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BTP : L’inquiétante érosion des fleurons nationaux


Rédigé par Abdallah MOUTAWAKIL le Jeudi 10 Mars 2022

Concurrence des entreprises étrangères, baisse de la commande publique, retard du déploiement en Afrique et mauvaise gouvernance de l’ancien gouvernement telles sont les raisons qui expliquent la disparition inquiétante de nombreux fleurons nationaux dans le secteur des BTP. Sans parler, bien sûr, du Covid-19.



Le constat est du ministre de l’Equipement et de l’Eau ! Devant la presse, Nizar Baraka a alerté sur une réalité qui fait froid dans le dos : on note une rareté d’entreprises marocaines capables d’assurer certains chantiers d’envergure, à l’image de la construction de barrages ! Une alerte vite confirmée par un coup d’oeil dans l’univers du secteur du Bâtiment et des Travaux publics (BTP).

Dans ce secteur qui compte près de 5.000 entreprises et qui emploient environ 80.000 personnes, elles sont désormais à peine trois à pouvoir endosser de gros chantiers d’infrastructures. Et pour cause, les mastodontes marocains des BTP sont en train de disparaître un à un ou, du moins, traversent des zones de turbulences qui ne leur laissent pratiquement aucune chance de survie. Dernier exemple en date: la multiplication des redressements judiciaires de grands fleurons du secteur.

Disparitions de fleurons

C’est le cas de « Sefiani Entreprises », un acteur de poids très expérimenté dans son domaine. Basée à Marrakech où elle faisait la fierté locale par ses performances nationales, cette entreprise créée depuis 1943 s’est retrouvée en cessation de paiement avec l’arrivée du Covid. Elle est aujourd’hui placée en redressement judiciaire. Autre exemple extrêmement révélateur, c’est celui de SINTRAM (Société Internationale des Travaux Maroc).

Ce fleuron qui n’est présidé par autre que le président de la Fédération nationale du BTP, El Miloudi Benhamane, a été placé en redressement judiciaire par le Tribunal de Commerce de Casablanca. A l’image de ces deux poids lourds, de nombreux autres acteurs du secteur ont été emportés par la crise.

Au finish, affirme-t-on auprès des professionnels du milieu, seuls trois grands groupes marocains sont capables de répondre à certaines offres au niveau national couvrant tous les segments des travaux publics, à savoir : la construction de barrages, de routes, ou encore de ports, et autres grands chantiers. Dans le secteur, on cite notamment TGCC, SGTM et STAM/Vias.

Concurrence étrangère

La multiplication de ces banqueroutes, à en croire des sources anonymes, n’est que la conséquence de l’enchaînement de nombreux facteurs observés depuis une décennie, avant que le Covid-19 ne vienne administrer l’estocade.

La première alerte avait été lancée dès 2014 par celui qui dirigeait alors la Fédération nationale du bâtiment et des travaux publics (FNBTP) : «En octroyant de nombreux marchés à des entreprises étrangères, nos décideurs ne se rendent pas compte qu’ils sont en train de tuer à petit feu les entreprises nationales», prophétisait feu Bouchaïb Hamida.

A l’époque, la fameuse question de la préférence nationale s’était posée, mais face au rouleau compresseur des entreprises chinoises, turques ou encore espagnoles et françaises, les acteurs locaux ont été relégués au second plan, se contentant souvent de miettes. La plupart des grands chantiers qui ont vu le jour ces dernières années ont été réalisés en grande partie par des entreprises étrangères. C’est notamment le cas de nombreux projets d’infrastructures routières à Casablanca, ou encore sur le chantier de l’autoroute de contournement de Rabat, pour ne citer que ceux-là.

Commande publique et Covid

D’ailleurs, l’actuel président de la FNBTP le confirme, mais en pointant du doigt une autre réalité extrêmement problématique : « La baisse de la commande publique adressée au BTP depuis 2012 et son corollaire, la casse des prix, fragilisent les entreprises et entraînent l’ensemble du secteur dans un marasme sans précédent», déclarait-il récemment.

Avec l’arrivée du Covid-19 et l’arrêt forcé de l’activité observé pendant plusieurs mois, le secteur a reçu un autre coup-KO, duquel il peine à se relever. Des activités de fabrication des matériaux de construction à l’immobilier, on constate partout des dégâts importants, qui se répercutent sur le rythme de réalisation des chantiers, mais aussi sur les prix.

Enfin, selon certaines indiscrétions également, l’aventure africaine de certains groupes n’a pas non plus été aussi rentable que prévu. Conséquence : au lieu de tirer vers le haut les activités marocaines de leurs groupes, elle a contribué à les fragiliser.



Abdallah MOUTAWAKIL

Repères

Préférence nationale : aller au-delà des 15%
Pour les acteurs du BTP, il est grand temps d’aller au-delà des 15% de préférence nationale que prévoient les textes sur les marchés publics. « C’est ce qui est dit dans les textes, mais aujourd’hui, nous sommes en mesure de bénéficier de plus », déclare un acteur de l’univers du BTP. Dans ce secteur, beaucoup estiment que d’importants efforts doivent être déployés afin de tirer vers le haut les entreprises nationales, notamment en concrétisant l’ensemble des dispositifs prévus dans le cadre du partenariat avec l’Etat.
 
