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Brahim Fassi Fihri : « Vers un modèle libéro-social pour le Maroc post-Covid-19 »


Rédigé par Anass MACHLOUKH le Lundi 21 Septembre 2020

La crise pandémique a mis l’accent sur l’urgence d’un modèle plus inclusif : Etat social, revenu universel, relance par la consommation... Brahim Fassi Fihri dessine les contours du Maroc post-crise.



- L’Institut Amadeus a publié un rapport qui tient compte de la crise de la Covid-19. Selon vous, comment la pandémie peut-elle influencer la conception du nouveau modèle de développement ?
- La pandémie et la récession économique qui l’accompagne ont fait évoluer le diagnostic de l’état du pays en dévoilant quelques insuffisances dans le système actuel. La crise sanitaire a mis la lumière sur l’urgence de répondre à des défis à court terme compte tenu de l’urgence sociale. Ainsi, l’élaboration d’un nouveau modèle est plus urgente que jamais. Elle doit faire partie d’une approche multidimensionnelle qui va de pair avec la relance économique. 

- SM le Roi avait clairement reconnu que le modèle actuel souffre de plusieurs limites appelant à une nouvelle perspective de développement, quelles sont les principales carences dont souffre le Maroc aujourd’hui ? 
- Le constat de SM le Roi fait évidemment l’unanimité. Ces dernières années, le Maroc a réalisé plusieurs avancées dans plusieurs domaines, en lançant de grands chantiers de développement, or, il y avait un dysfonctionnement dans la redistribution de la croissance qui en a découlé compte tenu des inégalités territoriales et sociales qui persistent. S’ajoute à cela l’échec du modèle éducatif qui demeure à la traîne et une total inadéquation entre la formation et le marché de l’emploi qui ne crée que 100.000 emplois par an tandis qu’on compte plus de 400.000 diplômés qui y arrive annuellement. Donc, les carences sont importantes, mais il ne faut pas appréhender le nouveau modèle de développement dans une logique purement économique. Je rappelle que c’est une approche multidimensionnelle. En outre, la question de la confiance dans les institutions est également une condition sine qua non de la réussite du nouveau modèle, aujourd’hui, il faut reconnaître que la confiance des citoyens, aussi bien dans les institutions, l’administration et la classe politique, fait défaut. 

- Le rapport de l’Institut préconise un Etat social, qu’est-ce que ça veut dire ? 
- L’Etat social est tout simplement le garant des équilibres sociaux, SM le Roi en a défini les contours dans Ses récents discours. La pandémie a mis en évidence l’impératif de la redistribution, elle a également permis d’identifier l’envergure des populations précaires qu’on estime à 6 ou 7 millions de personnes. De même, la création du Fonds de gestion de la crise sur la base du volontariat constitue l’un des prémices de cet Etat social qui requiert seulement une réelle volonté politique. Rappelons-nous qu’au début de la crise, 33 milliards de dhs ont été collectés en quelques semaines grâce à l’appel de Sa Majesté. S’ajoute à cela la généralisation de la couverture médicale, devenue maintenant une réalité qui sera concrétisée d’ici cinq ans alors qu’elle était inconcevable il y a des années. Ainsi, tout est là pour construire progressivement un Etat social durable. 

- L’Etat social nécessite beaucoup de dépenses, où peut-on trouver les ressources ?
- L’Etat social nécessite des ressources pérennes, donc il faut penser d’abord à créer la richesse avant de songer à la redistribuer. Ceci passe par des politiques qui encouragent l’entrepreneuriat et l’innovation et, surtout, par un nouvel élan à notre production industrielle. Il faut absolument sortir de la logique de la rente et la supplanter par celle de l’investissement. C’est une responsabilité partagée entre le gouvernement et les acteurs économiques, chacun pour sa part, l’un encourage, les autres investissent. La rente ne peut être combattue que si l’Etat réussit à convaincre des gens à investir dans des projets productifs par des incitations fiscales et réglementaires et même financières. Dans ce sens, nous avons appelé à un nouveau pacte de l’investissement. 

