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Environnement

Écrevisse de Louisiane : Cancer invasif à combattre ou manne économique à exploiter ?


Rédigé par Oussama ABAOUSS le Dimanche 6 Février 2022

Espèce invasive au Maroc, l’écrevisse de Louisiane colonise nos écosystèmes aquatiques depuis plusieurs années. Et si la solution à ce fléau permettait de gagner de l’argent au lieu d’en perdre ?



Diffusé le 24 janvier 2022, un communiqué de la Queen’s University de Belfast rapporte les principales conclusions d’une récente étude scientifique portant sur les coûts économiques mondiaux, évalués à au moins 271 millions de dollars, causés par les dégâts et impacts d’espèces de crustacés aquatiques invasifs.

L’équipe internationale qui a mené cette étude pointe diverses espèces d’écrevisses et de crabes invasifs dont la prolifération engendre des pertes de ressources dans les domaines de la pêche et de l’agriculture. Les auteurs évoquent également des lacunes de données dans diverses régions, notamment en Afrique, qui laissent suggérer que le coût économique de ces espèces est, à ce stade, fortement sous-estimé.

Au Maroc, des études datant de 2019 et de 2021 détaillent pourtant le long périple de colonisation exponentielle de l’écrevisse de Louisiane qui a depuis près d’une décennie occupé plusieurs régions du Gharb et du Loukkos. Ces études, menées par des chercheurs marocains, ont non seulement mis en évidence l’ampleur du phénomène, mais ont également énuméré les moyens de tirer un profit économique de cette prolifération.

Une espèce facilement valorisable

« Pour la gestion de cette espèce invasive, la valorisation présente une solution pertinente, qui permettra à la fois de contrôler les populations, réduire les impacts négatifs et apporter une valeur ajoutée à l’économie locale et nationale», soulignent les chercheurs marocains dans l’article scientifique publié en avril 2021. Plusieurs facteurs ont par ailleurs été avancés par ces chercheurs pour démontrer l’intérêt de mettre en place une filière de valorisation. En plus de la possibilité de prélever l’écrevisse de Louisiane sans aucune contrainte de quota, l’espèce s’avère facile à collecter et à transporter.

Sa valorisation commerciale est en outre économiquement intéressante, puisqu’il existe un marché international favorable qui permet de proposer cette denrée à des tarifs proches de ceux de la langoustine ou de la cigale de mer (9 à 12 euros le kilo). « Pour les produits de transformation, ils seront en grande partie destinés à l’exportation, notamment vers l’Europe. Pour être compétitifs, ils peuvent être proposés à des prix similaires ou inférieurs à ceux de la concurrence (35-45 €/kg) », ajoutent les auteurs.

Un savoir-faire existant

Si les Marocains ne semblent pas friands de ce genre de produits aquatiques, les auteurs estiment que la mise en place d’une filière de valorisation de l’écrevisse de Louisiane permettrait de sauver certaines chaînes de valeur existantes au Maroc.

« Le décorticage des crevettes est une activité récente au Maroc. Elle n’a commencé qu’au début des années 1990, mais s’est développée ces dernières années. Cette activité repose principalement sur l’importation temporaire de crevettes de la Mer du Nord qui sont décortiquées dans des établissements marocains agréés. Ces produits sont ensuite réexportés vers leur pays d’origine. Avec l’automatisation de cette pratique à l’étranger, cette filière risque de voir son activité décliner. La valorisation et l’intégration de l’écrevisse de Louisiane dans le circuit de décorticage permettra aux industriels de rattraper les chiffres d’affaires perdus », suggèrent les chercheurs marocains dans leur analyse SWOT. La mise en place d’une filière économiquement viable et profitable dépend cependant de plusieurs paramètres que les auteurs n’ont pas manqué d’énumérer.

