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Actu Maroc

Le dilemme du confinement dans un environnement de promiscuité

Coronavirus en milieu carcéral


Rédigé par Saâd JAFRI le Lundi 27 Avril 2020

En ces temps de crise, les prisons peuvent devenir des clusters sans prévenir. Entre surpopulation et manque de ressources, les difficultés pour endiguer la propagation du Covid-19 sont multiples et importantes.



Désinfections au sein des établissements pénitentiaires du Royaume.
Désinfections au sein des établissements pénitentiaires du Royaume.
Le Covid-19 ne s’arrête pas à la porte des prisons comme il a été constaté à la suite de la déclaration de la Délégation Générale à l’Administration Pénitentiaire et à la Réinsertion (DGAPR) sur la détection de plusieurs personnes contaminées par le Covid-19, au sein de plusieurs établissements pénitentiaires. Alors que le Royaume connaît une crise sanitaire sans précédent, la population carcérale subit de plein fouet cette situation, du fait de la surpopulation dans les prisons qui frôle les 37% selon les derniers chiffres des autorités publiques.

Les 76 prisons marocaines comptaient en septembre 2019 85.767 détenus, avec une surface moyenne allouée à chaque détenu de 1,8 m2. A Casablanca-Settat, elle est même limitée à 1,2 m2. Ainsi, au cas où le virus s’incrustait au sein de ces institutions, il se propagerait comme une traînée de poudre au sein de cette population, n’épargnant personne, même parmi les fonctionnaires. C’est ce scénario qui s’est produit dans la prison locale de Ouarzazate, qui en 24H seulement a enregistré une soixantaine de cas. En moins d’une semaine, les résultats des analyses ont révélé la contamination de 207 détenus et 62 fonctionnaires exerçant dans cet établissement.Ces derniers s’ajoutent aux 11 déjà signalés dans une prison de Marrakech, et à ceux de Ksar Kébir, où 9 fonctionnaires et trois prisonniers ont été testés positifs, selon la direction des prisons, alors même que cette dernière avait pris les risques du Covid-19 au sérieux.

«Dès le début il y a eu la crainte que les établissements pénitentiaires deviennent des clusters, et donc les mesures préventives ont été mises en oeuvre bien en amont », nous confie sous couvert d’anonymat, une source proche de la Délégation. Et d’ajouter « qu’au niveau des prisons, le personnel est resté en mode lockdown pendant 15 jours, avec une alternance entre deux groupes, les visites ont été suspendues, des règles de conduites ont été instaurées, notamment les gestes barrières, pourtant le virus s’est incrusté ». Ce qui nous amène à la grande interrogation : qui a invité le Covid-19 dans ces quasi-forteresses ? Nous avons contacté la DGAPR pour avoir plus d’éclaircissements, mais silence radio. Cependant, il y a lieu de signaler qu’une enquête est en cours pour déterminer les personnes responsables, nous indique notre source.

Alléger d’un côté, remplir d’un autre !

Mais bien avant cet événement dramatique, SM le Roi Mohammed VI a gracié le 5 avril, 5.654 prisonniers afin d’alléger les établissements pénitentiaires pour endiguer les risques de propagation du Coronavirus. Un geste humaniste et nécessaire en cette période critique. Mais le risque est loin d’être éliminé ! Depuis la déclaration de l’état d’urgence sanitaire par les pouvoirs publics, il a été procédé à l’interpellation d’un total de 53.413 personnes au niveau de l’ensemble des villes du Royaume, dont 28.869 ont été déférées devant les parquets compétents après la procédure de la garde à vue, accentuant davantage la surpopulation dans les prisons, d’un côté, et mettant la population carcérale au risque de contamination, de l’autre.

