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Culture

Ecrivain - Rédacteur : tout ce qui s’écrit n’est pas littérature


Rédigé par Khalid Zekri le Mercredi 1 Avril 2020

Tout texte écrit n’est pas oeuvre littéraire. C’est la leçon que l’on peut retenir de la longue tradition de la littérature au Maroc et dans le monde.



Ecrivain - Rédacteur : tout ce qui s’écrit n’est pas littérature
L’intention d’une personne qui écrit une suite de phrases ne suffit pas pour faire de son texte une oeuvre littéraire. C’est pour ça qu’il faudrait distinguer, dans le contexte littéraire marocain, entre un rédacteur (une personne qui rédige un texte, peu importe sa valeur littéraire) et un écrivain (c’est une notion qui a une longue histoire dans les traditions occidentale et arabe puisqu’elle désignait jusqu’au Moyen Âge la fonction de scribe et peu à peu elle a été utilisée pour désigner des individus qui pratiquent « l’écriture littéraire »). La notion de littérature, au sens actuel du terme, date du début du XIXe siècle. Jusqu’à cette époque, la création littéraire était incluse dans la notion, plus large, de belles lettres. Dans l’histoire de la critique littéraire, la notion d’écriture trouve son plein sens par rapport à celle de littérature.

La fameuse distinction de Roland Barthes entre écrivain et écrivant ne semble pas tout à fait applicable au champ littéraire marocain parce qu’elle s’inscrit dans une historicité qui tient compte du passage de la notion de littérature à celle d’écriture. L’écrivain, dans cette logique historique, a un rapport d’intransitivité à l’écriture puisqu’il travaille sa parole, alors que l’écrivant a un rapport de transitivité à l’écriture. La parole n’est qu’un moyen pour lui. C’est pour cela que ses textes relèvent le plus souvent du témoignage et/ou de l’explication.

Des écrivains qui s’engendrent eux-mêmes

La littérature française, par exemple, est passée par une période où les écrivants dominaient le champ littéraire par la mise en avant de leurs idées alors que d’autres luttaient pour que l’écriture (« le style », notion un peu floue) soit une fin en soi. C’est avec Flaubert que cette lutte penchera du côté du style en tant qu’absolu littéraire. C’est le fameux livre sur rien « qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style » : la pure imagination. Il est évident que cette vision des choses est historiquement pertinente dans le cas de la littérature française, mais pas vraiment dans celui de la littérature marocaine qui reste encore à définir. Dans le champ littéraire marocain (qui n’est ni autonome ni indépendant), les écrivains s’engendrent eux-mêmes ; c’est ce qui explique que chacun d’eux se considère comme son propre point de départ car il n’a pas une tradition locale derrière lui pour s’en réclamer.

Dans le cas de ceux qui écrivent en arabe, cette tradition vient de l’Orient arabe.

Dans le cas de ceux qui écrivent en français, c’est la littérature publiée en Occident, particulièrement publiée ou traduite en France, qui leur sert de repère. Reste la toute récente littérature écrite en amazigh (celle orale est très ancienne, mais elle ne relève pas de la même logique qu’une littérature écrite) qui pourrait, sur le long terme, engendrer ses règles de fonctionnement en s’adossant à la fois sur son passé oral et sa récente histoire écrite. Cette littérature forcera nécessairement ses auteurs à inventer leur langue littéraire puisqu’il s’agit d’une langue encore vivante au Maghreb.

Le degré zéro de l’inventivité langagière

C’est pour ces raisons qu’il peut sembler plus approprié d’établir une distinction entre écrivain et rédacteur. Le premier travaille sa parole en la transformant en oeuvre littéraire et son identité individuelle en dépend (il a le sens de la composition, le sens de la construction des personnages, le sens de la langue en tant que lieu de création, il ne se contente pas de mimer ou de repro-duire des formules toutes faites…).

Le second n’arrive pas à entretenir avec la langue (son matériau de travail par excellence) une relation créative. Il se contente de témoigner, de commenter ou d’expliquer. Or ce qu’on remarque dans beaucoup de textes présentés comme littéraires au Maroc, c’est le degré zéro de l’inventivité langagière. Certains étalent des énumérations à n’en pas finir sur deux ou trois pages, d’autres parlent du Maroc actuel en mimant maladroitement la langue du XVIIe ou du XIXe siècle français, d’autres encore copient le réel en truffant leurs textes de stéréotypes linguistiques et culturels…

Khalid Zekri
Professeur de littérature et auteur de :
- Fictions du réel: Modernité romanesque et écriture du réel au Maroc - 1990-2006
- Incipit et clausules dans les romans de Rachid Mimouni
- Modernité arabes: De la modernité à la globalisation



  


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