Une affaire à trancher

L’absence d’un cadre juridique clair et spécifique à l’espèce devra d’abord être comblé afin d’encourager son exploitation. «Étant donné que les autorités travaillent toujours sur la question et n’ont pas encore annoncé d’orientation, il reste difficile de planifier une gestion par la valorisation », précise la même source. L’autre paramètre déterminant est celui de l’utilisation des pesticides dans les zones de présence de l’écrevisse de Louisiane.

« L’aire de répartition de l’espèce couvre une grande zone de riziculture favorable à la collecte et à la valorisation de l’espèce. Cependant, ses exploitations rizicoles partagent le même système hydraulique. Il a ainsi été rapporté qu’une fois le traitement pesticide commencé, ses effets sont perceptibles même dans les parcelles qui n’ont pas encore commencé. Par conséquent, si l’initiative n’est pas menée en commun accord avec tous les acteurs du système agricole en question, ce paramètre menace sérieusement la valorisation de P. clarkii (nom scientifique de l’écrevisse de Louisiane : NDLR) dans une perspective de production combinée riz-écrevisse », préviennent les scientifiques.



Oussama ABAOUSS

Repères

Une introduction illégale
Au Maroc, l’écrevisse de Louisiane a été introduite illégalement à la fin des années 90 par le lâcher volontaire et illégal de jeunes spécimens dans le canal de Nador, dans la région du Gharb et dans les marais du Bas Loukkos dans la région de Larache. Cette introduction a été effectuée dans les deux régions par un propriétaire d’une ferme d’anguilles dans la petite ville de Mehdia. Les pêcheurs locaux indiquent que, depuis lors, l’espèce est devenue de plus en plus abondante avec un pic de population exceptionnel en 2010.
 
Plus de 4 millions d’écrevisses
L’écrevisse de Louisiane a colonisé presque tous les plans d’eau de la plaine du Gharb et des marais du Bas Loukkos, avec un stock estimé respectivement à 2.603.500 individus (équivalent à 60,39 tonnes) dans le Gharb et à 2.121.000 individus (équivalent à 30,33 tonnes) dans les marais du Bas Loukkos. Le stock est principalement composé d’individus de 80 à 110 mm avec un poids moyen de 32,12 grammes dans la région du Gharb, et d’individus de 60 à 100 mm avec un poids moyen de 14,3 grammes dans les marais du Bas Loukkos.

L'info...Graphie

Écrevisse de Louisiane : Cancer invasif à combattre ou manne économique à exploiter ?

Monde


Une espèce invasive dont le marché et la valeur augmentent
 
L’écrevisse de Louisiane est la deuxième espèce de crustacés la plus produite au monde. Selon un rapport de la FAO publié en 2018, cette espèce représente pour elle seule près de 12% de la production aquacole au niveau mondial.

Les principaux pays producteurs sont les États-Unis avec 63.626 tonnes et la Chine avec 1.128.708 tonnes pour l’année 2017. L’analyse de l’évolution de la production aquacole mondiale entre 2008 et 2017 montre par ailleurs que la quantité des écrevisses mises sur le marché a triplé alors que la valeur a pour sa part été multipliée par 5. C

e marché en pleine croissance est ainsi marqué par une demande qui augmente en même temps que les prix. En ce qui concerne la pêche, les estimations de la FAO publiées en 2019 indiquent des quantités plutôt faibles par rapport à la production aquacole, avec un total de 5,6 mille tonnes au niveau mondial, provenant principalement d’Espagne et d’Egypte. Cependant, les quantités issues de la pêche ont plus que triplé, passant de 1,5 mille tonnes en 2008 à 5,6 mille tonnes en 2017.

Méditerranée

Écrevisse de Louisiane : Cancer invasif à combattre ou manne économique à exploiter ?

