Casablanca, fin d’après-midi. Devant l’entrée vitrée d’un multiplexe flambant neuf, la file s’étire jusqu’au trottoir. Des familles, des adolescents, des couples, tous attirés par la même promesse : «Avatar : Fire and Ash». Les conversations se croisent, les téléphones capturent l’affiche monumentale, saturée de couleurs et d’effets numériques. À l’intérieur, le hall vibre. Les salles affichent complet.
À quelques mètres de là, dans une salle plus discrète, presque dissimulée au fond du complexe, une autre projection débute. Film marocain d’auteur, salué dans les festivals internationaux, soutenu par des fonds publics. Sept spectateurs prennent place. Le silence est épais. Deux cinémas coexistent sous le même toit, mais ne partagent ni le même public, ni la même ferveur.
Cette scène, banale en apparence, dit beaucoup du paradoxe du cinéma au Maroc : une fréquentation globale en reprise, mais un fossé persistant entre la consommation massive des blockbusters et la marginalisation du cinéma d’auteur.
À quelques mètres de là, dans une salle plus discrète, presque dissimulée au fond du complexe, une autre projection débute. Film marocain d’auteur, salué dans les festivals internationaux, soutenu par des fonds publics. Sept spectateurs prennent place. Le silence est épais. Deux cinémas coexistent sous le même toit, mais ne partagent ni le même public, ni la même ferveur.
Cette scène, banale en apparence, dit beaucoup du paradoxe du cinéma au Maroc : une fréquentation globale en reprise, mais un fossé persistant entre la consommation massive des blockbusters et la marginalisation du cinéma d’auteur.
Une reprise en trompe-l’œil
Les chiffres, eux, semblent rassurants. En 2024, 2,2 millions de spectateurs ont fréquenté les salles marocaines, générant 127 millions de dirhams de recettes, contre 1,7 million en 2023. Une embellie réelle, souvent présentée comme la preuve d’un retour durable du public après la pandémie.
Mais derrière l’agrégat, la réalité est plus nuancée. Plusieurs acteurs du secteur alertent sur un essoufflement possible, dans un contexte où la fréquentation reste largement portée par un nombre limité de superproductions internationales. Une réussite concentrée, polarisée, qui masque des déséquilibres profonds au sein de l’offre cinématographique.
«Quand il y a un gros film, on revient au cinéma», assume Yassir, 26 ans, rencontré dans la file d’attente. «On veut en prendre plein les yeux, vivre quelque chose de spectaculaire. Les films marocains, je les regarde plus tard, chez moi». À ses côtés, Samira, étudiante, acquiesce : «Le cinéma, c’est devenu un événement. Si ce n’est pas un événement, on hésite à payer le billet».
Quand le cinéma était un lieu de vie
Il fut pourtant un temps où la salle n’avait pas besoin d’événement pour exister. Dans les années 1970 et 1980, le Maroc comptait près de 250 salles de cinéma. On y allait par habitude, par réflexe, parfois par manque d’alternatives. Le billet coûtait peu, souvent l’équivalent de deux dirhams, soda compris. Les salles projetaient des films égyptiens, indiens, européens, américains, mais aussi les premières œuvres du cinéma national, né dans les années qui ont suivi l’indépendance.
«C’était un lieu sûr», se souvient Ahmed, 67 ans, ancien habitué du cinéma Vox à Casablanca. «On pouvait y passer l’après-midi entière. Pour les jeunes, c’était une fenêtre sur le monde».
La lente disparition de ces salles - accélérée par la télévision, la VHS, puis le streaming, mais aussi par l’urbanisation et la spéculation immobilière - a profondément modifié le rapport au cinéma. En 2023, le nombre d'écrans actifs est de 81, à savoir "le plus grand nombre atteint depuis 2009".
«C’était un lieu sûr», se souvient Ahmed, 67 ans, ancien habitué du cinéma Vox à Casablanca. «On pouvait y passer l’après-midi entière. Pour les jeunes, c’était une fenêtre sur le monde».
La lente disparition de ces salles - accélérée par la télévision, la VHS, puis le streaming, mais aussi par l’urbanisation et la spéculation immobilière - a profondément modifié le rapport au cinéma. En 2023, le nombre d'écrans actifs est de 81, à savoir "le plus grand nombre atteint depuis 2009".
Deux publics, deux visions du cinéma
Dans la petite salle quasi vide, Youssef, 70 ans, s’installe au troisième rang. Il vient deux fois par mois, coûte que coûte. «Le cinéma d’auteur me parle de moi, de ce que je vis», confie-t-il. «Je ne cherche pas à fuir la réalité. Je veux la comprendre».
À l’opposé, dans la salle comble du blockbuster, l’expérience est autre. «C’est une sortie, un moment collectif», explique Lina, mère de deux enfants. «On veut se divertir, oublier le reste. Le cinéma, pour nous, c’est ça».
