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Culture

Du côté de chez Freud: La figure de l’androgyne chez Laâbi, Khatibi et Ben Jelloun


Rédigé par Abdallah BENSMAIN le Mercredi 31 Mars 2021

L’intérêt de la psychanalyse pour tout ce qui concerne le sexe est connu. Cet intérêt oblige d’une certaine façon la psychanalyse à prendre en charge des noyaux irréductibles à l’analyse sociologique par exemple. La sociologie évacue d’autant plus facilement la sexualité que celle-ci jusqu’à une époque récente (Marcuse, Reich, Osborn et Michel Foucault) ne constituait pas à proprement parler un facteur de constitution sociale.



Du côté de chez Freud: La figure de l’androgyne chez Laâbi, Khatibi et Ben Jelloun

Elle ne l’a peut-être jamais été et ne l’est toujours pas même si l’analyse freudienne de la horde primitive a montré que son destin a donné naissance à une autre forme d’organisation sociale, à un pouvoir central différent certes, mais pouvoir, même fragmenté en plusieurs segments et antagonismes.
 

La question du social, du point de vue de la psychanalyse, a été abordée par Freud dans plusieurs ouvrages « Totem et Tabou », « Psychologie des foules et analyse du Moi », « L’avenir d’une illusion », « Malaise dans la civilisation », « Moïse et le monothéisme ». L’ouvrage d’Eugène Enriques : « De la horde à l’Etat - essai de psychanalyse du lien social » résume et ordonne toute la théorie freudienne du lien social. Cette approche freudienne du social diffère de celle de la sociologie de façon irrécusable même si l’objet est le même.
 

Dans cette approche, il s’agit de l’analyse des figures de l’androgyne dans la littérature marocaine, circonscrite dans ce cas précis à Abdellatif Laâbi (Le chemin des ordalies), Abdelkébir Khatibi (Le livre du sang), et Tahar Ben Jelloun (L’enfant de sable). Cette tentative est à inscrire dans l’optique psychanalytique de l’analyse du discours littéraire. Cette optique permet de réfléchir sur l’androgyne, son étrange présence dans le roman marocain comme ne le feraient peut-être pas la sociologie, la linguistique voire l’anthropologie ; les préoccupations de ces différentes disciplines pouvant faire que le chercheur soit orienté vers d’autres axes de recherche qui ont certainement pertinences et utilités.
 

L’androgyne nous dit Platon dans son Banquet : « était un genre distinct et qui pour la forme comme pour le nom tenait des deux autres à la fois du mâle et de la femelle ». Ce mythe a donné lieu à de multiples figures.
 

La découverte de soi est découverte de l’autre
 

Hermaphrodite est le nom composé du fils d’Hermès et d’Aphrodite qui fut uni à une nymphe, formant avec elle un seul et même corps, mâle et femelle.
 

Tirésias, le célèbre devin qui révèle à Oedipe son destin est, tour à tour, homme et femme. Dionysos dont l’ambiguïté sexuelle reste une référence fut déguisé en petite fille par son père, le Dieu Zeus.

La civilisation chinoise qui énonce à travers la sagesse Taoïste que « un produit deux »  a fait du phénix à l’instar des Egyptiens, un oiseau androgyne lequel « phénix mâle est symbole de félicité, femelle est l’emblème de la reine par opposition au dragon impérial ». Le phénix égyptien s’engendre lui-même faute de s’accoupler. Le Harikhara, pour rester en Asie avec le phénix chinois, est représenté moitié Vishnu, moitié Civa, lequel Civa est lui-même représenté comme un être androgyne dans la symbolique indoue.
 

« La bissexualité du foetus, selon Eugénie Lemoine Luccioni, jusqu’à la huitième semaine fait de la différence des sexes un phénomène de différenciation ». En d’autres termes tous les mâles avaient un sexe de femme et toutes les femmes avaient l’attribut masculin, du moins jusqu’à la huitième semaine, où encore nous sommes tous passés par un stade androgyne, prénatal certes, mais androgyne. Ceci n’est pas soutenu par les mythes mais affirmé par la science actuelle. Cela dit comment se réactualise, dans la littérature, l’androgyne, non pas le mythe mais la bissexualité qu’il véhicule ?

Dans « Mémoires d’un névropathe » de Daniel Paul Schreber, un ouvrage utilisé depuis Freud (1911) jusqu'à Lacan (1955) et ses élèves pour étudier la paranoïa, l’ancien président à la cour d'appel de Dresde constate, « ce qui est exigé, écrit-il, c’est que je me regarde moi-même comme homme et femme, en une seule personne, consommant le coït avec moi-même pour s’écrier « Ah ! qu’il serait beau d’être une femme et de subir l’accouplement ». Homme qui veut devenir femme, le président Schreber « a le sentiment que ses organes sexuels se recroquevillent et rentrent dans son corps pour se transformer en organes féminins ». Le président Schreber qui « se veut mère pour être père » traduit un désir de procréation mâle, qui ne lui est pas propre. Dans « L’homme nu » Levi-Strauss écrit que « le motif de l’homme enceint occupe en Amérique du Nord une aire considérable… (sa) diffusion en Amérique du Sud paraît encore plus vaste ». George Groddeck psychanalyste, estime, pour sa part, que tout homme est possédé par un fantasme de grossesse, que tout homme à un « enfant caché quelque part », un peu à la manière de Zeus qui avait porté à terme Dionysos dans sa cuisse.
 

A Laâbi dit-il autre chose en ce qui concerne la confusion des sexes quand il écrit « l’amour est une école d’égalité, d’entraide et d’écoute mutuelle. Une école où la découverte de soi est découverte de l’autre, où la découverte de l’autre est découverte de soi. L’amour permet de détecter les masques que tout homme peut revêtir ».
 

Abdallah BENSMAIN
 

Extrait d’un ouvrage à paraître

 
 

  


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