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[ Interview avec Khalid Cherkaoui Semmouni ] Lutter efficacement contre la violence à l’égard des enfants


Rédigé par Jihane ZIYAN (journaliste stagiaire) le Lundi 16 Août 2021

Khalid Cherkaoui Semmouni a été désigné à la tête du Centre national de lutte contre la violence et les abus à l’égard des enfants, lors d’une assemblée générale à distance. Ce Centre, situé à Rabat, a pour objectifs l’élaboration des plans d’action et des programmes liés à la protection des droits de l’enfant, la sensibilisation et la formation en matière des droits de l’enfant.



- Récemment, vous avez été désigné président du Centre national de lutte contre la violence et les abus envers les enfants. Quelle est votre feuille de route pour mener à bien cette mission?

- Tout d’abord, je dois préciser que tous les jours, partout dans le monde, des enfants subissent des violences, le plus souvent à l’école ou au sein de leur famille ou dans les établissements et milieux de travail, les abus sexuels d’un voisin ou d’un proche, le harcèlement des camarades de classe.

Un grand nombre d’enfants vivent dans la peur de la violence physique, psychologique ou sexuelle. Les enfants sont les plus vulnérables à toutes les formes de violence, qu’elle soit physique, psychologique ou sexuelle. La négligence et la violence peuvent avoir des effets négatifs graves à long terme sur le développement des enfants dans l’école et la société.

Nous devons à nos enfants, qui sont les membres les plus vulnérables de toute société, une vie sans peur et sans violence, et s’attaquer aux causes de la violence.

Pourtant, le rôle du gouvernement et de la société civile ouvrant sur les droits humains, ou précisément les droits de l’enfant, est de protéger les enfants et d’assurer leur bien-être.

Notre souci depuis le jour de la création du Centre national de lutte contre la violence et les abus envers les enfants est d’élaborer une stratégie nationale de « lutte contre la violence et les abus à l’encontre des enfants » qui va s’étaler durant la période 2022-2026. Nous allons mettre cette stratégie en coopération avec nos partenaires futurs qui seront les Départements gouvernementaux concernés, les Collectivités territoriales, la société civile et les Organisations internationales.

Cette stratégie sera axée sur l’information et la sensibilisation des enfants et leur entourage afin d’améliorer la prévention de la violence, l’amélioration de la qualité de l’accompagnement des enfants victimes de violence, l’organisation d’ateliers de sensibilisation à l’intention des enfants au sein d’établissements scolaires, éducatifs et pénitentiaires, l’organisation de formations, de tables rondes et de conférences multidisciplinaires destinées aux professionnels de la protection de l’enfance qui accompagnent les enfants victimes, la formation des policiers et des enquêteurs aux pratiques d’audition adaptées aux besoins des enfants victimes, le plaidoyer auprès des autorités nationales et internationales au sujet des cas de violences et abus faits aux enfants, le suivi et l’évaluation des politiques publiques de protection de l’enfance contre diverses formes de violence, d’exploitation, d’abus, de négligence et de traitements inhumains ou dégradants, etc.


- Comment qualifiez-vous l’état du système de protection envers les enfants au Maroc ?

- Le phénomène de la violence et des abus à l’encontre des enfants s’amplifie d’une manière inquiétante au Maroc. D’où la nécessité de la mise en place d’une stratégie pour lutter contre ce fléau et de renforcer le système de protection intégrée des enfants de la violence physique et sexuelle, qui constitue une atteinte manifeste aux droits de l’enfant portant préjudice à son intégrité et occasionnant des répercussions sur sa santé physique et psychologique. Sachant que la Convention relative aux droits de l’enfant à travers ses articles 19 et 34 oblige les Etats membres à prendre toutes les mesures nécessaires pour protéger les enfants contre toute forme de violence. Or, le gouvernement a montré sa volonté par la mise en place des politiques publiques et des plans d’action au niveau national de protection de l’enfance.

Malgré tous ces efforts, la protection de l’enfance contre les différentes formes de violence souffre encore de certaines lacunes juridiques et procédurales, qui impactent le bien-être des enfants. Et malgré le vaste arsenal juridique existant au Maroc en ce qui concerne la protection des enfants, notamment en matière de lutte contre différentes formes de violence et d’abus (cf. surtout le code pénal), nous en sommes encore à nous étonner de l’existence de situations de maltraitance d’enfants.

Par conséquent, le constat impose que des mesures décisives soient maintenant prises. Il faut bannir toutes les formes de violence, d’exploitation et d’abus à l’encontre des enfants. 

Dans cette optique, le Centre national de lutte contre la violence et les abus envers les enfants va plaider devant les autorités compétentes pour améliorer la législation nationale en identifiant les lacunes dans les lois en relation avec la protection des enfants, surtout l’amélioration du code pénal et du code de procédure pénale dans ses articles en relation avec les violences faites aux enfants, pour qu’elles soient compatibles avec la Constitution 2011 et les conventions internationales adoptées par le Royaume du Maroc .


- En ces temps de crise sanitaire, surtout pendant le confinement, le niveau de violence dans les ménages a augmenté. Quelle est votre lecture de cette tendance ?

- Depuis l’apparition du Covid-19, les données montrent que tous les types de violence contre les femmes et les enfants, et surtout la violence domestique, se sont accrus. En outre, le taux de violences domestiques à l’égard des femmes et des enfants a augmenté considérablement avec le confinement. Nous avons constaté que les violences domestiques se multiplient quotidiennement durant cette période difficile.

