusieurs pays qui ne sont pas le berceau de la psychanalyse. Au Maroc, dès 1985, fut fondé Le Texte Freudien et dissout quelques années plus tard. Dans quelle mesure ces associations pallient-elles la carence universitaire en enseignement de la psychanalyse et contribuent-elles à sa diffusion ? 

- La psychanalyse a eu, malheureusement, ses courants, ses écoles et ses clochers qui l’ont fait éclater ; il y a eu aussi les dissidences et les dissidents, comme Karl Jung ou Alfred Adler, dans l’école même de Sigmund Freud qui ne supportait pas que l’on put avancer d’autres hypothèses psychanalytiques que les siennes. En somme, ne pas penser comme lui, lui était insupportable et cette tendance rigide et paranoïaque se retrouve chez quantité d’intellectuels et de penseurs.

Les associations ou institutions psychanalytiques sont trop nombreuses et affaiblissent par leur nombre le propos ultime de la psychanalyse, comme par un effet d’éclatement des concepts et des pratiques les plus convenues.

Pour avoir été membre fondateur de « l’Association marocaine de Psychothérapies » (essayant de grouper toutes les tendances théoriques et pratiques de psychothérapies et soulignant le trop petit nombre de psychiatres et de psychologues qui avaient été psychanalysés), je connaissais assez bien les tendances et les rouages de ces associations ; par la suite (ou en même temps) le « Texte freudien » a disparu parce qu’il faisait ce confronter deux personnages aux idéaux et aux personnalités trop différentes, voire opposées. Il y a un enjeu personnel dans le tissage des alliances et des réseaux de professionnels quelle que soit la matière envisagée et la psychanalyse n’échappe pas à ces limites de nature humaine ; or, on penserait que des psychanalystes au clair avec leur psychisme en raison de leur psychanalyse personnelle ne seraient pas livrés aux ambitions et à l’amour du pouvoir : il n’en est rien. J’ai retrouvé les mêmes contraintes et frictions dans les ordres et dans les relations entre personnes en psychanalysant une religieuse chrétienne d’un ordre chrétien religieux ouvrier…

La psychanalyse n’est pas enseignée actuellement en spécialité de Psychiatrie en faculté de médecine (ce qui aurait pu la sauver du désastre où elle se débat actuellement) : la psychologie est enseignée en faculté de lettres ou dans des instituts privés et payants. C’est dire qu’elle reste livresque et asséchée de son contenu, de son but et de ses recherches.

C’est dire comme le terrain est sinistré dans ces domaines et comment les tendances les plus aléatoires, les plus rétrogrades sont en train d’envahir ces champs qui auraient pu révolutionner des sociétés assises sur leur passé, leurs convictions obsolètes et leur frilosité à changer comportements, convictions et éternelles redondances.


- La clinique et la culture sont des facteurs importants de l’introduction et du développement de la psychanalyse dans un pays. Les mythes fondateurs de la psychanalyse étant, globalement, puisés dans la culture indo-européenne et dans le fond religieux judéo-chrétien (en Islam Dieu n’est pas le Père, car il ne procrée pas), favorisent-ils les résistances en les rendant plus fermes encore dans des pays à référent culturel et religieux musulman ?
 
- La clinique et la culture seraient des facteurs importants de l’introduction et du développement de la psychanalyse dans un pays ? La clinique dépend des personnes qui la pratiquent et l’enseignent aux disciples, mais, en général, les cliniciens sont inféodés à la culture dans laquelle ils vivent ou celle-ci leur rappelle très vite qu’ils vivent en son sein. Dans le contexte qui nous intéresse, ici, le Maroc et le monde dont il fait ou ferait partie (« Arabe » ? « Amazigh » ? « Maghrébin » ? Africain, méditerranéen, atlantique ? Tout cela à la fois ?), la prégnance des systèmes de pensée islamiques, ceux traditionnels et conservateurs, ont opposé une vive résistance à la psychanalyse.

La tendance au « passéisme » dans les peuples arabo-islamiques est très sensible et générale : vantardises à propos d’un passé extraordinaire, culte répété d’un Âge d’or, propos exaltant les savants, philosophes et encyclopédistes arabes, etc. Certes, une période brillantissime a caractérisé les civilisations arabo-islamiques quand l’Occident se débattait encore dans le profond du Moyen-âge : il faut seulement se souvenir que la décadence de ces très brillantes cultures arabo-islamiques, se fit dès la fin du 13ème siècle AP. J-C.

