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Maroc - France : Les chances d’une incertaine réconciliation [INTÉGRAL]


Rédigé par Anass MACHLOUKH Mardi 28 Novembre 2023

Au moment où les spéculations augurent d’un dégel des relations franco -marocaines, ce scénario demeure peu concevable à court terme et dépend de plusieurs paramètres, selon les experts interrogés par “L’Opinion”. Décryptage.



Droits réservés.
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Réchauffement, dégel, détente, apaisement,... autant de qualificatifs qui tiennent du jargon climatique, dont on use souvent ces derniers jours pour désigner ce qui ressemble à une sorte d’accalmie dans les relations franco-marocaines. Depuis la nomination de la nouvelle ambassadrice, Samira Sitaïl, à la tête de l’ambassade marocaine à Paris, les spéculations fusent de toutes parts sur une éventuelle réconciliation entre le Maroc et la France, dont le dialogue est quasiment rompu au plus haut niveau depuis 2021. Une rupture exacerbée par la crise des visas, l’affaire de la Résolution du Parlement européen, dont les chevilles ouvrières seraient des proches d’Emmanuel Macron et la séquence du séisme où le Royaume a fait l’objet d’une campagne de dénigrement médiatique inédite à l'Hexagone. L’optimisme a gagné certains commentateurs lorsque SM le Roi a reçu l’ambassadeur français, Christophe Lecourtier, qui lui a remis ses lettres de créances. Une réception qui a suscité un ouf de soulagement pour l’ambassade de Paris!, lâche une source diplomatique. 

Depuis lors, les signes jugés “de bon augure” se sont multipliés. On en cite l'accueil du président de l’Agence française de développement, Rémy Rioux, par le Chef de la diplomatie marocaine, Nasser Bourita. En plus de cela, les propos de l’ambassadeur Lecourtier au micro de Radio 2M, aux allures d’un mea culpa officiel, ont marqué les esprits. "Quel gâchis de notre part", a-t-il regretté, en faisant allusion aux restrictions des visas. En plus de l’annonce de la fin des restrictions des visas, l’ambassadeur a souligné que le président Macron partagerait son avis. Évidemment que l’ambassadeur ne se serait pas livré à un mea culpa si spectaculaire de son propre chef, sans qu’il ait eu l’aval du Quai d’Orsay ou de l’Elysée. De quoi attiser la curiosité sur une éventuelle volonté de Paris de tourner la page de la crise. Une volonté qui serait corroborée par le soutien ostensible de la France au Maroc au Conseil de Sécurité lors du vote de la Résolution 2703 sur le Sahara. 

Paris a tâché de proclamer haut et fort son soutien au plan d'autonomie, par la voix de son ambassadeur à l’ONU, Nicolas de Rivière, qui a souligné le soutien de son pays à la reprise des tables rondes. Conscient de l'intransigeance du Maroc dans l’affaire du Sahara qui est désormais “le prisme à travers lequel le Royaume considère son environnement international”,  Christophe Lecourtier a assuré lors de son passage à 2M que son pays sera “un allié constant, fidèle, créatif, dynamique, de ce que le Maroc entreprend et poursuit”. 
Réconciliation, vraiment ?

Or, tout dépend de « jusqu’où ira Paris », tranche Emmanuel Dupuy, Président de l'Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE), qui estime que rien n’augure, jusqu’à présent, d’une réconciliation entre les deux pays.

“La réconciliation se reflète par des actes”, estime notre interlocuteur qui rappelle que la visite du président Macron au Maroc n’est toujours pas à l’ordre du jour. “C’est une façon de montrer que la page de la crise est tournée au niveau des Chefs d’Etat”, poursuit-il.

Dans ce contexte où le futur de l’axe Paris-Rabat est peu lisible, seuls quelques gestes peuvent sortir les relations de l’impasse, selon M. Dupuy qui juge que la France est appelée à soutenir plus audacieusement le Maroc dans le dossier du Sahara avec toutes les conséquences qui vont avec. “Il me semble que la France n’a pas évolué”, estime l’expert, soulignant que Paris reconnaît certes la pertinence du plan d’autonomie sans pour autant dire que c’est la seule solution possible, à l’instar d’autres pays comme l’Espagne. 

