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Actu Maroc

Traçage des cas Covid : Comment sauver Wiqaytna d’une mort annoncée ?


Rédigé par Anass MACHLOUKH le Dimanche 18 Octobre 2020

Lancée en fanfare, au début du mois de juin, pour accompagner le déconfinement l’application de traçage des cas de Covid-19 «Wiqaytna», en dépit de ses deux millions de téléchargements, n’a encore émis aucune notification. Pourquoi ?



Traçage des cas Covid : Comment sauver Wiqaytna d’une mort annoncée ?
Mercredi 14 octobre, lors de son interview télévisée consacrée à l’état d’évolution de la pandémie du Coronavirus dans son pays, le Président Français Emmanuel Macron n’y est pas allé par quatre chemins pour annoncer l’échec de l’application de traçage des cas de contaminations et de contacts Covid développée en Hexagone à coup de centaines de milliers d’euros. Au Maroc où Wiqaytna, l’application analogue, développée localement, bénévolement et gratuitement en vertu d’un partenariat entre le ministère de l’Intérieur et un conglomérat d’entreprises et d’opérateurs publics et privés, nulle communication et encore moins d’aveu d’échec à l’horizon… que du brouillard et des non-dits autour de cette application qui avait pourtant suscité une forte adhésion de la population au début de son lancement, avant de sombrer dans une désuétude aujourd’hui consommée dont témoigne l’absence totale, à notre connaissance, de notifications. Flashback.

Nous sommes à la mi-mai 2020 lorsque les premiers bruits concernant une future application de traçage des cas de contamination et de leurs contacts fuitent dans la presse nationale. Le Maroc baigne alors en plein confinement et les cas de contaminations signalés quotidiennement se comptent toujours en dizaines. Les premières informations publiées à propos de la future Wiqaytna dont on ne connaissait pas encore le nom, font état d’une application en open source inspirée des expériences chinoise, britannique et singapourienne, développée localement par des compétences marocaines engagées à titre bénévole et gratuit. Un débat houleux surgi alors dans les médias et les réseaux sociaux quant aux dangers et éventuelles dérives de cette application en matière de gestion des données personnelles des Marocains. Ce débat est vite contenu suite à l’annonce de l’implication de la Commission Nationale de Contrôle de la protection des Données à caractère Personnel (CNDP), ainsi que par l’annonce lors de cette même conférence du caractère non obligatoire et volontaire de l’usage de cette application basée sur le Bluetooth et non pas sur la géolocalisation.

Un début prometteur mais...
Au premier jour de sa mise en ligne, Wiqaytna totalise 100.000 téléchargements, avant de boucler son premier million à fin juin, puis plus de 2 millions à fin juillet. Malgré une certaine méfiance somme toute compréhensible, la nouvelle application semble gagner, lentement mais sûrement, le pari de l’adhésion populaire, condition sine qua non pour sa réussite. En parallèle et à la faveur du déconfinement des populations, le nombre de contaminations signalées quotidiennement explose pour franchir le cap des 1000 cas durant le mois d’août, puis des 2000 cas au début de septembre.

C’est alors que commencent à surgir les premières interrogations sur l’absence de communication concernant le nombre de notifications émises par Wiqaytna. Des personnes ayant téléchargé Wiqaytna et qui ont croisé des personnes atteintes du Covid et également équipéesde l’application s’étonnent de n’avoir reçu aucune notification, en dehors de celle quotidienne et automatique, attestant que l’application «fonctionne correctement». En parallèle aussi, les campagnes vantant les vertus de Wiqaytna continuent à défiler sur les télévisions nationales, sur Internet et dans divers supports d’affichage comme les panneaux et les tramways.

Un goût de gâchis 
Alors que le nombre de contaminations vient de franchir le cap significatif et inquiétant des 3.000 cas par jour et au moment où le Maroc a plus que jamais besoin de cette application pour contrôler et réduire la progression de la pandémie parmi sa population, il est légitime de s’interroger sur les raisons du blocage, pour ne pas dire le plantage de Wiqaytna ? Pour en savoir plus, nous avons contacté le ministère de l’Intérieur, là où l’aventure Wiqaytna avait commencé. Notre source à «la mère des ministères» nous a déclaré que l’application «a été mise à la disposition entière du ministère de la Santé. L’Intérieur ne fait que s’enquérir des informations relatives à l’état de la propagation de la pandémie pour élaborer et adapter ses décisions».

Sans oublier, ni minimiser, sa volonté compréhensible de pallier toutes suspicions quant à de supposées velléités sécuritaires, le département d’Abdelouafi Laftit a sans doute livré Wiqaytna clef en main à son collègue au gouvernement Khalid Aït Taleb pour des considérations purement logistiques. «C’est le ministère de la Santé qui collecte sur le terrain les informations et données personnelles relatives aux cas de contaminations. C’est donc à lui qu’échoit naturellement le rôle de les consolider, de les utiliser et de les mettre à jour en circuit fermé exempt de tout risque de retard, d’erreur ou de fuitage dans la transmission de ces mêmes données», nous explique une autre source, nous renvoyant de facto vers le ministère de la Santé. A ce niveau et en dépit d’une gêne palpable constatée chez nos interlocuteurs qui ont reconnus du bout des lèvres que c’est leur département qui est désormais responsable de la gestion et de l’alimentation de Wiqaytna, le ton est au déni quant à une supposée tombée en désuétude de cette application. «Wiqaytna est toujours prise au sérieux par le ministère et elle est parfaitement fonctionnelle », nous a déclaré le responsable de la division qui en a la charge qui préfère botter en touche lorsqu’il a été interrogé sur le nombre exact des notifications réellement, ainsi que sur la fréquence et modalités de mise à jour et d’implémentation dans Wiqaytna des données relatives au cas de contaminations et de contacts.