On peut, d’ailleurs et à bon escient, largement contester le passéisme, c’est-à-dire le culte de ce que l’on était dans le passé et cela se fera sans nul doute dans les années à venir pour pouvoir avancer. Les personnalités imbues de l’Âge d’Or de la civilisation arabe et musulmane ne veulent pas admettre que la décadence a débuté dès les 13° pour s’achever au 14° siècle AP. J-C., en somme sept siècles après l’apparition de l’islam et quelques cinq siècles après l’apogée de la civilisation arabo-musulmane avec des périodes de très haute importance comme celle des Abbassides et celle des Omeyyades.

Or, à l’heure actuelle il y a un retour en arrière très net, dangereux et délétère, recul qui répand une façon de chanter les louanges du passé mais qui va vers le fanatisme, l’obscurantisme et l’occultisme, grâce notamment au wahhabisme.

Je ne citerai, également, et par ailleurs, que la fréquentation frénétique des sorcières, des diseuses de bonne-aventure, des charlatans, des marabouts, Sadate et Chouafate, des guérisseurs, etc.

Dans notre profession de psychiatre et psychanalyste, ce sont des « confrères » très virulents et très rapaces car ils empêchent nos malades de prendre leurs médications, ils sont sans scrupules, ignorants, capables des pires traitements physiques sur les personnes. De plus, ils nous détractent, nous vilipendent et, même, nous maudissent… comme étant des déviants pratiquant la science des « étrangers ».

Aujourd’hui, ils sont largement remplacés par Roqia et ses Raqi qui traitent les patients par la lecture du Coran pour exorciser les malades. Beaucoup des anciens Fqih se sont reconvertis dans « la thérapie religieuse », car il s’agit bien de volonté de guérir par la pratique religieuse.

Tous font partie intrinsèque de ce que les sociétés en rupture d’équilibre réactivent de leur passé, ne trouvant pas toutes les réponses dans ce qui est trop neuf, ne concevant pas d’autres mentalités et manières de penser et d’agir pour vivre et fonctionner, individuellement ou en groupe.

Le passéisme consiste également à prétendre que tout fonctionnait bien sans les « Français » (dans le cas du Maroc, par exemple), sans les étrangers, les chrétiens, les Occidentaux. Le développement d’une xénophobie étrange et importante s’effectue dans les classes les plus ignorantes et les plus attardées, diabolisant les images de l’Autre, celui qui est extérieur, d’une autre culture, d’une autre morphologie…

Les processus culturels sont donc des facteurs importants favorisant ou défavorisant l’introduction et le développement de la psychanalyse dans un pays mais il y a des pays et des civilisations dans lesquels il y a eu une très grande résistance à la propagation de la psychanalyse comme une méthode capable de transformer puissamment les sociétés de ces pays et civilisations : deux cas, en particulier, sont à envisager, le Japon et le monde arabo-islamique. Étant radicalement différents, ils ont en commun deux caractéristiques expliquant fondamentalement les résistances de ces peuples à l’introduction de la psychanalyse dans leurs modes de fonctionnement conscients et inconscients, ils sont très fortement traditionnalistes et leur système patriarcal est aussi puissant que dominateur sur les rouages les plus élémentaires de leurs sociétés et modes de vie.

Les mythes fondateurs de la psychanalyse étant liés à la culture judéo-chrétienne fabriquent vis-à-vis d’elle les résistances féroces et peu perceptibles, dans le même temps, dans les pays culturellement et religieusement musulmans, car l’islam est autant une religion, qu’un empire, qu’une civilisation et une culture homogènes.

En fait, les mythes fondateurs de la psychanalyse sont universels si on sort de leur connotation judéo-chrétienne et ils encadrent toute la psyché humaine quelle que soit l’origine de l’individu en s’enracinant dans des cultures socle du monde moderne, l’Antiquité gréco-romaine : ces mythes sont puisés dans la culture classique gréco-romaine, le mythe le plus usité étant celui d’Œdipe ; j’ai conceptualisé le « Complexe de Médée », ouvrage n’existant qu’en italien ou en allemand et qui reste un texte pour les spécialistes, tandis qu’Abdelwahab Bouhdiba avait tenté d’inventer un complexe plus adapté au milieu arabo-musulman, le « Complexe de Jaoudar » qui est resté aussi inconnu du grand public que des psychanalystes.