Dans une  mise au point, la DGAPR précise qu’au cours de la période allant du 16 mars au 21 avril, ce ne sont pas moins de 5.484 détenus qui sont arrivés dans les établissements pénitentiaires. Ceci dit, le message de la direction générale des prisons se veut rassurant, soulignant avoir soumis l’ensemble des nouveaux pensionnaires à des examens médicaux ainsi qu’au test de dépistage du Coronavirus pour les cas suspects et la quarantaine pour les autres.

Aménagement des peines

La crise sanitaire a également relancé le débat sur l’aménagement des peines. Depuis l’explosion des cas de contamination, de nombreuses organisations de la société civile appellent à mettre en place des mesures d’aménagement de la peine de prison pour réduire un peu la population carcérale. Vu que la diminution des condamnations ne semble pas être une option, l’idée serait d’accélérer la sortie de ceux qui sont proches de la fin de peine. Ce qui réglerait immédiatement le problème de la surpopulation, en les plaçant en semiliberté ou en prononçant des peines alternatives à l’incarcération. Dans un précédent rapport, l’Observatoire International des Prisons (OMP), avait indiqué que ce processus pourrait même faire chuter le taux de récidive.

Concernant, les nouveaux détenus, il serait peut-être temps d’appliquer les dispositions législatives qui sont prescrites dans la procédure pénale, en l’occurrence les sanctions pénales alternatives qui évitent l’incarcération.

Saâd JAFRI

3 questions à Abdellatif Reffouh, président de l’Observatoire Marocain des Prisons (OMP)

Abdellatif Reffouh
Abdellatif Reffouh
«Il faut trouver des alternatives à la détention préventive »
 
Nous avons contacté Abdellatif Reffouh, président de l’OMP, pour nous parler de la situation de la population carcérale.

- La DGAPR a annoncé des chiffres sur le nombre de contaminations au sein de ses établissements pénitentiaires. Quelle a été la réaction de l’OMP ?
- Dès l’apparition des premiers cas du Coronavirus, l’Observatoire a interpellé les autorités marocaines pour qu’elles prennent des mesures urgentes en vue de protéger la population carcérale, tout en proposant des solutions pour gérer la situation dans le milieu carcéral. Il faut savoir que la population carcérale est estimée à plus de 80.000 détenus, nous avons donc estimé que la réduction de celle-ci, s’impose pour limiter les risques. D’un autre côté l’OMP a appelé l’administration pénitentiaire à mettre à disposition des détenus les produits d’hygiène recommandés et veiller à la désinfection des locaux.

- En ces temps de crise sanitaire, la surpopulation constitue un risque pour les détenus, surtout ceux qui sont dans une condition sanitaire fragile. Quelles sont les mesures prises à leur égard ?
- Effectivement, il y a une partie des détenus qui souffrent de maladies chroniques, nous avons donc appelé à ce qu’ils soient libérés, surtout beaucoup d’entre eux sont très âgés. Concernant la surpopulation, nous avons appelé à la libération de ceux qui sont en détention préventive, estimés à plus de 30.000 personnes, les personnes dont la peine expirera dans un ou deux mois et les femmes enceintes ou avec des enfants.

Malgré l’urgence sanitaire, plusieurs nouveaux condamnés arrivent dans les prisons, est-ce qu’ils ne constituent pas un risque pour la population carcérale ?
- En effet, il y a eu beaucoup d’interpellations pour violation de l’état d’urgence décrété face à la pandémie, néanmoins, nous avons constaté qu’ils ont été mis dans des établissements pénitentiaires en attendant leur procès. Ceci dit, l’Observatoire considère que ces personnes constituent une menace pour les détenus, ainsi nous avons demandé à ce que ces nouvelles personnes soient placées dans des endroits spéciaux, jusqu’à ce qu’il devienne clair qu’ils ne sont pas positifs au virus. Dans le même sens, l’Observatoire exhorte le ministère public à trouver des alternatives à la détention préventive et à pousser le pouvoir judiciaire par le biais de pétitions à opter pour les amendes financières au lieu des sanctions privatives de liberté.

Receuillis par S. J.