-Le Maroc est en train d’opérer son plan de relance, le rapport préconise une relance par la consommation, pouvez-vous nous détailler cette recommandation ? 
- La crise actuelle est binaire, elle touche aussi bien l’offre que la demande, car la consommation est en effet l’élément moteur de tout le circuit économique. La relance doit donc passer par l’accroissement de la consommation intérieure, avec une priorité pour le produit national. Ceci est tributaire d’une hausse de la création d’emplois qui serait en mesure de booster le pouvoir d’achat. Nous avions donc proposé une baisse de l’IS pour les entreprises qui soit conditionnée par la création d’emplois et de l’IR pour les ménages, sans oublier la défiscalisation des dépenses liées à la santé et à l’éducation. De nombreux Marocains payent une double imposition en allant au privé pour éduquer leurs enfants ou pour se soigner. 

- Le rapport avance l’idée d’un revenu universel, est-ce réalisable au Maroc alors qu’elle se heurte à une forte opposition même en Occident ?
- Comme je l’ai dit précédemment, la crise a redistribué les cartes et nous pousse à changer de paradigme. À mon avis, il n’y a pas de contradiction entre une société libérale et un enracinement social. Je pense que le nouveau modèle marocain doit être « libéro-social ». Le revenu universel correspond à un versement unique qui permet aux citoyens de couvrir les besoins élémentaires. Autrement dit, il s’agit de regrouper toutes les subventions sociales en un versement unique au lieu qu’elles soient éparpillées sur différentes caisses. Les questions de la santé, de l’éducation et de la sécurité sociale sont désormais des fonctions régaliennes de l’Etat. De façon générale, après la crise qu’on vit actuellement, je suis certain que le revenu universel ne peut plus être un tabou, même dans les démocraties les plus libérales vu que la tendance penche vers un modèle plus social.

Recueillis par
Anass MACHLOUKH

Repères

L’Institut Amadeus consulté par la CSNMD
La Commission spéciale sur le nouveau modèle de développement avait reçu, vendredi 4 septembre, une délégation de l’Institut Amadeus, conduite par M. Brahim Fassi Fihri. Les échanges auxquels ont participé plusieurs membres de la CSMD, ont porté sur le contenu du Rapport de l’Institut Amadeus « Adaptation, Innovation, Agilité, Créativité et Efficacité : les 5 piliers de la relance et de la construction du Modèle de développement national post Covid-19 », qui constitue un complément au premier rapport contenant une centaine de recommandations publié en 2019.
Taxation des dividendes et des plus hauts revenus 
Selon Brahim Fassi Fihri, le nouveau modèle de développement dépend d’un partenariat entre l’Etat et le privé, il doit engager la responsabilité citoyenne de tous les acteurs économiques, y compris les plus riches d’entre eux. C’est dans ce sens que l’Institut recommande une plus grande taxation sur les dividendes et sur les plus hauts revenus avec une diminution de la pression fiscale sur les revenus les plus faibles. Le Rapport appelle à repousser la barre d’exemption de l’IR de 30.000 dhs à 60.000 dhs par an.
La place du Maroc dans la chaîne de valeur mondiale 
Constatant leur forte dépendance de la Chine, plusieurs pays européens appellent à la relocalisation de leurs industries. Le Maroc peut-il en tirer profit en jouant le rôle d’intermédiaire ou de passerelle entre l’Europe et la Chine ?, son positionnement stratégique et son expertise industrielle qu’il a accumulée au fil des années précédentes, étant en sa faveur, estime M. Brahim Fassi Fihri. Le Maroc peut également attirer des industries européennes qui souhaitent se relocaliser à condition qu’il opère les réformes nécessaires pour s’adapter aux normes européennes, a-t-il conclu.  

  


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