Un crabe bleu qui prolifère sous la loupe de l’INRH
 
Si l’écrevisse de Louisiane est en croisade dans les écosystèmes aquatiques marocains, les côtes méditerranéennes marocaines connaissent pour leur part l’invasion d’un étrange crabe bleu, que rien ne semble pouvoir arrêter. Dans un récent échange de courriers, la Chambre des Pêches Maritimes de la Méditerranée a interpellé l’INRH en relayant les interrogations des professionnels de la pêche qui se demandent comment valoriser cette espèce et, surtout, comment éviter les dégâts que le crabe semble causer à leurs engins de pêche.

La réponse de l’INRH, datant de décembre dernier, précise que l’espèce en question est connue sous le nom de crabe bleu américain (Callinectessapidus). Il s’agirait, selon la même source, d’une espèce exotique et envahissante qui a été pour la première fois signalée au Maroc en 2017 dans la lagune de Marchica. Depuis, sa zone de présence s’est progressivement étendue pour englober l’embouchure de la Moulouya en 2019 puis en 2021 Oued Ghis à proximité de la plage Sfiha qui est à 90 km de Marchica.

L’INRH assure cependant que son centre régional à Nador est en train d’étudier les impacts potentiels de l’espèce et ses interactions avec la pêche « qui, pour l’instant, demeurent limités et saisonniers ». L’Institut précise par ailleurs que ses équipes étudient également le cycle écologique et biologique de l’espèce ainsi que la répartition et la densité de ses populations afin de préparer une évaluation globale du stock qui contiendra également les meilleures techniques pour la valorisation alimentaire.
 

3 questions au Pr Mohamed Fakhaoui, directeur de l’Institut Scientifique de Rabat

Écrevisse de Louisiane : Cancer invasif à combattre ou manne économique à exploiter ?

« Il y a même plusieurs parties prenantes qui sont intéressées par ce stock et sont prêtes à investir dès que le cadre légal le permettra »
 
Co-auteur des deux récentes études publiées sur l’écrevisse de Louisiane au Maroc, et directeur de l’Institut Scientifique de Rabat, Pr Mohamed Fakhaoui répond à nos questions.
 
- Il y a eu au Maroc des projets d’introduction de l’écrevisse à pattes rouges, alors que l’écrevisse de Louisiane est pour sa part considérée comme invasive. Pourquoi cette différence ?

- L’écrevisse de Louisiane est connue au niveau mondial pour sa capacité d’adaptation et sa voracité. Elle a le plus souvent des impacts négatifs sur les espèces locales, voire même sur certaines structures hydrauliques comme les berges des rizières qui sont déstabilisées par son comportement fouisseur. L’écrevisse à pattes rouges a pour sa part fait preuve d’une parfaite intégration dans les écosystèmes aquatiques marocains et ne représente pas de menaces sur les autres espèces locales.


 
- Pour une espèce dont la partie comestible est plutôt réduite, est-ce que les individus d’écrevisses de Louisiane au Maroc ont une taille suffisamment importante pour une valorisation optimale ?

- Absolument. Il y a même plusieurs parties prenantes qui sont intéressées par ce stock et sont prêtes à investir dès que le cadre légal le permettra. Cela dit, il faut noter que la valorisation alimentaire des écrevisses de Louisiane ne devra pas se faire à partir de zones naturelles puisqu’il y a des normes sanitaires qui doivent être prises en considération.


- Comment valoriser cette espèce tout en garantissant un respect des normes sanitaires, sachant que certaines des zones où elle se trouve connaissent une utilisation importante de pesticides ?

- Pour tirer profit de cette ressource en mettant en place une chaîne de valeur qui profite aux populations locales et à l’économie nationale, il sera nécessaire d’établir deux filières distinctes. Celle dédiée à la valorisation alimentaire devra s’articuler autour de projets d’élevage qui intègrent les meilleures normes de santé et de sécurité. Une autre filière, qui cible les habitats, peut permettre de réduire le nombre des écrevisses dans les écosystèmes naturels tout en générant des revenus pour les populations rurales à travers d’autres procédés de valorisation (composte, aliments pour le bétail, poudres…).

Recueillis par O. A.