Ces violences domestiques ont augmenté à cause des tensions constatées au sein des foyers et des pressions liées à la situation de confinement en famille, au nouveau stress économique dû au chômage, aux licenciements et aux pertes de revenu, l’interruption des réseaux de socialisation et de protection.

Dans ce genre de situation, notre rôle est d’accompagner les femmes et leurs enfants en situation difficile pendant cette crise, notamment par le développement des services à distance et le suivi de celles et ceux qui sont victimes de violence à travers le territoire national, en les écoutant et en leur offrant le soutien moral nécessaire, en coordination avec les départements gouvernementaux concernés.


- Quels sont les mécanismes que vous jugez efficaces pour lutter contre le fléau de la violence à l’égard des enfants ?

- Parmi ces mécanismes, il s’agit d’élaborer et instaurer des procédures internes aux plans juridique et social afin de garantir la protection des enfants contre toutes les formes de violence, d’exploitation ou d’abus.

Aussi, il faut encourager les autorités nationales compétentes à diffuser largement, tant auprès des enfants que des adultes, des informations et des conseils relatifs à la prévention, à la détection et à la répression des abus commis envers un enfant, ainsi qu’à renforcer la formation spécialisée des professionnels de l’enfance à cet égard.

Par ailleurs, il faut encourager les partenariats et la coopération, tant au niveau national qu’international, dans la mise en oeuvre de mécanismes de protection de l’enfance efficaces, notamment avec la mise en place de fichiers permettant de recenser les différents types de violences rencontrés et les victimes.

Ce qui est important, c’est de mettre en place des plans d’action dotés de moyens matériels et humains adéquats pour lutter efficacement contre toutes formes de violence, d’exploitation et d’abus envers les enfants. Le Maroc pourrait s’inspirer des bonnes pratiques des Etats de l’Europe permettant de renforcer la protection des enfants et de concevoir de nouvelles approches concrètes et innovantes en la matière.

Comme par exemple : des mesures permettant une meilleure prévention des violences contre les enfants, en rendant obligatoires et systématiques des visites médicales organisées par l’assistante sociale. Ou bien instituer une autorité administrative indépendante chargée de la protection des enfants appelée « Le défenseur des enfants « comme c’est le cas en France, qui a institué cette autorité par la loi du 6 mars 2000.

La personne chargée de cette fonction défend et promeut les droits de l’enfant tels qu’ils ont été définis par les lois nationales et les conventions internationales en vigueur, comme la Convention internationale des Nations Unies sur les droits de l’enfant. 
 
Le Centre national de lutte contre la violence et les abus envers les enfants va plaider pour l'amélioration de la législation nationale.


- Estimez-vous que la société civile dispose des atouts nécessaires pour contribuer efficacement à lutter contre cette forme de violence ?

La société civile apporte une contribution importante à la lutte contre la violence et les abus envers les enfants et à l’assistance et au soutien aux victimes. Souvent, elle complète le rôle joué par les autorités publiques. Elle participe à un large éventail d’activités de lutte contre la violence exercée sur les enfants, notamment à la sensibilisation, au renforcement des capacités, le soutien aux victimes, l’assistance juridique, le conseil, la formation et l’éducation.

La société civile est un partenaire essentiel du gouvernement dans les efforts de prévention et de protection. Or, le gouvernement ne pourrait pas, seul, résoudre les problèmes liés à la violence contre des enfants, il faudra une mise en place d’un partenariat continu entre le gouvernement et les organisations de la société civile. La société civile est considérée comme nécessaire pour faire face aux problématiques sociétales.

Mais la plupart des organisations de la société civile oeuvrant sur les droits de l’enfant se trouvent face à l’obstacle soit du manque d’expertise, soit des problèmes de financement, ce qui rend leurs actions très limitées.

En effet, même si le gouvernement avait pris des initiatives pour encadrer certaines associations ou les soutenir financièrement, il reste encore du travail à faire pour favoriser les conditions nécessaires à la société civile afin de réaliser son potentiel.

D’autre part, nous espérons que les organisations de la société civile seront à l’avenir des partenaires actifs du gouvernement pour promouvoir l’efficacité de l’aide et assurer un suivi de toutes les problématiques sociétales.

Aussi, les organisations de la société civile travaillant dans le domaine de la protection des enfants doivent améliorer la collaboration et la coordination entre elles afin d’assurer un engagement réel et durable.
 
Recueillis par Jihane ZIYAN

 

 


Une violence à plusieurs visages

 
La violence à l’encontre des enfants couvre toutes formes de violence commises par des parents ou des étrangers, et subies par les personnes jusqu’à l’âge de 18 ans. L’Organisation Mondiale de la Santé indique que 150 millions de filles et 73 millions de garçons de moins de 18 ans auraient subi une forme de violence sexuelle au moins une fois dans leur vie. Le nombre d’affaires judiciaires relatives à des violences contre des enfants étaient de 7031 cas de violences en 2018, dont 3213 - soit 45,7% - de violences sexuelles. Le nombre de demandes de mariage des mineures a connu une baisse entre 2011 et 2018, passant de 46.601 en 2011 à 31.931 en 2018. Le mariage des mineures est encore un fléau de la société, spécialement dans les régions rurales.
 

  


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