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Un pipi pour la paix!


Rédigé par Mohamed Lotfi le Mardi 5 Mars 2024

Je ne savais pas qu’il était juif. Je n’avais jamais vu encore un juif en personne. Il était là, couché sur le trottoir, entouré de plusieurs enfants qui l’agressaient à coups de poings et à coups de pied! D’une voix forte et aigüe, l’homme agressé hurlait en jetant son regard au ciel. Entre lui et le ciel, il y avait moi! J’avais 7 ans, 5 mois et 10 jours.



Nous sommes le 10 juin 1967.  Ça faisait à peine quelques jours que ma famille venait de déménager dans ce nouveau quartier! Israël venait de gagner la guerre des six jours! Un jour auparavant, Nasser annonçait sa démission. Sous la pression de la population égyptienne, cette démission n’avait duré que quelques heures! Mais partout dans les rues arabes, la colère devant la défaite se manifestait de toutes sortes de façons!

Dans ma nouvelle rue, du haut de notre balcon, j’assistais impuissant à cette scène qui se déroulait juste en bas de chez-moi. Un homme hurlait sous les coups des enfants. Personne ne venait à son secours. En levant sa tête au ciel, son regard a croisé le mien. Que pouvais-je faire pour aider cet homme sans défense ? Et si j’allais chercher n’importe quel objet que je pouvais jeter sur la scène pour créer une diversion. Il fallait faire beaucoup plus vite! J’arrêtai de réfléchir. Un seul moyen s’était imposé naturellement pour sauver celui dont je ne connaissais pas encore le nom. Je baissai ma braguette et j’ai fais ce qu’il fallait faire dans les circonstances. 

Mon pipi s’était avéré un formidable moyen pour ramener la paix en bas de chez-moi!

En 1967, au quartier Hassan à Rabat, il restait encore quelques familles marocaines de confession juive. Il y avait Clara notre voisine, Simon le tailleur, Jacqueline la coiffeuse et Maurice! Ce dernier, toujours saoul, rasait les murs à longueur de journées. Il ne s’adressait qu’aux passants juifs pour quêter quelques sous. Maurice était un peu notre fou du quartier. Parfois, des enfants lui jetaient la pierre. Un des épiciers du coin lui offrait sa protection.

Mais qui était Maurice ? Comment était-il devenu fou ? C’est Clara notre voisine qui allait démystifier l’énigme de cet homme!

Un jour, dans une conversation de cuisine, elle confia à ma mère que Maurice avait un métier, la coiffure, et une fiancée!

C’est le départ pour Israël de cette dernière qui l’avait secoué! Il était fou amoureux d’elle, mais il ne se voyait pas vivre ailleurs que dans son pays, le Maroc. Ce qui lui avait fait perdre la tête, c’est d’apprendre que sa fiancée s’était refaite sa vie avec un autre, là-bas..!

Depuis cette scène de lynchage, Maurice se faisait plus rare. Quelques années plus tard, il ne restait presque plus de juifs dans le quartier. Une fois, je l’avais croisé au Mellah, le quartier juif où il est né.  Je lui avais tendu les sous qui me restaient de mon argent de poche. Il me regarda sans rien comprendre, hésita beaucoup avant de les accepter.

Quelques années plus tard, il mourut de solitude, probablement, ou de ne pas avoir été compris, peut-être. Il avait à peine 50 ans. Après le lynchage dont il a été victime, a t-il regretté de ne pas avoir suivi sa fiancée ? 

Frustrés par une défaite dont ils ne comprenaient ni les causes, ni les conséquences, plusieurs enfants de mon quartier s'étaient attaqués à Maurice. Son crime c’était d'être juif. Ils l’avaient pourchassé en lui jetant tout ce qu’ils pouvaient. Soudain, Maurice l’amoureux de sa terre et de son pays, était devenu Israël, à lui seul.

À qui cette scène, ou des enfants marocains jetaient la pierre à un autre marocain, profitait-elle ? À la lumière des images des massacres qui nous parviennent aujourd’hui de Gaza, poser la question, c’est y répondre! 


Maurice vivait au Maroc depuis 2000 ans, bien avant l’arrivée de l’islam et des arabes. Il tenait à y rester, pour le meilleur et pour le pire.

Un autre marocain de confession juive, avait lui aussi toutes les raisons de partir. En tant qu’opposant politique, il a goûté à la méchanceté humaine. Mais, lui aussi, son attachement à sa terre natale était plus fort que tout. Il s’appelle Abraham Serfaty. Torturé, puis emprisonné pendant 17 ans avant d’être forcé à l’exil, Abraham Serfaty, de retour chez-lui, m’a confié lors d’une entrevue, « Un jour j’irais en Palestine, mais pas avant qu’elle ne devienne un pays »!  


Comme Maurice, Abraham a été enterré chez-lui, au Maroc!

——

PS: 300 mille marocains de confession juive ont quitté le Maroc pour Israël dans les années 50 et 60.
Sans les départs massifs des juifs du Maroc pour Israël, ils seraient aujourd’hui autour de 3 millions. Il n’en reste que 3000. 
 
Mohamed Lotfi







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