Donc, aux yeux de notre interlocuteur, toute évolution de la position française dépend de la volonté de Paris d’aller jusqu’au bout de son soutien à l’initiative d’autonomie. Paris est-il prêt à franchir le Rubicon ? Emmanuel Dupuy se dit un peu circonspect pour la simple raison que l’Elysée hésite à poser une telle démarche irréversible par crainte de froisser l’Algérie. Preuve en est, poursuit M. Dupuy, que le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, est allé à Alger au lendemain du vote de la Résolution 2703 pour rassurer les Algériens, dans un jeu de “check and balances”. Ceci dit, il y a toujours cette diplomatie d’équilibre qui persiste. 
 
Sahara : le défi de franchir le Rubicon et le paradoxe algérien !

Soutenir la marocanité du Sahara veut dire agacer l’Algérie, voire même une crise aiguë avec son régime. Un choix que la France doit assumer, tranche Aymeric Chauprade, ex-député européen et ancien membre du Rassemblement National, qui est on ne peut plus clair. “De nos jours, un tropisme algérien est un tropisme masochiste”, assène le politologue dans une déclaration à “L’Opinion”, ajoutant que la France ne peut pas se permettre de continuer à se rapprocher désespérément d’un régime qui se nourrit de la rente mémorielle. 
“La France ferait mieux de tenir un discours de vérité et de fermeté avec Alger”, poursuit M. Chauprade, qui reste optimiste quant à la capacité de la France à suivre la tendance internationale de soutien à la marocanité du Sahara. Ce qui sera une évidence au cas où la droite nationaliste accède au pouvoir. “L’une des premières mesures de Marine Le Pen, si elle est élue, sera de reconnaître la souveraineté du Maroc sur son Sahara”, assure notre interlocuteur. 
 
Paris amené à repenser ses alliances !

Pour l’instant, le président Emmanuel Maroc semble toujours coincé dans son tropisme algérien. Une politique caractéristique du “en même temps” du locataire de l’Elysée, selon Alexandre Negrus, président de l’Institut d’études de géopolitique appliquée, qui précise que “la France serait perdante à négliger son partenaire marocain”, avec qui “les alliances peuvent s’avérer efficaces dans le cadre d’une vision stratégique de long terme”. Ce calcul s’impose au président français dont le mandat a été marqué par un fort recul de la France sur la scène africaine, surtout au Sahel, et une recrudescence du sentiment anti-français au Maghreb. 
 
La balle chez un Macron sous pression ! 

Par ailleurs, le locataire de l’Elysée reste sous pression de l’opposition de droite qui plaide instamment pour la réconciliation avec le Maroc quel qu’en soit le prix. En dépit du contexte actuel tendu, ce scénario n’est pas inimaginable aux yeux des experts qui renvoient à l’excellence de la coopération économique dont la crise politique n’a pas eu raison. Les échanges commerciaux, rappelons-le, sont en constante hausse avec une progression de 24% en 2022. Ce à quoi s'ajoutent la présence active de près de 1000 entreprises françaises au Royaume et l'essor de la coopération militaire. 
 

Trois questions à Emmanuel Dupuy “Le Maroc a l’avantage légitime d’être le seul pays crédible au Maghreb”

Emmanuel Dupuy, Président de l'Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE), a répondu à nos questions.
Emmanuel Dupuy, Président de l'Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE), a répondu à nos questions.
Comment envisagez-vous les relations franco-marocaines et franco-algériennes si la droite arrive au pouvoir ?
 
- Quel que soit le successeur d’Emmanuel Macron, il y aura certainement, de mon point de vue, une différence d’approche à l’égard de la politique à suivre à l’endroit du Maroc avec une éventuelle amélioration. La personnification de la crise est telle que la divergence actuelle tient plus à un malentendu entre les Chefs d’Etat.  De l’autre côté, si on prend les choses d’un point de vue politique, en cas d’une alternance qui conduirait la droite ou l’extrême droite à l’Elysée, les relations auraient tendance à se renforcer puisque Marine Le Pen est pro-marocaine. Elle l’a démontré. Même une partie de la majorité présidentielle actuelle a du mal à suivre le président Macron sur le Maroc. Quelques députés comprennent mal comment le président s’est empêtré dans une crise aussi aiguë avec le Royaume.  
 