Tant que les Arabo-musulmans ne se concevront pas comme faisant partie de l‘humanité entière et se singulariseront à travers leurs propres schèmes et convictions de base, ils ne pourront ni se servir de la psychanalyse ni voir leurs peuples et personnes s’individualiser et leur état général progresser. Ce domaine est particulièrement sensible dans l’éducation et « l’élevage » des nourrissons et des jeunes enfants.

Or, la psychanalyse est un échec dans ce monde-là, cette si grande sphère arabo-islamique, car n’y ayant pas été introduite dès le milieu du 20ème siècle (quand elle prenait alors une très grande importance dans la cure psychanalytique mais irriguait aussi la littérature, les arts, la déconstruction et la reconstruction de l’individu, de la famille, de la société et de l’Etat) elle n’a plus de chances d’y pénétrer pour des raisons diverses et variées, la première étant que les Etats-Unis ont imposé d’autres thérapeutiques au premier rang desquelles les médications, les thérapies comportementales et systémiques. On classe du reste, aujourd’hui, tous les troubles psychiques selon la classification de DSM, imposé dans le monde entier et détruisant les anciennes nosologies et nosographies.

La mondialisation est l’actualité même et une réalité irréfutable : une réflexion ayant été publiée sous le titre du livre « Métissages culturels », réalisé au bout de quatre ans de travail démarré sur les questions des migrants marocains en Italie qui forment la première colonie en nombre et en moins d’une vingtaine d’années dans ce pays européen, arrivait à la conclusion que le monde se créolisait, se métissait, lentement, imperceptiblement pas en profondeur.

Les métissages culturels sont la chance de l’humanité contre la guerre, la haine, la violence et les processus de domination impulsés par la méconnaissance de l’Autre, son rejet et son mépris. Ils sont inéluctables et accélérés très intensément par les phénomènes de déplacements de plus en plus rapides, par l’électronique et par les moyens de communication à télé distance…

Déplacements et échanges n’ont jamais été aussi intenses dans l’histoire de l’humanité, en raison des progrès techniques et scientifiques. Ils ont conditionné le 20ème siècle au même titre que ses guerres, ses plus grandes acquisitions, ses avancées et conquêtes scientifiques, la plus phénoménale étant celle de l’Espace avec l’alunissage de la fusée ayant à son bord le premier être humain qui ait marché sur la lune.

Les métissages sont des mouvements d’interpénétrations mutuelles des cultures humaines, les unes avec les autres. Ils font intervenir les notions de culture et de modernité, en ce sens que la modernité suppose le paramètre du Temps, alors que les cultures peuvent rester immuables comme dans le cas des cultures dites sauvages, primitives ou traditionnelles.

Ils supposent également la mise en présence de cultures différentes ou suffisamment différentes pour interagir entre elles, justement à cause des diversités qu’elles ont les unes face aux autres.

En effet, et en première approche, les métissages se font entre des blocs humains qui ont une disparité de forme, de fond et de développement (mot pris dans le sens actuel du terme, on dit même « le développement durable ») et des disparités des modes d’échanges fermés ou ouverts, consentis ou marqués du refus de l’échange, lui aussi pris dans toute son acception, échanges diplomatiques, culturels, économiques, etc.

C’est une thématique difficile mais si urgente à résoudre dans les circonstances que vit aujourd’hui l’humanité : il s’agit de la culture dans ses rapports à l’ouverture vers les autres et à la modernité.


- Dans les pays maghrébins, à tout le moins, la clinique pour soigner les maladies qui relèvent du « mental » sont les marabouts où activent des théologiens. La thérapie relève plus de la protection divine (le rêve par exemple, est un don de Dieu qui établit le contact entre l’homme et Dieu), avec talisman et parole prophétique à l’appui, de l’exorcisme même que de la parole comme elle peut l’être dans la cure thérapeutique de la psychanalyse. Comment s’opère la cohabitation entre guérisseurs traditionnels et psychanalystes ?

