Menu
L'Opinion
Lire GRATUITEMENT notre journal en PDF
L'Opinion
Facebook
Twitter
YouTube Channel
Instagram
LinkedIn

Actu Maroc

Dons d’organes : une preuve d’humanité que les Marocains semblent ignorer


Rédigé par Oussama ABAOUSS le Lundi 19 Octobre 2020

Malgré l’existence d’un cadre juridique, le don d’organes au Maroc souffre d’un manque cruel de donateurs. La pandémie risque pourtant d’augmenter les besoins futurs en matière de greffes.



Dons d’organes : une preuve d’humanité que les Marocains semblent ignorer
Sauver des vies grâce à la transplantation fait désormais partie du quotidien dans la médecine moderne. Les recherches, les avancées techniques et technologiques qui ont été réalisées à travers le monde, permettent aujourd’hui d’obtenir des résultats déconcertants. Cette dynamique salutaire, a permis de mettre les greffes d’organes en tête de liste des domaines qui ont ouvert de nouveaux horizons, et assurer des chances de guérison pour des patients considérés comme irrécupérables, il y a à peine quelques décennies.

La Journée mondiale du don d’organes et de la greffe, instaurée par l’Organisation Mondiale de la Santé en 2005 et célébrée le 17 octobre de chaque année, est une occasion pour chaque pays de faire le bilan de son évolution dans ce domaine. Si le Maroc a pu se doter d’un cadre juridique qui permet de pratiquer des opérations de transplantation et de greffe, les spécialistes s’accordent à considérer que les avancées restent largement insuffisantes.

Des chiffres « dérisoires »
Contactée par nos soins, Dr Amal Bourkia, néphrologue et présidente de l’association « Reins », rappelle que « la greffe rénale est la pionnière dans ce domaine. C’est son succès qui a permis aux médecins et aux chercheurs d’envisager la greffe d’autres organes ». L’association « Reins », qui milite depuis plusieurs années pour encourager le don d’organes souligne cependant dans un communiqué qu’à ce jour, « le Maroc n’a pu effectuer que 600 transplantations rénales, dont 60 à partir de sujets en état de mort encéphalique, soit environ 17 greffes par million d’habitants depuis 1990 ». Des chiffres que l’association qualifie de « dérisoires » comparés à la demande et au besoin réel. « Ces chiffres ne reflètent ni le niveau médical du Maroc ni la générosité de sa population » commente Dr Amal Bourkia. Également accusé dans les autres domaines médicaux concernés par le don d’organe, ce retard s’explique par un cruel manque de donneurs.

Registres des donateurs
Depuis 1998, date de publication dans le Bulletin Officiel de la loi n°16-98 relative au don, au prélèvement et à la transplantation, seules 1100 personnes, dont plus de 700 à Casablanca, se sont inscrites aux registres du don d’organes après la mort, mis à la disposition des volontaires au niveau des différents tribunaux de première instance du Royaume. « Casablanca est une ville pionnière dans ce domaine. Ce n’est malheureusement pas le même cas partout. Les tribunaux ne connaissent pas toujours la procédure et parfois, il n’y a même pas de registre à disposition des volontaires », confie Dr Bourkia qui décrit une procédure d’inscription pourtant « rapide et très simple ». Pour remédier à cette situation, l’association « Reins » mène régulièrement des campagnes de sensibilisation. « Nous invitons la population à réfléchir, à s’informer et à discuter du sujet. Les médias se sont également beaucoup impliqués ces 6 ou 7 dernières années avec une évolution remarquable dans la compréhension, l’intérêt et l’abord du sujet », précise-t-elle.

Pandémie et insuffisances rénales
« Le bilan cette année est négatif. Nous avions très bien commencé en janvier puis en février, mais tout s’est arrêté à cause de la pandémie, aussi bien les greffes que les signatures », explique Dr Bourkia. La néphrologue prévient cependant que la pandémie pourrait augmenter encore plus le besoin en matière de greffes rénales dans les années à venir : « Les spécialistes anticipent actuellement les problèmes rénaux qui vont apparaître après la pandémie. Il y a eu des symptomatologies auxquelles les médecins n’ont pas accordé beaucoup d’importance au départ. Avec le temps, on s’est rendu compte qu’il y a des lésions et des signes qui, même minimes au début, doivent être suivis, surtout quand le patient est admis en réanimation et développe des insuffisances rénales aiguës qui, même guéries, peuvent donner lieu à des insuffisances rénales chroniques », s’alarme la présidente de l’association « Reins ». « Souvent, on ne s’intéresse vraiment à ce sujet que le jour où l’on se retrouve soit même dans une situation où l’on a besoin d’un don d’organe. Or, les organes ne s’achètent pas, ne se vendent pas et ne se fabriquent pas. L’état n’a pas de responsabilité à ce niveau. C’est à nous, la société, de décider que nous voulons être solidaires et sauver nos compatriotes », résume la néphrologue.
 
