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Culture

Littérature : Quel avenir pour une critique littéraire qui peine à émerger ?


22 Juin 2022

La critique littéraire et la littérature ne semblent plus faire bon ménage. Si la première est devenue «mondaine», c’est parce que la seconde est souvent le fait d’auteurs autoproclamés «écrivains». Le vide ainsi semble répondre au vide... car c’est une littérature sans «circuit de validation» et donc sans «légitimité» littéraire, pourrait-on dire.



Une critique littéraire peut-elle exister sans littérature ? La question n’est pas de pure forme car la critique littéraire ne saurait exister sans son objet qui s’appelle la littérature. Dans la vie d’une oeuvre littéraire, sa lecture est à divers stades. D’abord celle-ci se manifeste au stade du manuscrit. Dans ce contexte, il est possible ainsi d’avancer que :

1) La critique littéraire au sens de première lecture est familiale, conviviale et amicale, d’abord, en somme « mondaine ».

2) La seconde lecture est de groupe littéraire et d’affinités. Le surréalisme dont les poètes se faisaient lire entre eux et appréciaient les oeuvres des uns et des autres par rapport à un ensemble de « critères » d’émancipation poétique des prédécesseurs et d’audace dans l’expression, peut en être l’exemple dans une dynamique de lecture critique et d’amélioration de l’oeuvre. Le surréalisme, faut-il le rappeler, est représenté par des figures emblématiques de la poésie française, comme André Breton, Paul Eluard, Aragon, Apollinaire, Desnos, Soupault et tant d’autres encore.

Le rôle du groupe, à ce stade, est important comme ont pu le montrer les groupes littéraires de par le monde. Le roman de la dictature né en Amérique latine et qui a un destin universel, est né du partage et de la volonté de quelques écrivains, Augusto Roa Bastos, Mario Vargas Llosa, Miguel Ángel Asturias, Alejo Carpentier, Gabriel-Garcia Marquez. Au Maroc, en termes de l’effet groupe, il est possible de citer celui de la revue Souffles avec Abdellatif Laabi, Tahar Ben Jelloun, Zaghloul Morsy, Mustapha Nissaboury, Mohammed Khaïr-Eddine, en Tunisie celui d’Alif et en Algérie le groupe qui s’était constitué autour de Jean Senac et de son émission « Poésie sur tous les fronts ».

Un autre exemple d’effet de groupe peut être représenté par le magazine Integral, fondé par le couple Mohamed Melehi (peintre) et Toni Maraini (critique d’art), au lendemain de la disparition de Souffles qui seront rejoints dans cette aventure par Mohamed Chebaa, Farid Belkahia pour non pas offrir une alternative post-mortem à Souffles mais créer un espace favorable à l’expression plastique… et poétique.

3) Le 3ème niveau de lecture et 1er niveau de la lecture professionnelle d’un manuscrit, est celui de l’éditeur à travers l’avis autorisé du comité de lecture spécialisé qui prend la décision de publier ou non le manuscrit.

L’avis du comité de lecture n’est jamais « arbitraire » en soi car il s’appuie sur un nombre de critères qui renvoie aussi bien à la spécialisation de l’éditeur - un éditeur de romans policiers n’acceptera pas de publier des romans qui relèvent de la littérature du voyage, sauf sous forme d’intrigue policière - qu’à sa ligne éditoriale et ses choix littéraires qui reposent sur une fine connaissance de la littérature par les membres du comité de lecture.

Dans l’édition française Minuit a été, principalement, l’éditeur du Nouveau Roman. Maspero qui avait fait du tiers-monde sa passion, publiait des auteurs du tiers-monde. Il compte dans son catalogue Abdallah Laroui, Samir Amin ou Frantz Fanon… et ainsi va le monde de l’édition !

Du manuscrit à l’objet livre

Ce sont ces différentes lectures qui s’expriment tout au long de la vie d’un manuscrit qui vont donner naissance à l’objet livre. Après la parution de l’objet livre, d’autres niveaux de lecture se font jour. Ce sont les niveaux de lectures professionnelles qui donnent naissance à ce l’on peut appeler communément « la critique littéraire ».