- Il n’y a pas de cohabitation possible entre les deux car les deux champs de ces thérapeutiques (si on arrive à considérer les « guérissages » traditionnels comme des thérapeutiques) ne sont pas compatibles, équivalents ou comparables. Les guérisseurs traditionnels précèdent d’un stade antérieur à la science qui est celui de la magie. La psychanalyse (inventée par un médecin- psychiatre, Sigmund Freud ayant d’abord travaillé sur des substances altérant le système nerveux comme la morphine) se développa comme une science ayant avec celle-ci les paramètres auxquels elle obéit : théorie se développant en une pratique (Séminaires de Georges Devereux, Ecole des Hautes Etudes en Sciences sociales, E.H.E.S.S.).

Les thérapeutiques traditionnelles sont un bricolage mettant en commun la religion, les croyances et superstitions, la naïveté des adeptes, les techniques empiriques, les produits les plus divers et les pratiques les plus variés, fumigations, amulettes, bains purificateurs, liquides conservés pendant des « lunes » à l’extérieur sur lesquels sont récitées prières et invocations, etc. etc. 

La psychanalyse marche-t-elle hors Occident ? Cela reste une grande question, déjà obsolète car la psychanalyse est en recul partout sauf en Amérique latine, particulièrement en Argentine où existe une école reconnue mondialement.

Les peuples « traditionnels », dont le Maroc, disposaient d’un système explicatif archaïque des troubles et des souffrances psychiques et d’une batterie de « traitements » en rapport avec la manière ancestrale de comprendre les perturbations mentales et affectives. La folie était recyclée dans la société traditionnelle grâce à ces systèmes de soins adéquats à une période historique aujourd’hui révolue : devins, voyantes, exorcistes sont les « tradithérapeutes » ou « tradipraticiens ». Tombeaux de saints et marabouts sont et étaient les lieux où certains personnages défunts sont considérés comme ayant le don de guérir et spécifiquement le trouble psychique, par exemple, Bouya Omar, au sud du Maroc, non loin de Marrakech (Le sanctuaire de Bouya Omar, devenu un gros village par le nombre de malades et des familles, de « thérapeutes » et de commerces, fut fermé en raison de dérives extraordinaires qui ont fait de ce lieu une véritable cour des miracles).

Les peuples « traditionnels » ont tous subi, à la faveur de la colonisation, l’importation de la psychiatrie, de la psychologie et de la psychanalyse. Mais ces importations se sont confrontées aux systèmes traditionnels en place : les données restent les mêmes avec la coexistence de deux champs de savoir et de pratiques, aujourd’hui, les anciennes « médecines traditionnelles » survivant avec une exceptionnelle vigueur. Ceci est important pour se rendre compte qu’il existe des humanités différentes, parallèles, n’échangeant pas vraiment entre elles ce qu’elles sont, ce qu’elles pensent et ce vers quoi elles tendent.

On réalise tous les jours que des pays comme le Maroc – et le Maghreb – ont des populations qui sont dépendantes des deux systèmes de soins. Les malades et leurs familles s’adressent dans la majorité des cas, encore, au système traditionnel dans lequel est apparu depuis quelques quinze ans environ un autre type de prise en charge que l’on peut appeler « les thérapies religieuses ». Dans ce contexte, le discernement entre un traitement et un autre est très difficile : même pour les personnes les plus « modernes » et leurs familles, la différence entre psychiatrie, psychologie et psychanalyse n’existe pas ou reste très floue.

Aujourd’hui, on demande « des traitements modernes sans médicaments » et c’est dans ce genre de traitements sans médicaments que se place la psychanalyse. Pratiquée dans les plus grandes villes par quelques « psy » formés en Europe, la psychanalyse n’a pas entamé la population générale. Elle n’a pas eu le temps de pénétrer les couches sociales les plus larges. Depuis vingt ans, les traitements psychologiques américains cognitivo-systémiques ont érodé les possibilités d’introduction de la psychanalyse dans le Maghreb, le monde arabe et musulman, soit un vaste ensemble sans homogénéité des personnes. Ces méthodes, comme le comportementalisme et la systémique, sont plus adéquates à des sociétés qui sont hostiles à la psychanalyse.

