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Culture

Edition - Un youyou dans la mosquée : Un récit amazigh, de l’oralité à l’écriture


le Vendredi 29 Mai 2020



L’histoire se déroule dans le Sud marocain, dans un douar amazigh du Souss où Ssi Brahim assume sa fonction de fqih tout en étant un peu philosophe : « La langue dépasse même l’homme qui la parle ! Je ne crois pas qu’elle ne soit rien qu’un support à nos pensées ! »

Ayant réalisé que les fidèles ne comprennent absolument rien à son prêche hebdomadaire, Ssi Brahim a eu l’idée de le prononcer en Amazigh. Cet événement inhabituel a involontairement arraché à Taydert, personnage parmi les femmes qui fréquentent la mosquée, un youyou qui a bien résonné dans toute la mosquée. Cet événement a donné du sens au prêche du vendredi qui est désormais largement approuvé par l’audience. Les fidèles commencent à se sentir impliqués dans le discours de Ssi Brahim. Mais c’est aussi un acte qui a attiré vers lui le mécontentement des autorités et quelques membres de la Jemaâ, encore attachés au prêche en arabe. On apprend par la voix du narrateur qu’il s’agit seulement d’un rêve; mais c’est un peu plus qu’un rêve, comme le titre original l’indique, tawargit dimik. Dans cette réflexion c’est ce plus qui nous intéresse.

S’agit-il d’un choix narratif qui veut sortir la littérature amazighe d’une stricte appartenance à la tradition orale pour la faire entrer dans une tradition écrite en usant des techniques de l’écriture littéraire ? Ou s’agit-il d’une vision qui donne à voir le militantisme de l’auteur pour la cause amazighe ? Le youyou de Taydert, lâché spontanément au cœur de la mosquée, n’est qu’une célébration de cette harmonie retrouvée. Mais c’est aussi une expression de la personnalité amazighe qui ne voit pas d’opposition entre foi et joie. Nous pouvons être de bons fidèles tout en restant attachés à la joie de la vie, semble dire Taydert par son youyou naturel.

La voix du traducteur 

Si l’écriture de ce roman est une forme d’ancrage de la littérature amazighe dans les traditions écrites, la traduction assurée par Lhsen Nachef élargit sa projection dans la sphère francophone. Si ce roman se veut porte-parole de la langue et la culture amazighes, il serait important de se demander si sa traduction en français appuie sa portée militante auprès de l’audience francophone ou, par contre, elle souligne que l’écriture en amazigh n’est pas encore capable d’assumer son engagement. Sur le plan littéraire, il n’ya aucun doute que la voix du traducteur a bien résonné dans la version francophone, mais la parole amazighe qui souhaite être libérée de toute tutelle semble être l’objet d’une autre hégémonie linguistique beaucoup plus forte, le français en l’occurrence. La place de la parole amazighe entre deux hégémonies fortes l’oblige donc à chercher issue dans le militantisme politique. D’où le recours à un discours collectif : « Ce youyou là qu’avait lâché Taydert n’était pas le sien, c’était le nôtre, celui de la tribu des Aït Oussoul… ! ».

Hassan EL MOUDEN