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Culture

Alif, Souffles, Poésie sur tous les fronts : Il était une fois la révolution poétique au Maghreb


Rédigé par Abdallah BENSMAÏN le Mercredi 15 Décembre 2021

L’esprit de groupe ne semble plus souffler sur la littérature Maghrébine. Si la production y est florissante, aucune revue ne semble porter cette dynamique et chaque auteur travaille dans la solitude, loin d’une quelconque dynamique de groupe comme en furent des modèles Alif, en Tunisie, Souffles au Maroc, dans les années 60-70.



Comment naissent et meurent les mouvements littéraires qui ne sont pas des écoles à proprement parler, avec maîtres et disciples, mais se construisent par affinités, en des rencontres de voies de traverse, dispersées et convergentes à la fois ? C’est une question qui témoigne de l’esprit de groupe qui peut s’exprimer aussi bien dans la littéraire que dans le cinéma, la philosophie ou la sociologie, par exemple.

Au Maghreb, dans les années 60 et 70, la preuve a été apportée par la revue Alif en Tunisie, avec Lorand Gaspard, Jacqueline Daoud et Salah Garmadi, pour figures de proue. Poètes et nouvellistes y trouvèrent un espace d’épanouissement bien au-delà des frontières tunisiennes. L’appel était maghrébin et la réponse le fut tout autant. L’ouverture sur le monde était également une réalité de la revue Alif. En Algérie, c’est autour du « Soleil fraternel », Jean Sénac, que devaient éclore et se développer les accents poétiques de Rachid Bey, Youcef Sebti, Hamid Laghouati, Djamel Imaziten et de tant d’autres encore.  

A la même époque, le Maroc poétique et des débats idéologiques était tout entier dans Souffles. Les noms d’Abdellatif Laabi, Mostapha Nissaboury, Tahar Ben Jelloun, Mohammed Khaïreddine, Abdelaziz Mansouri, Zaghloul Morsy, Abdelkébir Khatibi, qui s’y côtoyaient, continuent de donner ses lettres de noblesse à la poésie marocaine, d’abord, à la littérature et à la pensée en général.
 
L’engagement était poétique

Ces sillons qui se sont creusés en Tunisie et au Maroc, avec les revues Alif et Souffles, ont pris la voie des ondes en Algérie, avec l’émission poétique de Jean Sénac « Poésie sur tous les fronts », diffusée par la chaine nationale, une sorte de voix des poètes pour résister et dire… l’indicible. Cette dynamique disparaitra avec l’assassinat de Jean Senac, l’éclatement du groupe constitué autour de Souffles et l’emprisonnement de Abdellatif Laabi qui voulait donner un sens révolutionnaire à la contestation par la poésie, alliée naturelle des révolutions dans le monde durant ces années de chamboulement en Afrique, Amérique latine et Maghreb.

Ces poètes eurent pour compagnon de route des peintres. Souffles était en affinité avec des plasticiens comme Mohamed Melihi et Mohamed Chebaa alors que le groupe Sénac était en bonne intelligence avec un autre groupe, Aouchem, constitué, notamment, des peintres Mohamed Khadda, Denis Martinez et M’hamed Issiakhem. A Chebaa, Souffles doit son logo et Mohamed Melehi prendra ses distances du groupe pour fonder sa propre publication, Intégral, consacrée aux arts plastiques.

Aussi bien au Maroc qu’en Algérie, les artistes comme les poètes souhaitent redécouvrir et valoriser le patrimoine ancestral … et « combattre les inégalités d’hier et produire un art d’aujourd’hui dans la confrontation de regards, repousser les frontières conventionnelles de la création artistique. Leurs activités expérimentales forment la chair de leur création », comme le rappelle Ali Silem dans une analyse du mouvement Aouchem, une sorte d’école du signe avec sa fascination pour le tatouage qui a subjugué Abdelkébir Khatibi, auteur de « La mémoire tatouée » et de « La blessure du nom propre » largement consacré à une analyse sémiologique du tatouage. L’intérêt porté au tatouage traduit un élan de réappropriation de soi, une tentative d’affirmation de la culture populaire doublement occultée par la colonisation elle-même et les élites acculturées du Maghreb, déculturées, aussi, pourrait-on écrire.

L’engagement pour le changement politique et social était poétique, certes, littéraire et pictural tout autant. Les poètes de la Négritude et les écrivains maghrébins, d’une façon générale, en étaient profondément imprégnés, au point qu’il était difficile de séparer l’acte poétique de l’acte politique et de la réflexion à portée idéologique. La poésie pour Sénac comme pour Laabi ne peut être que révolutionnaire dans laquelle, selon Jean Sénac, « Le corpoème se présente comme un Corps Total (la chair et l’esprit), c’est dire qu’il est une manière de roman où le poète est donné. Ébloui ».

Au temps des manifestes pour la liberté, Abdellatif Laabi en est convaincu : « La poésie est tout ce qui reste à l'homme pour proclamer sa dignité, ne pas sombrer dans le nombre, pour que son souffle reste à jamais imprimé et attesté dans le cri». Si la poésie est souffle de liberté personnelle, elle est aussi ce souffle pour briser les chaînes collectives, en une sorte d’appel à la prise de conscience des aliénations individuelles et collectives.

Bien plus tard, dans une sorte de radicalité qui n’a pas disparu de la poésie, Abdelkébir Khatibi, dans « Le lutteur de classe à la manière taoïste », écrit ainsi, en une sorte de retour sur soi et de largage du poids des chaînes des théories du passé qui libérent et mystifient à la fois :

l’histoire est un mot
l’idéologie un mot
l'inconscient un mot
 
Alif, Souffles, Poésie sur tous les fronts…, n’ont pas créé, à proprement parler des courants (quelle ressemblance trouver aux poésies de Laabi, Khaïreddine, Morsy et même Tahar Ben Jelloun ?), mais des voix fortes ont émergé du brouillard des idées, de la littérature et de la poésie. Si la poésie a quasiment disparu des soirées littéraires, force est de constater, tout au moins, au Maroc, une énergie romanesque qui peut faire courant et rupture par rapport à des auteurs comme Driss Chraibi, Tahar Ben Jelloun, Abdellatif Laabi, Abdelkébir Khatibi, par exemple. Une littérature citadine semble s’imposer dans son profil de littérature de classe moyenne (petite bourgeoise aurait-on écrit en d’autres temps !), tenant plus du storytelling que de la fiction au sens général du terme.

La confusion entre storytelling, une manière moderne de se raconter par les hommes politiques (et les grandes marques commerciales !) dans une démarche publicitaire et marketing de séduction de l’électorat qui a remplacé l’autobiographie, et le roman pour ne pas dire la fiction, s’inscrit dans un mode de consommation culturelle où règne l’éphémère, représenté par la télévision et la mise en scène de soi à travers ce miroir de notre époque : facebook.

Dans cette littérature, la complexité des formes littéraires et de la pensée a cédé devant la forte tentation de séduire que porte le maître-mot : communiquer. Ebranler le lecteur dans ses convictions, le faire adhérer à une vision du monde et de la société, fomenter la révolte esthétique semblent être devenus des archaïsmes littéraires qui ne font plus rêver les romanciers souvent autoproclamés, portés par une critique littéraire mondaine à souhait et de connivence qui s’autorise d’elle-même et seulement d’elle-même.  

Abdallah Bensmain



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