L’Asie et l’Afrique, le monde musulman n’ont pas reçu en leur sein la psychanalyse où elle ne représente quasiment rien. Les valeurs qu’elle suppose (individuation et individualisation de la personne, liberté individuelle, égalité entre homme et femme, inviolabilité des droits de l’homme, éducation libre et souple des enfants) ne sont pas celles des sociétés asiatiques, africaines et arabo-islamiques.

La psychanalyse a transformé extrêmement profondément les sociétés occidentales : à part les cures individuelles, les influences sur les comportements sexuels, la création littéraire et artistique de tous les domaines, sur la relation aux enfants, sur les mœurs, les us et coutumes, les engagements et les destins individuels, sont patentes dans les pays dits de l’ouest, Europe et Amérique du Nord. Ces sociétés ont été « libérées » grâce à la théorie et à la pratique psychanalytiques, après qu’elles furent élaborées dans des sociétés où la pensée avait été sur stimulée au tout début du 20ème siècle par une efflorescence de l’art, de la littérature, de la science, du droit et des systèmes nouveaux idéiques et créatifs, notamment à Vienne où a vécu et pratiqué Sigmund Freud.

La psychanalyse, telle que pratiquée depuis son introduction dans les sociétés comme le Maroc, agit sur quelques individualités qui rejoignent une société dont l’écrasante majorité n’a pas idée de ce qu’elle peut apporter.

Systématiquement, j’ai demandé à tous les analysants à la fin de leur démarche « Est-ce qu’il est recommandé, intéressant, voire essentiel de faire une psychanalyse ? » Ils ont tous été d’accord, hommes ou femmes, jeunes ou plus âgés : elle transforme la vie, elle ouvre des horizons insoupçonnés, elle soulage, elle allège la souffrance et en fait disparaître certaines.

Le problème de la psychanalyse, aujourd’hui, est double. Elle est très violemment combattue par certains (Ex. en France dans « Le Livre noir de la Psychanalyse » ou par Michel Onfray) dans les pays occidentaux et elle n’a pas pénétré la majeure partie de l’humanité.

Or, si les systèmes occidentaux peuvent à la limite s’en passer, ceux qui ignorent les droits de l’homme ont le malheur de ne pouvoir, justement, bénéficier de la psychanalyse, qui suppose tous les types de libertés. Mais il apparaît que son recul dans les pays occidentaux est lié à une fermeture chosifiante des individus sur eux-mêmes dans des modes de fonctionnements et des attitudes sociales dictées par un consumérisme et une autosatisfaction impulsés par les dirigeants de ces pays dans une population de plus en plus incapable de liberté critique de ce qui lui est véhiculé. On n’oubliera pas que Sigmund Freud a quitté l’Allemagne fasciste car il avait compris ce « Malaise dans la civilisation » sur lequel il a écrit un texte important, ce même malaise aujourd’hui notable dans un monde divisé entre cultures et civilisations par trop différentes.

La psychanalyse va survivre car ses fondements sont spectaculairement définitifs : l’inconscient comme constitutif de la psyché humaine au même titre que le conscient, le traumatisme de la naissance, l’amnésie infantile, l’importance de la sexualité, le tabou de l’inceste, la résolution des conflits intérieurs personnels par la cure, tous ces éléments de la psyché humaine ont été rendus évidents, agissants, significatifs par l’entendement psychanalytique. Attaquée de l’intérieur des pays où elle a connu une efflorescence extraordinaire entre les années 50 et 90 du 20ème siècle, dénigrée d’abord par les systèmes communistes et les états comme l’URSS et ses satellites, elle l’est aujourd’hui dans les systèmes à gouvernance théocratique ou totalitaire des autres sphères et culturo-civilisations. Elle se défend par la chaîne de ceux qui continuent à être psychanalystes et par la dispersion de la technique et de ce qu’elle entraîne d’un individu à l’autre.

Elle est contraire aux déterminismes des pays totalitaires, à ceux qui ne pratiquent pas la démocratie et l’égalité entre l’homme et la femme, à ceux qui ignorent les Droits de l’Homme. Elle exige une réflexion générale sur la théorie, la pratique et sur la formation, le statut et le rôle de ceux qui sont les psychanalystes : un grand nombre de « bricoleurs » d’entre eux ont parfois discrédité la psychanalyse par des conduites approximatives tant scientifiques, morales que déontologiques.

