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Culture

Abdelfattah Kilito, portrait de l’écrivain en «singe calligraphe»


Rédigé par Abdallah BENSMAÏN le Mercredi 23 Juin 2021

Abdelfattah Kilito est aussi pertinent pour l’écriture qu’une paire de ciseaux pour une étoffe : il peut lui donner la forme qu’il veut. Grand lecteur des textes anciens de la littérature arabe, des mille et une nuits, cette passion, il la partage avec Borges, dont il est une sorte de double dans « Le cheval de Nietzsche ». Auteur, il ne se réclame ni de l’essai ni du roman, mais de l’écriture.



Apprendre pour oublier, copier pour lire.
Apprendre pour oublier, copier pour lire.
De l’essai au récit, le chemin est pavé de signes et le passage de la lecture à l’écriture relève d’une alchimie qui peut être faite d’oubli. Rachid Boudjedra ne disait-il pas qu’ «En fait, écrire, c’est se souvenir, comme disait Proust. Se souvenir non seulement de soi-même mais aussi des autres textes. Nous retrouvons là la tautologie de l’intertextualité où finalement nous disons toujours la même chose, où toute littérature est la répétition d’une autre littérature et ainsi de suite ».

Abdelfattah Kilito a donné une sorte de dimension métaphysique à travers le commandement du maître d’Abou Nouwas qui avait exigé d’apprendre 1000 poèmes, ensuite de les oublier avant d’être autorisé à écrire de la poésie.

Comment oublier ce qui est mémorisé ? Cet effacement est-il instantané ou s’inscrit-il dans la durée et selon quelle logique tel poème doit-il être oublié avant un autre ?
Le palimpseste dit qu’en fait une inscription ne s’efface pas, elle disparait partiellement ou entièrement derrière la graphie qui lui succède sur le même support…La psychanalyse s’est érigée en science en montrant justement que l’oubli n’existe pas à proprement parler et que la mémoire ne s’efface pas : l’inconscient participe d’une économie du subterfuge derrière lequel il faut retrouver la trace originelle !
L’importance du palimpseste n’est pas dans le dernier message écrit mais dans ceux qui l’ont précédé, devenus illisibles par « superposition ».

Lire un palimpseste est une oeuvre de géologue qui ne lit plus dans les couches sédimentaires mais dans les interstices des lignes qui donnent à voir des signes…Abdelfattah Kilito qui déclare « Comme j’ai publié peu de textes de fiction, l’essai est relativement mieux représenté dans mes écrits, mais en ce qui me concerne, je ne vois guère de différence entre les deux genres : en passant de « L’oeil et l’aiguille », par exemple au « Cheval de Nietzsche », je n’ai pas l’impression d’avoir changé essentiellement de registre » a bien retenu la leçon de Roland Barthes selon laquelle « la littérature  pure n’existe pas » et que « l’analyse d’un texte littéraire nécessite la connaissance de recherches récentes dans d’autres domaines. La  littérature est le  confluent de l’ensemble des savoirs ». L’apprentissage au sens de mémorisation et l’oubli ont fait l’objet d’une analyse fine dans « L’auteur et ses doubles  ».

L’oubli, la copie

Dans « Le Cheval de Nietzsche », la perspective n’est plus l’oubli pour faire oeuvre de poète, d’écriture même mais la copie, une autre façon aussi de lire. « Le singe calligraphe » n’en est pas la caricature mais le symbole même où la punition scolaire de copier un texte devient un palier nécessaire pour accéder à la création au sens d’écriture. La transcription, la copie en somme, par rapport à l’oeuvre de création, est un « monde magique où n’existe ni originalité, ni plagiat, ni forgerie, où tout texte est l’exacte reproduction d’un autre et où la marque personnelle se limite à la forme des caractères et aux inévitables fautes d’orthographe ».

Dans cette perspective, ce n’est pas l’auteur original qui a un double à travers son « copieur », mais le texte copié, jamais partiellement mais dans son intégralité ! La graphie n’est plus celle de l’imprimerie mais manuelle, aussi régulière que peut l’être la main assurée du copieur. Dans « Le singe calligraphe », celui-ci est la métaphore assumée d’un conte des mille et une nuits qui raconte l’histoire d’un prince transformé en singe, ayant gardé ses aptitudes humaines d’écriture, « fort recherché pour la beauté de sa calligraphie », et d’intelligence en redoutable joueur d’échec.

L’idée de la copie a été soufflée par le philosophe Alain au candidat à l’écriture, le jeune André Maurois, une autre façon pour apprendre à écrire, la copie devant passer par le stade initiale de la lecture. La copie suit la lecture, elle ne la précède pas, qu’elle se fasse par signe qui fait sens, mot ou phrase entière, le livre en étant une sorte de juxtapositions à remonter strate par strate, non pas en commençant par la surface mais par ses profondeurs, le premier signe en étant le support. Devenir écrivain n’est plus apprendre pour ensuite oublier mais recopier des oeuvres sans oblitérer ni la graphie ni le sens comme il ne s’agit pas de faire disparaître le nom de l’auteur au prétexte de la copie.

Dans ses écrits, Abdelfattah Kilito est en dialogue avec les mille et une nuits, les auteurs arabes classiques, les chefs d’oeuvre de la littérature mondiale… et Borges qui semble le fasciner autant qu’il a pu fasciner un Abdelkébir Khatibi. Se référer dans cette économie de l’oubli et de la copie, n’est-ce pas s’identifier, se créer un double ? Un livre de Abdelfattah Kilito porte le titre emblématique de « L’auteur et ses doubles ». Sur ce modèle, il est possible de citer encore « Le scribe et son double » de Abdelkébir Khatibi, « L’ombre du poète » de Mahi Binebine et « L’ombre du chroniqueur » de Noureddine Sail. Mais l’ombre mène-t-elle à la proie, la copie à l’original, l’oubli à la mémoire ? Là n’est pas la question et nullement l’hypothèse épistémologique de Abdelfattah Kilito.
Abdallah BENSMAÏN

 

  


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