1) La presse

La presse qui comprend également les magazines rédige des avis de parution, des notes et compte-rendu de lecture, plus ou moins élaborés, dans le cadre des contraintes de temps et d’espace propres à la presse périodique. Pour donner un exemple, un compte-rendu de lecture dans Le Monde ou L’Opinion dépasse rarement les 2500 signes, avec des marges de tolérance minimes. Dans cette catégorie, il est fait allusion uniquement aux articles qui paraissent dans les rubriques spécialisées, comme Le Monde des livres ou L’Opinion Culture, généralement rédigés par des journalistes spécialisés, des journalistes culturels, comme en politique ce sont des journalistes politiques, en économie des journalistes économiques qui rédigent les articles de ces rubriques.

La presse dans ses lectures a pour vocation d’informer sur les nouvelles parutions, notamment par des notes de lecture et non par le biais des communiqués de presse des éditeurs. L’analyse suppose d’autres registres pour permettre à l’analyse de se développer hors des contraintes d’espace et de temps.

2) Les revues

En France, le rôle d’une revue comme Tel Quel dans la théorisation du Nouveau Roman, n’est plus à souligner. Communication a donné des études majeures sur la sémiotique de l’image, l’analyse du cinéma. Ce sont les revues spécialisées qui donnent prise à la critique littéraire comme analyse de l’oeuvre dans ses dimensions esthétiques, sociales, historiques, etc.

La critique littéraire, enfin, ce sont des outils pour analyser le matériau fiction : l’outil sociologique, psychanalytique, linguistique, par exemple. Ces outils interviennent également dans les comptes rendus de lecture de la presse en général, en surface, jamais en profondeur car elle n’en a pas vocation.

3) L’université

On peut dire que l’université est le siège de la Critique littéraire. Les revues spécialisées sont animées par des universitaires et les capacités de théorisation appartiennent à son univers. En l’absence de cette critique universitaire qui déborde de moins en moins rarement des mémoires de fin d’étude et des rédactions de thèse, la critique littéraire aura du mal à se définir, à se développer en dehors du champ de l’université. La presse culturelle en ressent le manque car la critique littéraire a besoin de la maîtrise de ses outils pour s’épanouir et contribuer à fonder « le goût de la lecture » sur la pertinence et la profondeur de l’analyse littéraire.



Abdallah BENSMAÏN


L’éducation à la littérature
 
On ne peut pas comprendre la manière dont les textes «littéraires» publiés au Maroc circulent sans comprendre leurs voies de circulation. C’est, en effet, dans les milieux de l’enseignement (notamment supérieur) que ces textes circulent le plus. Mais qui favorise leur circulation ? Ce sont, d’une part, des enseignants qui sont en même temps des «écrivains» ou des enseignants qui, pour accéder au statut artificiel de «critiques littéraires», se laissent «instrumentaliser» par les premiers qui leur servent d’intermédiaires pour publier leurs dissertations scolaires présentées sous le label «essai» de critique littéraire. Il n’y a qu’à se pencher sur les «catalogues» des éditeurs pour voir qui écrit sur qui et qui édite qui (et quoi) ! Une guerre qui ne dit pas son nom est, par ailleurs, souvent déclenchée contre les écrivains marocains publiés en France.

Cette situation a des conséquences fâcheuses sur l’expérience esthétique des lecteurs (essentiellement des étudiants) et donc sur la formation du goût littéraire au Maroc. Être habitué à lire de mauvais textes «littéraires» conduit à développer une faculté de dégoût (et non pas de goût) littéraire chez les jeunes lecteurs auxquels l’institution universitaire transmet des textes qui déforment leurs goûts littéraires en instituant une mauvaise éducation à la littérature.



Khalid Zekri
Professeur de littérature et auteur de « Modernités arabes »

 







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