Elections : Assemblée Générale à la FNBTP
A la Fédération nationale du bâtiment et des travaux publics (FNBTP), l’actualité c’est la crise et les séquelles post-Covid, mais aussi un autre événement majeur. Il s’agit de l’Assemblée Générale pour l’élection d’un nouveau Bureau. C’est la discrétion qui prévaut actuellement sur place sur les profils qui devraient endosser la nouvelle responsabilité de conduire la FNBTP, mais une chose est sûre : les défis ne manquent pas ! A commencer par la relance du secteur, en bonne intelligence avec le nouveau gouvernement.

L'info...Graphie


Conjoncture


La reprise se confirme pourtant !
 
Après avoir clôturé l’année 2021 sur une bonne performance, le secteur du bâtiment et travaux publics (BTP) poursuit son évolution favorable au cours du premier mois de 2022, indique la Direction des Études et des Prévisions Financières (DEPF). Les ventes de ciment, indicateur phare de l’activité du secteur, ont enregistré une hausse de 8,8% à fin janvier 2022, après un accroissement de 14,8% à fin 2021, et une baisse de 12,3% à fin janvier 2021, souligne la DEPF dans sa note de conjoncture de février 2022.

Sur le marché boursier, également, on table sur une poursuite du rebond du secteur. Ainsi, une croissance globale de plus 4% est projetée, pour atteindre une valeur de 65,9 milliards de dirhams. Seulement, croissance ne peut être possible que si l’Etat lance de grands travaux d’infrastructures, notamment l’extension du réseau routier, ports, barrages, etc.
 

Relance du secteur


Vers un nouveau Contrat-Programme ?
 
Signé en septembre 2018 par la Fédération nationale du BTP (FNBTP), la Fédération marocaine du conseil de l’ingénierie (FMCI) et le gouvernement, le Contrat-Programme liant l’Etat au secteur était censé lui redonner un nouveau souffle. Il s’agissait du deuxième du genre, et qui était étalé sur la période 2018-2022.

Mais force est de constater que la vague du Covid-19 a presque détruit une bonne partie des plans. Désormais, il est question de chercher de nouveaux moyens de renouveler ce partenariat avec les autorités, notamment avec l’arrivée du nouveau gouvernement. En attendant, pour la Fédération, la relance du secteur passe par des « priorités claires ». ll s’agit, entre autres, de la réforme du décret sur les marchés publics. L’objectif affiché par l’actuel président est de « combattre la casse des prix ».

L’autre priorité est de rééquilibrer les dispositions du Cahier des clauses administratives générales applicables aux travaux. Il est aussi question de rééquilibrer l’arbitrage et la méditation pour le règlement des litiges. Car il y a lieu de rappeler qu’avec les nombreux retards provoqués par le Covid, les retards de chantiers ont augmenté et compliqué les relations entre donneurs d’ordres et professionnels du BTP.

Pour leur président, cela passe par l’unification du système de qualification, la classification des entreprises avec une représentation prépondérante de la profession, à savoir la FNBTP. Autant d’objectifs que le prochain Bureau sera appelé à concrétiser.
 

Trois questions à David Toledano


« Il faut un moratoire sur le remboursement des dettes, des taxes et des impôts »
 
Pour le Président de la Fédération des matériaux de construction (FMC), le secteur des BTP a besoin d’être assaini. Pour faire face aux difficultés actuelles, il propose plusieurs pistes de solutions.


- Comment vivez-vous les difficultés actuellement en cours dans le secteur du BTP, notamment la disparition de certains grands groupes ?

- C’est toujours difficile de voir une entreprise disparaître. C’est non seulement difficile pour ses promoteurs et son personnel, mais aussi pour son secteur et l’économie. C’est devenu malheureusement un phénomène très récurrent avec l’arrivée du Covid.

Cela dit, le problème est connu. Tant qu’on ne règle pas cette pagaille qui existe au niveau du secteur, cela va continuer. Il faut mettre de l’ordre dans le secteur, notamment en ce qui concerne les appels d’offres. C’est ce qui nous permettrait de pouvoir tenir face à des chocs comme le Covid-19.



- Pensez-vous que la concurrence étrangère a été un facteur déterminant dans cette situation ?

- C’est une vérité, mais il n’y a pas que cela. Avec le Covid, certaines entreprises ne pouvaient pas renvoyer du jour au lendemain leur personnel qui, parfois, était de 3 à 4.000 collaborateurs. Malgré les efforts qui ont été faits avec la CNSS et les dispositifs de relance avec les banques et l’Etat, seules les entreprises solides ont pu réussir à trouver des financements pour continuer leurs activités. Il fallait se lancer dans des procédures administratives complexes pour justifier les retards sur les chantiers.


- Quelles solutions préconisez-vous afin de permettre aux entreprises nationales de s’en sortir ?

- Je pense qu’il faut aujourd’hui un moratoire sur le remboursement des dettes, mais aussi sur les taxes et les impôts afin de relancer la machine. Cela dit, la préférence nationale doit être une réalité. Peut-on comprendre qu’une entreprise marocaine qui réussit à gagner des marchés à l’international n’arrive même pas à en gagner dans son propre pays ?
 


Recueillis par A. M.
 








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