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Tribune libre

Sartre, Nietzsche et Bezos


Rédigé par Samir Belahsen le Mercredi 16 Septembre 2020

Par ces temps de Covid, la notion d’environnement incertain prend toute son ampleur. La projection naturelle (selon Sartre) vers un demain meilleur parait de moins en moins naturelle avec cette pandémie. Certaines œuvres de JP Sartre alimentent -du moins pour moi- une vision plutôt sombre de la condition humaine. Rappelez-vous les atmosphères : les mains sales, l’être et le néant et la mort dans l’âme…



Dr. Samir Belahsen
Dr. Samir Belahsen
Dans les écoles de gestion, on nous a enseigné comment une gestion en mode projet pouvait assurer notre performance.

Il s’agit d’opter pour une organisation, articulé autour du projet, ce qui suppose une capacité à transcender les méthodes habituelles « classiques » et certaines pratiques considérées comme bonnes. Je me rappelle d’un temps ou c’était presque suffisant pour impressionner ses interlocuteurs « vieux jeux ».

On finissait par parler de sa propre existence comme projet, il n’était pas rare dans les entretiens d’évaluation de devoir répondre à des questions sur le projet de vie ou sur le projet de carrière. La bonne réponse était la plus cohérente avec le projet d’entreprise et la plus proche de la culture de l’entreprise. (Je reviendrais un jour sur cette notion qui m’a toujours indisposé).

L’idée de base est qu’on devait se projeter dans un avenir meilleur espéré. Bien entendue il fallait se projeter dans un monde d’avancées technologique et d’amélioration continue des taux de rendement, de croissance …C’était vrai dans la vie de l’entreprise et dans la vie. Un bon manager devait assumer et même promouvoir cette confusion.

Pierre Pradervand avait dédicacé son livre : « le grand OUI à la vie » à Roger qui était depuis vingt-deux ans dans les couloirs de la mort du Texas, en reconnaissance admirative de sa résilience dans ce qu’il appelle une haute école de la vie.

Pradervand y affirme l’existence d’une loi d’harmonie qui est amour inconditionnel. Il pense que tout ce qui entrait dans sa vie était pour son bien et contenait une bénédiction cachée qui finirait par se manifester à condition de demeurer ferme dans le OUI. Presque religieux.

Dans la littérature carcérale, on retrouve principalement deux grandes tendances majeures. Il y en avait ceux qui se créaient un « dream », un projet intellectuel, amoureux ou révolutionnaire pour tenir à la vie et parfois ils arrivaient tant bien que mal mais avec beaucoup de souffrances.

Je me permets de citer ici Saïda Mnebhi, qui écrivait une année avant qu’elle ne succombe, en 1978, à une longue grève de la faim :

«Je veux rompre ce silence, humaniser ma solitude
Ils m’ont désœuvrée pour que rouille ma pensée
et que gèle mon esprit.
Mais tu sais toi que je chéris, que tel un volcan qui est en vie
Tout en moi est feu… pour brûler les lourdes portes
Tout en moi est force…pour casser les ignobles serrures… et courir près de toi… me jeter dans tes bras»


Le dernier numéro d’Al Badil, en 1982 était consacré à cette littérature. Abdellatif Laâbi, Salah El Ouadie, Ahmed Habchi, Abdallah Zrika, et Abdelkader Chaoui, y avaient apporté leurs témoignages.

Il y avait aussi ceux qui ont accepté, consenti au présent, même douloureux. Ils ont été capables du grand oui dont parle Nietzsche, un oui total au bien comme au mal. Exclure la notion d’avenir leur a permis de se centrer sur le présent. 

L’espoir ne serait-il que le refuge des faibles et la dangereuse consolation de ceux qui ne savent pas vivre ? Comme le pense Rosset qui a développé cette philosophie de l'approbation au réel.

Prendre plaisir au réel tout entier, sans en masquer aucun aspect. Si dans la réalité rien ne porte à l'approuver pourtant, je peux l'aimer inconditionnellement. « Est tragique l'amour de la vie jusque dans le déchirement et la douleur extrêmes. Être heureux, c'est être heureux malgré tout ».

Nos longues journées de confinement sous le signe de l'incertitude, de l'inédit prévisible qui se profile c’est pour le moins anxiogène. Pourrions-nous trouver chez Nietzsche le rempart pour notre défense ? En questionnant d’abord ce besoin de certitude répondrait Rosset. « Ce n'est pas le doute, mais c'est la certitude qui rend fou. » « L'incertitude, le doute, le changement sont les conditions de surgissement de la nouveauté. »

Bezos, le PDG d’AMAZON fait sa synthèse pragmatique, peut-être sans le savoir, il se projette tout en gardant les pieds sur terre.  

Il vient de déclarer que les gens lui demandaient souvent de prédire ce qui va changer au cours de la prochaine décennie, mais que le fait de lui demander ce qui ne changera pas au cours des dix prochaines années peut offrir un aperçu potentiellement plus précieux.

Il préfère d’abord traiter les certitudes plutôt que de plonger dans les incertitudes.

Dr. Samir Belahsen
 

  



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