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Actu Maroc

Notre corps soignant est-il au bord de la crise de nerfs?


Rédigé par Hajar LEBABI le Vendredi 22 Mai 2020

Quatrième mois de mobilisation sanitaire générale contre le Coronavirus. Pour nos professionnels de la santé en ligne de front de cette crise depuis plusieurs semaines, la tension continue de monter et avec elle le risque d'impacts psychiques négatifs aussi. Leurs homologues de la santé mentale tirent la sonnette d'alarme et lancent des initiatives pour prévenir tout risque de rupture psychologique.



Des médecins et infirmiers saluant des guéris à leur sortie de l’hopital. Ph. MAP
Des médecins et infirmiers saluant des guéris à leur sortie de l’hopital. Ph. MAP
Souvenons-nous, c'était au début du mois de mars. Alors même que la pandémie ne faisait que commencer, un médecin interviewée à Casablanca concernant son quotidien au sein de l'hôpital craque et éclate en sanglots s'attirant ainsi la sympathie et l'empathie de l'ensemble des marocains. Alors que nous nous rapprochons du quatrième mois de mobilisation sanitaire générale, la question de l’état d’esprit du corps soignant se pose avec acuité.

Soumis à une forte pression, les membres de cette congrégation hautement sollicitée ne sont pas immunisés contre les effets psychologiques de la pandémie. En plus de la proximité avec la souffrance d'autrui, le surmenage et l'éloignement des siens rajoutent à la vulnérabilité mentales des médecins, infirmiers et autres auxiliaires du système sanitaire nationale. La peur d'une perte de contrôle générale sur la situation aussi. 

En effet, même si les cas graves, qui nécessitent des soins intensifs, sont moins nombreux que dans d’autres pays, la crainte d’un Tsunami d’infections éprouve les nerfs. Ceci alors même que lors de son dernier passage au Parlement, le chef du gouvernement, Saâdeddine El Othmani, avait révélé que seules 50 personnes porteuses du virus étaient dans un état critique et que moins d'une vingtaine étaient sous respirateurs artificiels. Ce qui signifie que le Maroc reste loin du cataclysme sanitaire vécu par des pays proches et voisins comme l'Italie, la France et l'Espagne où le nombre d'assistés respiratoires se comptait en milliers avec tout ce que cela implique comme taux de létalité et d'heures de travail en tension extrême.  

La peur du virus et de la contamination en milieu hospitalier soumet également le mental du personnel soignant à un rude épreuve. Et le souvenir de collègues disparus à cause du Coronavirus à Casablanca, Marrakech et Meknès, reste vivace. En mars déjà, 7 médecins avaient été testés positifs au virus et tout récemment une aide soignante est décédée.

«Cette pandémie a secoué tous les marocains, même les plus jeunes. Tout le monde subit des effets psychologiques qui étaient rarement connus auparavant», souligne Khaoula, une infirmière au CHU de Casablanca. «Je vous laisse imaginer l’impact psychologique sur nous qui devons soigner les patients et nous protéger en même temps». En plus, cette jeune infirmière de 24 ans doit également faire face à d’autres effets externes de la pandémie. «Mon frère est au chômage à cause de la pandémie, je dois l’aider à subvenir aux besoins de sa famille», se désole Khaoula.

Si les malades du Coronavirus sont isolés quatorze jours puis repartent chez eux, les médecins sont en quarantaine permanente. Le personnel médical est dans l’obligation de vivre seul, en état d’isolement, par crainte de contaminer les membres de sa famille. En l’absence de méthodes d’adaptation courantes - passer du temps en famille, faire de l’exercice, décompresser et se ressourcer - nos héros sont davantage tributaires de leur propre résilience et de leur santé mentale. 

Quand il y a de la vie, il y a de l’espoir

Seul bémol à cette situation de stress est la fierté de contribuer, de manière significative, à la mobilisation nationale contre la pire crise sanitaire jamais vécue par le pays. Les marques de soutien exprimées par la population ainsi que la satisfaction de contribuer au rétablissement des patients, est une autre source de motivation. Mais face à l'ampleur de cette crise inédite, un support psychologique s'impose.

D'où la multiplication d'initiatives de professionnels de la santé mentale qui ont décidé de se mettre au service de leurs confrères de la médecine générale à travers la mise en place de cellules de soutien psychologiques (voire trois questions) dont la dernière en date est celle de l'Université Mohammed V de Rabat. 

Bien que ces efforts n'en soient qu'aux débuts, le soutien élargi en santé mentale doit être continu et de grande envergure, pour résoudre divers problèmes systémiques. La gravité du moment ne doit surtout pas être sous-estimée, et son impact sur les professionnels de la santé aussi. 

En plus du soutien psychologique, dans différentes villes du Royaume, des personnes se sont mobilisées pour encourager ces travailleurs essentiels en leur offrant des repas ou à travers de simples messages d’encouragement. Désormais, il faudra également penser à l'après coronavirus. Comme les soldats qui reviennent de guerre, les professionnels de la santé devront digérer des traumatismes dont on est loi d'estimer la profondeur. Lorsque cette crise médicale aiguë prendra fin, une crise de santé mentale pourrait émerger dans ce milieu.