Deux attentes légitimes, mais qui ne se rencontrent presque jamais. Le cinéma d’auteur, souvent plus lent, plus exigeant, souffre de cette mutation des usages. Sa présence en salle est brève, parfois symbolique. Deux semaines à l’affiche, des horaires marginalisés, une communication quasi inexistante.
À l’opposé, dans la salle comble du blockbuster, l’expérience est autre. «C’est une sortie, un moment collectif», explique Lina, mère de deux enfants. «On veut se divertir, oublier le reste. Le cinéma, pour nous, c’est ça».
Deux attentes légitimes, mais qui ne se rencontrent presque jamais. Le cinéma d’auteur, souvent plus lent, plus exigeant, souffre de cette mutation des usages. Sa présence en salle est brève, parfois symbolique. Deux semaines à l’affiche, des horaires marginalisés, une communication quasi inexistante.
La voix de Carmen Maura : Un rappel à l’essentiel
C’est précisément cette fragilité que l’actrice Carmen Maura est venue rappeler au Maroc, le mois dernier, à l’occasion de la projection de Calle Málaga, dernier long métrage de Maryam Touzani, dont elle tient le premier rôle.
Avec une franchise rare, l’actrice espagnole a rappelé une évidence trop souvent oubliée : «Faire un film coûte très cher. Quand les spectateurs ne viennent pas, beaucoup de gens souffrent».
Dans un plaidoyer vibrant, loin de toute posture promotionnelle, elle a lancé un appel direct au public : «Une fois par semaine, allez au cinéma. Ne perdez pas cette habitude. Rien ne remplace la salle, même si la télé est grande».
Elle a raconté, avec émotion, sa propre redécouverte récente du rituel cinématographique. Une projection en salle de «One Battle After Another», scénarisé par Paul Thomas Anderson. Dix spectateurs seulement, plongés dans le noir. «Nous étions peu nombreux, mais j’ai ressenti une joie immense. Cette expérience-là n’existe nulle part ailleurs».
Avec une franchise rare, l’actrice espagnole a rappelé une évidence trop souvent oubliée : «Faire un film coûte très cher. Quand les spectateurs ne viennent pas, beaucoup de gens souffrent».
Dans un plaidoyer vibrant, loin de toute posture promotionnelle, elle a lancé un appel direct au public : «Une fois par semaine, allez au cinéma. Ne perdez pas cette habitude. Rien ne remplace la salle, même si la télé est grande».
Elle a raconté, avec émotion, sa propre redécouverte récente du rituel cinématographique. Une projection en salle de «One Battle After Another», scénarisé par Paul Thomas Anderson. Dix spectateurs seulement, plongés dans le noir. «Nous étions peu nombreux, mais j’ai ressenti une joie immense. Cette expérience-là n’existe nulle part ailleurs».
Un cinéma reconnu ailleurs, isolé chez lui
Le paradoxe est cruel. Le cinéma d’auteur marocain continue de rayonner dans les grands festivals internationaux. Cannes, Venise, Berlin accueillent régulièrement des films marocains, salués pour leur audace formelle et leur ancrage social. Mais cette reconnaissance extérieure ne se traduit pas, ou très peu, par un ancrage populaire national.
La question dépasse la simple fréquentation. Elle touche à l’identité culturelle, à la capacité d’une société à se regarder à travers ses propres récits. Sans public, le cinéma d’auteur risque de devenir un objet institutionnel, tourné vers l’extérieur, déconnecté de son socle naturel.
La question dépasse la simple fréquentation. Elle touche à l’identité culturelle, à la capacité d’une société à se regarder à travers ses propres récits. Sans public, le cinéma d’auteur risque de devenir un objet institutionnel, tourné vers l’extérieur, déconnecté de son socle naturel.
Quel avenir pour la salle obscure ?
Le Maroc investit aujourd’hui dans la réouverture et la création de nouvelles salles, avec un objectif affiché de 150 nouveaux écrans à moyen terme. Mais l’enjeu n’est pas seulement quantitatif. Il est culturel.
Éducation à l’image, médiation, ciné-clubs, programmation audacieuse, politiques incitatives pour les exploitants : les leviers existent. Reste à recréer le désir, l’habitude, le réflexe.
À la sortie du multiplexe, la foule se disperse lentement. Dans la petite salle, l’écran s’éteint. Les spectateurs quittent les lieux en silence. Entre ces deux expériences, le cinéma marocain continue de chercher son équilibre - entre survie économique et nécessité artistique, entre salle pleine et écran déserté.
Éducation à l’image, médiation, ciné-clubs, programmation audacieuse, politiques incitatives pour les exploitants : les leviers existent. Reste à recréer le désir, l’habitude, le réflexe.
À la sortie du multiplexe, la foule se disperse lentement. Dans la petite salle, l’écran s’éteint. Les spectateurs quittent les lieux en silence. Entre ces deux expériences, le cinéma marocain continue de chercher son équilibre - entre survie économique et nécessité artistique, entre salle pleine et écran déserté.
Trois questions à Abderrahmane Sissako : « Sans une cinéphilie, le cinéma de demain n’est pas possible »
Le cinéaste mauritanien Abderrahmane Sissako, figure emblématique du septième art africain et réalisateur du chef d’œuvre « Timbuktu », répond à nos questions.