Oussama ABAOUSS
 

3 questions au Dr Abdelhakim Aznag, chirurgien cardiovasculaire

Abderrahim Aznag
Abderrahim Aznag
« Il existe des situations où la transplantation est la seule solution »

Chirurgien cardiovasculaire et directeur du Centre Cardiologique du Sud à Agadir, Dr Aznag Abdelhakim a répondu à nos questions sur les enjeux de la transplantation cardiaque au Maroc.

- Est-ce que le besoin en matière de transplantations cardiaques existe au Maroc ?
- L’activité de transplantations cardiaques au Maroc est quasi nulle. Malheureusement, il existe des situations où la transplantation est la seule solution. Exemple des cardiomyopathies où le muscle cardiaque devient totalement défaillant. On sait que sans transplantation, le malade va mourir, mais on ne peut malheureusement rien faire. Ce cas de figure n’est pas rare.

- Quelles sont les conditions nécessaires pour faire plus de transplantations cardiaques au Maroc ?
- La transplantation du coeur, est techniquement un geste relativement simple que beaucoup d’excellents praticiens au Maroc sont capables de faire. Cependant, contrairement à la transplantation rénale, on prélève le coeur de quelqu’un qui va mourir sans dépasser 4 heures entre le moment où le coeur quitte le thorax du donneur et celui où il est greffé chez le receveur. Plus le temps passe, plus le résultat peut en pâtir. Organiser ce genre d’opérations nécessite une coordination et une logistique millimétrée, chapeautée par un organisme dédié.

- N’est-ce pas euthanasier que de prélever le coeur d’une personne mourante ?
Absolument pas. Ailleurs, l’euthanasie est une décision prise -quand la loi l’autorise- pour arrêter la vie d’un malade incurable. Pour le prélèvement du coeur, on n’est pas du tout dans ce cas de figure, car le donneur est en état de mort cérébrale et va mourir dans les heures qui suivent. En France par exemple, pour prélever le coeur, il faut 2 neurologues pour confirmer avec certitude que le cerveau du donneur est mort.

Recueillis par O. A.

Encadré

Loi : Remanier le texte pour faire de chacun, un donneur par défaut
Dans certains pays, les cartes d’identité prévoient une case pour préciser si le détenteur est un volontaire pour le don d’organes. Dans un contexte de renouvellement des cartes d’identité nationale, serait-il judicieux de prévoir un dispositif de ce genre au niveau national ? Pour Dr Amal Bourkia, néphrologue et présidente de l’association « Reins », « l’idée en elle-même est très séduisante, mais n’est malheureusement pas envisageable, car le problème se posera quand il s’agira de convaincre les détenteurs des cartes ». La militante pour le don d’organes au Maroc décrit comme « énorme », la sensibilisation qui se fait en amont pour réussir à convaincre les personnes de s’inscrire en tant que volontaires pour le don d’organes après la mort. « En revanche, ce que nous avons proposé il y a trois ans déjà, et ce qui a été fait dans la majorité des pays européens pour faciliter le don et augmenter le nombre de donneurs, c’est de considérer que chacun est donneur sauf s’il s’inscrit dans un registre spécifique de refus », propose Pr Amal Bourkia. Pour instaurer ce genre de mesure au Maroc, il sera nécessaire de remanier la loi n°16-98 relative au don, au prélèvement et à la transplantation. « Il faut un militantisme pour cela. C’est pour ça que la question de la greffe d’organe n’est pas une question médicale pure, car c’est elle englobe des aspects psychologiques, sociétaux, financiers, juridiques, etc. C’est une affaire sociétale, un combat de la population », souligne la présidente de l’association « Reins ».
 

Repères

Comment devenir donneur ?
Pour s’inscrire sur le registre du don d’organes, il faut se présenter au tribunal de 1ère instance de votre ville de résidence, muni de la carte d’identité, et s’adresser au responsable du registre du don puis remplir le formulaire et signer le registre qui sera par la suite validé par le juge en charge de ces dossiers. Il existe deux types de fiches qui concernent le don après la mort, une première destinée au don dans un but thérapeutique uniquement, et une deuxième dans un but thérapeutique et scientifique.
Banques de tissus humains
Deux banques de tissus humains existent au Maroc. La première banque de tissus et de cellules du Centre hospitalier Ibn Sina a été inaugurée le 16 juillet 2012, à Rabat. Il s’agit d’une structure qui permet de disposer de greffons de cornée, d’os, de moelle osseuse, de vaisseaux sanguins, de valves cardiaques et de cellules-souches hématopoïétiques pour traiter différentes maladies, dont certaines formes de cancer. Le Centre hospitalier universitaire Mohammed VI de Marrakech s’est doté d’une banque d’os en 2016.