En somme, un psychanalyste est quelqu’un qui aurait d’abord résolu ses propres problèmes : faute de quoi, il ne peut analyser les Autres… et la Psychanalyse pourrait aider grandement aujourd’hui à réduire ou résoudre les conflits entre groupements humains comme elle opère à l’intérieur de chacun et entre chacun et les Autres…


- Le mythe de l’enfant endormi moins que de relever de l’inconscient semble jouer un rôle de régulateur social : justifier la naissance d’un enfant alors même que le père était absent à la période de sa conception. Ce mythe semble rejoindre cette pratique dans le Mzab où les commerçants, une tradition de la région, qui voyageaient beaucoup, accrochaient leur pantalon sur la poutre centrale qui soutient le toit. L’enfant qui naissait ou viendrait à naître dans des délais en dehors du cycle naturel de la procréation est mis sur le compte du pantalon qui symbolise dès lors la présence de l’époux. Le même schéma existerait dans le Rif, en pays Jbala, avec le pantalon du mari absent. Lawhem (les envies de la femme enceinte) semblent jouer la même fonction par rapport au teint des bébés. Comment les mythes qui structurent les sociétés maghrébines peuvent-ils être appréhendés par la psychanalyse sinon par un système d’équivalence ?
 
- Si le Mzab est comparable, de par la tradition rapportée là, au Rif marocain, on ne peut retrouver là qu’une homogénéité et une cohérence de la culture amazighe qui s’étend bien au-delà de ces deux régions.

Ces croyances, traditions et régulations permissives et implicites des sociétés maghrébines sont en recul constant sous l’effet de la science et de la médecine. Ragued (« celui qui dort », l’enfant endormi) est une justification d’une grossesse qui arrive après la date prévue et qui tente de légitimer l’enfant ainsi conçu ; puisqu’il dormait, il arrive en retard et de ce fait est attribué à celui qui est l’époux, mort ou vivant. On a longtemps considéré, suite à des textes religieux ou à des préceptes défendus par les théologiens que la grossesse pouvait durer jusqu’à trois ans et l’enfant était légitimé. Aujourd’hui, les analyses ADN sont péremptoires et ne laissent place à aucune doute, encore faudrait-il que les juges connaissent cet examen génétique et l’emploient systématiquement.

De façon concise, la mythologie et les attitudes traditionnelles considérant le fœtus et l’enfant de la naissance à trois ans constituaient un fatras de rites, de conduites magiques, aidées par des pratiques maraboutiques et parareligieuses aberrantes.

Cette mythologie est à ce point grave et antiscientifique qu’elle reconnaît, par exemple, le « Raqed » ou « enfant endormi » c’est-à-dire un fœtus qui arrête son développement pour revivre un jour et le terminer si la femme accomplit certaines opérations magiques ou dort sur le côté ou prend un bain de mer dans sept vagues différentes ou boit des « herbes chaudes » capable de réveiller l’enfant endormi.
En Egypte, sous Nasser, c’est-à-dire hier à peine, l’Université traditionnelle d’El Azhar s’est réunie pour statuer du problème et a décidé que la grossesse ne pouvait pas excéder… trois ans.


- La demande des patients est une demande de parole, peut-on considérer dans la cure psychanalytique. Dans les sociétés, le frein à la parole est social. Il est également politique avec la censure souvent institutionnalisée. Est-ce qu’on peut affirmer dès lors que la littérature, les œuvres de fiction en général, participent d’une libération de la parole et constituent un matériau de première grandeur pour la psychanalyse ?

- Parler est un droit inaliénable de la personne humaine ; parler n’est pas permis dans toutes les cultures, parler s’est se livrer et se livrer c’est échanger, discuter, se métamorphoser au contact de l’autre et des autres ; or, les sociétés traditionnelles ne peuvent pas se permettre ces échanges. Elles en mourraient. Ou se transformeraient, ce dont elles ont horreur.

En fait, et de façon obscène, le patient veut « vider » (yekhoui) et le thérapeute se voit comme une poubelle recevant les paroles vidées, jetées par le patient en lui (Pratique personnelle) ; il n’y a pas de possibilité d’interprétation et de demande de l’explication psychanalytique. Et si elle est livrée au patient, elle ne fait pas sens. La censure est de nature très multiple et fait fonction d’un cadenas dont on aurait perdu la clé, cadenas machiste tout d’abord, politique, familial, sexuel, de classes sociales, de frein aux désirs et aux plaisirs.