Entre temps et en attendant une réelle prise en main de cet outil précieux pour le suivi et le contrôle de la propagation du Coronavirus dans notre pays, Wiqaytna continuera à encombrer les écrans de nos smartphones, comme la relique d’une belle aventure marocaine fruit d’un mélange d’ingéniosité et de générosité volontariste, mais qui n’a pas encore eu l’opportunité d’exprimer son plein potentiel.

Anass MACHLOUKH

3 questions à Zouheir Lakhdissi

Zouheir Lakhdissi
Zouheir Lakhdissi
« La technologie ne peut être bénéfique que si les personnes sont disposées à l’adopter »

Zouheir Lakhdissi, PDG de Dial Technologies qui a contribué bénévolement au développement de « Wiqaytna » a répondu à nos questions sur les défis que rencontrent les applications de traçage des cas de Covid-19.

- Malgré des débuts prometteurs avec plus de 2 millions de téléchargements en quelques semaines, «Wiqaytna» est tombée dans l’oubli. Pourquoi ?
- Franchement, il y a des raisons sociales qui expliquent cela. Les gens sont lassés de la crise sanitaire qui dure depuis plus de sept mois et trouvent des difficultés à s’accommoder des mesures sanitaires. Au Maroc, la population ciblée par cette application est de l’ordre de 10 millions vu que 30% sont en dessous de 18 ans, tandis qu’une grande partie vit dans les zones rurales où le niveau d’équipement et la qualité de l’accès à l’Internet restent malheureusement en deçà des standards requis. S’ajoute à cela la question de la méfiance et des réticentes vis-à-vis des mesures imposées par l’Etat. Tout ceci crée des conditions peu favorables à une pénétration à large échelle de l’application et de son usage.

- Ce problème est-il uniquement d’ordre technologique ?
- En partant de mon point de vue, celui d’un professionnel des nouvelles technologies, et en dehors de toutes autres considérations, j’estime que le problème se résume à des difficultés d’adoption et d’appropriation d’une nouvelle technologie. Pour preuve, l’ensemble des applications gouvernementales sont peu utilisées chez nous et dépassent rarement la centaine de milliers de téléchargements. Wiqaytna est l’application la plus téléchargée suivie par celle de la CNSS. C’est dire le chemin qui nous reste à faire.

- Des pays comme la Chine et la Corée du Sud ont réussi dans leur stratégie de traçage des populations, d’autres ont échoué, qu’est-ce qui explique cela ?
- Les pays asiatiques en général sont connus par leur discipline et surtout par leur rapport intime à la technologie. Je pense que ces deux facteurs ont été décisifs dans leur réussite en matière de traçage digital. En Europe, la question des données privées a été un obstacle comme aux Etats-Unis.

Recueillis par A. M.

Encadré

Benchmark mondial : Le traçage des populations entre efficacité et rejet
Comme au Maroc, la stratégie de traçage des populations a eu des résultats mitigés partout dans le monde. Si le succès a été incontestable dans les pays asiatiques qui ont choisi la stratégie de dépistage de masse et qui sont connus d’emblée par leur rapport intime avec la technologie, ainsi que pour leur discipline, les expériences menées en Europe ont pour la plupart viré à l’échec. Dernier aveu d’échec en date, celui exprimé par le Président Français Emmanuel Macron qui en a fait état lors d’une interview télévisée  mercredi soir où il a également annoncé que l’application française de traçage sera remodelée à court terme, afin de mieux l’adapter au contexte local.

En revanche, la Chine, la Corée du Sud ou le Japon reconnaissent, eux, que s’ils ont pu maîtriser la propagation du Coronavirus dans des temps records sans recours au confinement total, c’est grâce à l’usage intensif d’applications de traçage ultra sophistiquées. La Chine où on ne s’embarrasse guère de “droit-de-l’hommisme” et d’autres débats autour de la gestion des données personnelles, l’usage du dispositif de traçage a été rendu obligatoire dans de nombreuses villes. Celui-ci fonctionne sur la base d’un  code QR qui indique si les personnes sont des cas possibles sur la base des informations sur leurs déplacements et leurs antécédents de voyage. Les personnes  doivent impérativement présenter leur code dans un scanner avant d’entrer dans les lieux publics. Le gouvernement chinois a même mis en place la reconnaissance faciale pour authentifier les porteurs des codes et éviter ainsi les confusions.

De son côté, la Corée du Sud s’est distinguée par rapport à la Chine en instaurant le port d’un bracelet électronique connecté à une application mobile gouvernementale pour tous les voyageurs venant de l’étranger et même les résidents. A l’autre bout du monde, la question de traçage fut mal acceptée en Occident étant donnée la sensibilité de la préservation de la vie privée. Les applications de traçage mises en place par plusieurs pays européens sont presque tombées dans l’eau. La France a même reconnu son échec avec 2,6 millions de téléchargements seulement. Ce qui reste loin des applications britanniqueet allemande, téléchargées respectivement 16 millions et 20 millions de fois.