- Vous insistez souvent sur l’importance de rencontrer les jeunes lors de masterclasses et de festivals. Que représente, selon vous, cet échange avec ceux qui feront le cinéma de demain ?
Rencontrer les jeunes, c’est d’abord accepter que le cinéma soit un art vivant, en perpétuelle évolution. Ceux qui feront le cinéma de demain portent déjà, parfois sans le savoir, une vision différente du monde. Le rôle des cinéastes aujourd’hui est d’ouvrir le dialogue, de transmettre, mais aussi d’écouter. Sans cette rencontre entre générations, le cinéma se fige.
- Vous évoquez un manque de dynamisme de la production cinématographique en Afrique. D’où vient, selon vous, cette fragilité ?
Une cinématographie ne se construit pas par hasard. Elle repose sur une vision. Un pays qui considère la culture comme un discours abstrait, sans projection vers l’avenir, ne peut pas bâtir une industrie cinématographique solide. À l’inverse, lorsqu’existe une volonté claire, une politique cohérente et une continuité, une cinématographie peut émerger. En Afrique, peu de pays ont engagé ce travail de fond, mais certains y parviennent.
- Le Maroc fait-il partie de ces exceptions ?
Oui, clairement. Le Maroc montre une dynamique réelle. Des festivals, des espaces de formation, des initiatives en témoignent. Mais cette dynamique doit être nourrie. Il ne suffit pas de produire ou de projeter des films. Il faut former le regard, développer la cinéphilie. Amener les élèves et les étudiants dans les salles, montrer des films dans les écoles, créer le désir de cinéma. Sans ce travail en profondeur sur le public, le cinéma de demain ne pourra pas exister.
Fréquentation des salles de cinéma au Maroc en 2024
Budget 2026 : 1,3 milliard de dirhams pour la Culture
Le gouvernement maintient en 2026 une enveloppe de 1,3 milliard de dirhams pour la Culture, un budget stable orienté vers la durabilité, la professionnalisation des acteurs et la poursuite des grands chantiers culturels impulsés par SM le Roi Mohammed VI. Présenté le 4 novembre 2025 par Mohammed Mehdi Bensaïd, ministre de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication, ce budget s’inscrit dans un contexte de hausse des recettes, grâce au Fonds national de l’action culturelle qui a généré 243,4 millions de dirhams en 2025 contre 210 millions en 2024, reflet de l’intérêt croissant pour la création marocaine.
Pour 2026, 80 millions seront consacrés à l’achèvement des grands projets, 401 millions aux nouveaux équipements culturels dans les villes moyennes et territoires ruraux, et 200 millions au soutien des institutions nationales. Le budget prévoit aussi la création d’environ 80 postes pour renforcer la professionnalisation. Le livre et la lecture publique restent prioritaires avec 14 millions pour la promotion de la lecture, dont bibliobus et modernisation des espaces, et 2 millions pour la réhabilitation des bibliothèques de Rabat-Salé-Kénitra.
Le projet de Loi de Finances décline une vision culturelle structurée en quatre axes : préservation du patrimoine, protection sociale des artistes, diplomatie culturelle et partenariats avec la société civile et les collectivités, faisant de la culture un moteur du développement national.
Pour 2026, 80 millions seront consacrés à l’achèvement des grands projets, 401 millions aux nouveaux équipements culturels dans les villes moyennes et territoires ruraux, et 200 millions au soutien des institutions nationales. Le budget prévoit aussi la création d’environ 80 postes pour renforcer la professionnalisation. Le livre et la lecture publique restent prioritaires avec 14 millions pour la promotion de la lecture, dont bibliobus et modernisation des espaces, et 2 millions pour la réhabilitation des bibliothèques de Rabat-Salé-Kénitra.
Le projet de Loi de Finances décline une vision culturelle structurée en quatre axes : préservation du patrimoine, protection sociale des artistes, diplomatie culturelle et partenariats avec la société civile et les collectivités, faisant de la culture un moteur du développement national.
European Film Market 2026 à Berlin : Le Maroc à l’honneur
Le Maroc sera mis à l’honneur à l’European Film Market (EFM) du 12 au 18 février 2026, dans le cadre de la 76ème Berlinale, en tant que «Country in Focus». Cette distinction souligne la vitalité d’une industrie cinématographique en pleine expansion, mêlant enracinement culturel, créativité et attractivité pour les productions internationales. Le CCM, les politiques publiques et des sites emblématiques comme Marrakech, Ouarzazate et Casablanca offrent un cadre idéal pour le tournage, complété par un dispositif fiscal avantageux et des techniciens qualifiés. Le Royaume disposera d’un espace dédié à la promotion de ses films et talents, avec projections, panels et rencontres professionnelles. Selon les organisateurs, le cinéma marocain conjugue mémoire et modernité, enrichit le cinéma mondial et affirme une industrie capable d’allier identité culturelle et ambition internationale.










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