La littérature elle-même (comme le cinéma, la peinture et autres arts) est ficelée et conventionnelle car elle ne peut transgresser ni dans le domaine religieux, ni dans les domaines politique et sexuel ; son rôle transgressif et libérateur ne s’exerce pas. Il s’exercera peut-être dans les œuvres à venir. Mon roman « La liaison » a été vécu comme pornographique alors qu’il n’est qu’érotique : comparé au «Bleu du ciel » de Georges Bataille comme le souligne Charles Bonn, spécialiste de la littérature « maghrébine », ce texte est d’abord un paysage du couple et des relations entre homme et femme. Dans une toute autre dimension, « La folie. El Hank. Casablanca », un essai violent sur l’asilisation et l’enfermement des femmes dans les services dédiés de l’hôpital psychiatrique a infiniment choqué le/la « bourgeois.e » en raison des photographies spectaculaires prises dans le Pavillon des femmes. Mais, je ne sus pas que l’on ait compris quoique ce soit aux analyses faites dans cet ouvrage irrigué par la pensée de Basaglia et de Foucault pour ne citer que ceux-là.


- En dehors, de l’aspect clinique qui la sous-tend, la psychanalyse ne s’est pas réellement développée comme méthode de lecture du texte littéraire, par exemple. Depuis les travaux de Abdelwahab Bouhdiba qui relèvent plus de la psycho-sociologie sur « L’imaginaire maghrébin » à travers dix contes pour enfants, auteur par ailleurs de « La sexualité en Islam », il n’y a pas eu d’œuvre majeure sur des œuvres littéraires maghrébines, des contes ? Comment expliquer cette carence alors que la psychanalyse puise largement dans la littérature, « « l’Homme Moise et la religion monothéiste » de Freud n’a-t-il pas comme sous-titre « un roman historique », Sophocle, Shakespeare ont nourri la psychanalyse, Lacan s’est nourri de La Lettre volée d’Edgar Poe ?

- Le concept de culture a une place essentielle dans la pensée freudienne, ce qui a irrigué les déchiffrages et exégèses de nombreux comportements collectifs, de problématiques individuelles noyés dans le tissu social et familial de chacun, dans les textes et les romans et enfin, dans la transformation de toutes les créations car le freudisme a apporté la liberté, de croire, de penser, d’agir, de disposer de son corps, de ses décisions et du sens même de son existence.

Dans « Totem et Tabou » (1913), dans « Psychologies des masses et analyse du moi » (1921), « L’homme Moïse et la religion monothéiste » (1939), « Actuelles sur la vie et la mort » (1915), « Malaise dans la civilisation » (1930), « Misère psychologique de la Masse, due à la perte des idéaux structurants », Freud réfléchit beaucoup sur la culture et la nature comme opposée à la culture (proposition chère également à Lévi-Strauss). D’après Freud, la culture, c’est « la totalité des opérations et des dispositifs par lesquels notre vie s’éloigne de celle de nos ancêtres animaux et qui servent à deux fins : la protection de l’homme contre la nature et la réglementation des hommes entre eux. »…

La psychanalyse est née dans le malaise de la civilisation et les principaux concepts sont advenus étalés sur le temps de deux monstrueuses guerres mondiales qui ont changé la face du monde. Il se pose le problème de la qualité d’universalité probable ou possible de la psychanalyse, question à se poser d’autant plus que le monde va vers l’universalité.

Après mai 68, les différentes sciences de la neurologie et du psychisme se sont différenciées en neurosciences et en sciences humaines. On constate qu’à l’articulation de la sociologie et de la science s’était créée l’Antipsychiatrie, mouvement qui considère l’influence agressive de la vie en groupements humains sur les individus les plus exposés ou les plus sensibles. L’universalité de la psychanalyse est-elle celle du complexe d’Oedipe et du tabou de l’inceste ou se pose-t-elle à un autre niveau ? On ne peut que revendiquer l’idée que l’être humain est universellement le même et que le diviser en « ethnies », en aires culturelles différentes ou trop différents, à qui il faut offrir des thérapeutes et des thérapies différentes : cela va à l’encontre du mouvement de l’Histoire et de l’histoire des idées.