- Pourquoi beaucoup de diplomates et politiques français pensent que la France a intérêt à se réconcilier en urgence avec le Maroc ?
 
- Je rappelle que le contexte actuel marqué par la guerre au Proche Orient complique les relations de la France avec le Monde arabe. En témoigne la lettre d’un groupe d’ambassadeurs français au président dans laquelle ils expriment leur inquiétude de la position française jugée partiale en faveur d’Israël et ses répercussions sur le statut de la France en tant qu'interlocuteur crédible. Pour cette raison, je pense que personne ne veut que les relations avec le Maroc, un allié indispensable, soient dégradées davantage dans un contexte aussi difficile. En plus de cela, la réconciliation avec le Royaume est jugée d’autant plus nécessaire que le reste des Etats au Maghreb peinent à être crédibles.
 
- Malgré la crise, la coopération économique et militaire ne semble nullement affectée par la crise politique, est-ce une preuve d’un réalisme triomphant ?
 
- La France a compris que sur le plan militaire elle fait face à la concurrence d’autres acteurs tels que les Israéliens qui, depuis les accords d’Abraham, ont plus d’accès au marché marocain. Les entreprises françaises ont bien compris que si elles ne font rien, elles vont perdre le marché marocain et, de facto, le reste du marché africain. Tout le monde a compris que le Maroc est devenu une porte vers les pays du voisinage.

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Trois questions à Emmanuel Dupuy “Le Maroc a l’avantage légitime d’être le seul pays crédible au Maghreb”

​Alexandre Negrus, président fondateur de l’Institut d’études de géopolitique appliquée, a répondu à nos questions.
​Alexandre Negrus, président fondateur de l’Institut d’études de géopolitique appliquée, a répondu à nos questions.
Comment voyez-vous le futur des relations franco-marocaines pendant le reste du quinquennat Macron ?

- L’avenir de la relation franco-marocaine dépend de beaucoup de facteurs. La France doit d’abord reprendre pied dans son agenda africain de manière générale et je crois que les rapports avec le Maroc vont largement en dépendre. La France et l’Europe doivent regarder davantage vers le Sud et la Méditerranée pour des raisons sécuritaires, politiques et géoéconomiques. La relation franco-marocaine pourrait être le pivot de la relation Nord-Sud.

Catherine Colonna avait annoncé au lendemain du séisme que la visite du président Macron était toujours à l’ordre du jour, avant d’être démentie par un communiqué du gouvernement marocain. Pensez-vous que cette visite est toujours possible dans le contexte actuel ?

- Seules les autorités françaises et marocaines sont en mesure de maîtriser cet agenda et de créer les conditions d’une nouvelle page de leurs relations. Si le Maroc invite formellement et officiellement le président français, il est évident que ce dernier devrait s’y rendre tout en ayant saisi, au préalable, l’agenda international marocain. Défendre les intérêts français n’est pas incompatible avec les ambitions affichées par le Maroc. Chacun, à son niveau, doit arrêter d’analyser cette relation de façon manichéenne. Une relation renouvelée, respectueuse des intérêts de chacun, est possible.
 
Que pensez-vous du choix de la nouvelle ambassadrice qui vient du monde médiatique et s’est faite remarquer en défendant le Maroc sur les plateaux de télévision pendant la polémique sur l’éventuel refus par le Maroc de l’aide française après le séisme d’Al-Haouz ?
 
Le Maroc n’avait plus d’ambassadeur à Paris depuis le 19 janvier 2023. La nomination d’une femme issue du monde des médias est également significative de l’importance de la communication entre la France et le Maroc, qui ont eu beaucoup de mal à s’entendre dernièrement et notamment par médias interposés.
 



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