En attendant, dimanche 24 mai, le compteur de la propagation du coronavirus indique 7433 cas de contamination totalisés depuis le début de la pandémie. Sur ce total, 4703 sont déjà guéris, soit environ 63% des cas. Ce qui nous donne un total de 2730 cas actifs, situant ainsi le pays toujours en deuxième phase, bien loin des 10.000 cas, synonyme de troisième phase et de contamination communautaire marquée par une explosion des contaminations.

Mais la vigilance reste de mise. Il suffit en effet de deux ou trois clusters non maîtrisés pour que les compteurs s’affolent. Mais même dans ce cas, le corps soignant verra sa mobilisation maintenue en l’état actuel des effectifs sollicités, jusqu’au seuil des 8.000 cas actifs qui nécessitera le recours aux renforts parmi les étudiants des dernières années de médecine. Prions pour que cela n’arrive jamais. 
Hajar LEBABI 

3 questions à Hafidi Alaoui Moulay Ismail

Hafidi Alaoui Moulay Ismail
Hafidi Alaoui Moulay Ismail
« La phase post-confinement ne sera pas vécue de la même manière, surtout pour le corps médical»
 
Le dirigeant de la cellule psychologique de l’Université Mohammed V, Hafidi Alaoui Moulay Ismail, nous livre ses réflexions sur l’état de santé du personnel médical.

Selon les données collectées par votre cellule, comment est l’état psychologique du corps soignant ?
L’état du personnel médical dépend de la capacité de chacun à faire face au stress et à encaisser.
Les médecins et les infirmiers peuvent subir des problèmes professionnels et relationnels, des problèmes qui sont liés au système de management de chaque hôpital ou même des problèmes personnels, car il y’a des soignants qui n’arrivent pas à lier entre travail et gestion de leur foyer familial. Il y’a ceux qui sont très sensibles à cette situation et sont vite capables de s’effondrer. D’autres sont plus résistants, mais, jusqu’à quand pourront-ils résister ? Si la pandémie dure, l’apparition de symptômes lourds comme le Burn out, la perte de confiance en soi, l’anxiété, la dépression peut s’accentuer.

Qui sont les soignants le plus exposés aux effetx psychologiquex de cette pandémie ? 
 Au niveau des soignants nous avons enregistrés deux types. Ceux qui sont en première ligne et ceux qui côtoient directement sont plus exposés au risque d’anxiété et de troubles psychologiques et bien d’autres, surtout pour ceux qui sont en réanimation ou qui suivent de très près les malades atteints du coronavirus. La situation est différente pour les soignants qui sont en dehors de la zone à risque, bien qu’ils subissent également ces effets, mais ils sont moins graves.

Quelles sont les répercussions que pourraient avoir cette pandémie sur leur santé mentale après la fin de cette crise ?
Il y aura forcément des conséquences dont certaines sont irréversibles, parmi lesquelles il y a le stress post-traumatique. Nous sommes traumatisés par ce virus à un tel point qu’il pourrait modifier notre façon de voir l’autre et mener sa vie normalement. Il risque également de développer des troubles obsessionnels, et même des crises de panique. La socialisation sera perturbée par le post confinement. Nous avons subi un changement brutal qui a provoqué une psychose, tout le monde se sent menacé. La phase post-confinement ne sera pas vécue de la même manière, surtout pour le corps médical. 

Recueillis par H. L.

Repères

Reconnaissance envers les femmes du secteur médical
Dans le cadre de la mobilisation nationale pour la lutte contre la propagation du Coronavirus, l’Association Femme pour la diversité et la paix (AFDP) lancera la semaine prochaine une initiative dont le but est de valoriser les efforts des femmes opérant dans le domaine médical. Cette initiative, baptisée «Elle est à l’hôpital pour lutter contre le Coronavirus», vise à mettre en avant la souffrance de ces femmes militantes. L’association procédera également, jeudi prochain à Rabat, à la distribution d’équipements médicaux préventifs, notamment des masques et des gels antiseptiques.
Les infirmiers en quête de promotion
Après les réponses données par le ministre de la Santé sous le dôme du Parlement et les déclarations qu’il a faites lors de plusieurs visites sur le terrain, les infirmiers et sages femmes titulaires du diplôme d’assistante sanitaire agréée par l’Etat ont renouvelé leur demande pour leur permettre une promotion exceptionnelle. Dans une lettre adressée au ministre de la Santé, les infirmiers ont exprimé leur envie que le ministère réponde à leurs revendications. Ces derniers demandent à ce que les autorités ressentent leurs souffrances psychologiques, physiques et matérielles et qu’ils dissipent le doute quant à leurs perspectives de carrière. Les infirmiers insistent sur le fait que cette promotion doit se concrétiser au plus vite sans lien ou conditions avec la pandémie.