Pour ce qui est du Maroc ou du Maghreb, ce genre de raisonnements ne peut amener qu’à contourner la science et à retourner au fqih, aux sorcières, aux saints et à des processus anciens (Ex : avaler des serpents et boire de l’eau bouillante comme l’explique Khadija Naamouni dans « Le Culte de Bouya Omar »

Il faut des recherches urgentes multidisciplinaires en psychiatrie, en pédopsychiatrie, en psychanalyse, en sociologie, en anthropologie, en psycholinguistique pour un établissement de l’état de fait qui prévaut actuellement à travers les peuples et les cultures et pressentir les contours du monde à venir.

L’instauration d’une psychiatrie chimique, biologique et génétique de type américain freinera ou arrêtera fatalement l’efflorescence de la recherche multidimensionnelle sur l’être humain et elle laissera place à des dérives vers le passé ou vers un avenir surprenant (guérir le psychisme par la religion comme ce fut le cas dans le Moyen-âge occidental et comme c’est le cas aujourd’hui dans de nombreuses aires culturelles) ; ce sont d’immenses questions difficiles à résoudre.

Les grands textes ont été analysés et ont livré leurs multiples et infinis secrets, citons Don Quichotte, la Divine Comédie de Dante, les pièces de Shakespeare, celles de Molière, l’œuvre prodigieuse de Balzac, les Misérables de Victor Hugo, etc. on ne s’est pas encore intéressé psychanalytiquement aux « Jours » de Naguib Mahfoud pour en extraire les signifiants ni au « Passé simple », chef d’ouvre de Driss Chraïbi, ni à « Nedjma » de Kateb Yassine : il faut en conclure que la pauvreté intellectuelle du monde maghrébin et arabe est un constat sur lequel il ne faut pas fermer les yeux. (C’est moi qui souligne, c’est le domaine de la médiocrité et de la bêtise, Nidam Ettafaha oul ghaba’).

La Lettre volée d’Edgar Allan Poe met en scène de célèbres facultés d'analyse avec à leur centre la réflexion logique, ce qui a fasciné probablement Jaques Lacan : il est vraisemblable que cette capacité d’analyse a permis la lecture des textes fondamentaux et des contes, des légendes et des épopées ; c’est ainsi que Bruno Bettelheim a fait « La psychanalyse des contes de fées » permettant cette lecture intime des œuvres qui charrient dans leurs veines tellement de données sur l’homme, la nature, la culture, les passions et les sentiments, l’histoire et les modes de vie selon les siècles et les lieux. Il semble aujourd’hui que cette richesse idéique soit mise à mal par l’américanisation du monde, sa globalisation et sa mise en coupe carrée par les réseaux sociaux et une modernité de bazar. Resteront, très peu nombreux, les grands penseurs et les individualités irréductibles, qui sauveront probablement l’humanité de la médiocrité et de l’uniformisation.
 


Propos recueillis par :
Abdallah Bensmain


 


Rita El Khayat, la pensée, la fiction
 
Psychiatre et anthropologue, Rita El Khayat, porte une réflexion dense et profonde sur la culture et la société, en général. Des titres de communications comme « Culture arabe et développement des enfants : constats, mythes et prospectives », « Tradition et modernité dans la Médecine marocaine » ou « Le complexe de Médée, les mères autour de la Méditerranée », donnent un aperçu des perspectives d’une pensée qui s’appuie sur la réalité du terrain pour se construire en un système cohérent et à plusieurs foyers.
 
Rita El Khayat est par ailleurs l’auteur de plusieurs essais « Métissages culturels », Le Monde Arabe au Féminin, Le Maghreb des Femmes, Le Somptueux Maroc des Femmes et Une Psychiatrie Moderne pour le Maghreb, Psychiatrie, Culture et Politique, … pour n’en citer que quelques uns.

Fondatrice des Editions Aïni Bennaï, Rita El Khayat est à la tête d’une œuvre de quelques trente ouvrages.

Rita El Khayat est l’auteur de plusieurs romans, recueils de nouvelles et de poèmes, dont « Le sein », L’œil du paon, Les arabes riches de Marbella, La liaison et La Nonagénaire, ses chèvres et l’îlot de Leïla.