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Culture

Littérature : La critique littéraire à l’épreuve de Facebook


Rédigé par Abdallah BENSMAÏN le Mercredi 27 Janvier 2021

Avec l’hégémonie des réseaux sociaux, les métiers de la plume subissent les affres de la superficialité et de la perte de sens.



Littérature : La critique littéraire à l’épreuve de Facebook
La littérature fait sens et ce sont les porteurs de clés comme ont pu l’être Roland Barthes, ou Julia Kristeva, plus généralement, le groupe qui gravitait autour de la revue Tel Quel (Jean Thibaudeau, Jean Ricardou, Marcelin Pleynet, Jean-Louis Baudry, Julia Kristeva), celui de Poétique (Gérard Genette, Tzvetan Todorov, Hélène Cixous, Philippe Hamon, Philippe Lejeune) ou de Communications, une école pour la sémiotique de l’image (Roland Barthes, Edgar Morin, Christian Metz)... qui ouvraient n’importe quel texte, aussi confus et fermé fusse-t-il, qui ne hantent plus les chemins de la critique littéraire. Des publications se font entendre sur internet mais ne semblent pas encore faire école : la spécialisation, ce ciment théorique qui fait l’école, n’est une référence nulle part.

En attendant, la critique littéraire relève du simulacre comme dirait Jean Baudrillard : l’ère de la simulation s’ouvre par une liquidation des référentiels. La critique littéraire n’analyse plus : elle fait semblant. Ses outils ne sont plus des concepts mais de simples mots, des signifiants sans référents. Imagine-t-on le chirurgien troquant le scalpel pour un couteau ? C’est ce qui semble se passer dans la critique littéraire qui n’opère plus à proprement parler mais prend plaisir à charcuter. 

« Le simulacre n’est jamais ce qui cache la vérité - c’est la vérité qui cache qu’il n’y en a pas. Le simulacre est vrai », ainsi que l’affirmait L’Ecclésiaste (Celui qui s’adresse à la foule – une foule anonyme sur la place publique comme sur Facebook). Baudelaire n’a-t-il pas dit que « La plus belle des ruses du Diable est de vous persuader qu’il n’existe pas ! » : tout l’effort de ce simulacre de critique littéraire est de faire croire que la critique littéraire n’existe pas en soi. Dans l’absolu, écrire sur la littérature, c’est faire œuvre de critique littéraire ! Sanae Ghouati dira : « Tout le monde est devenu critique et lecteur « professionnel» même ceux qui n’ont jamais étudié une théorie littéraire, ni les genres ni les pratiques ni l’histoire de cette dernière... ».

Internet ou la malédiction des métiers de plume
Qui est Don Quichotte ? Michel Onfray répond, en substance, «Un homme qui a lu trop de romans de chevalerie et décide que la fiction qu’ils racontent est plus vraie que le monde qui l’entoure ». Pour Don Quichotte « le réel n’a pas eu lieu » et sa prise des «moulins (à vent) pour des géants » ne devraient nullement surprendre. Pour Michel Onfray, Don Quichotte est l’archétype du lecteur : « ce qu’il croit devient vrai et le vrai devient une fiction ».

Les maquettes dans l’immobilier sont conçues comme des outils de vente. Le client n’achète pas un logement mais dans la réalité sa représentation qui lui confère un réalisme à vous faire prendre les vessies pour des lanternes… ou le rêve pour la réalité ! La critique littéraire pâtit en ces années Facebook du syndrome du stade où chaque spectateur se prend pour l’arbitre, l’attaquant en pointe, le défenseur ou le goal… qui a envahi la presse et la critique littéraire : chacun se prend pour un journaliste politique, un expert en économie, une sommité des relations internationales et un critique littéraire averti. Umberto Eco dira : « Les réseaux sociaux ont donné le droit à la parole à des légions d’imbéciles qui avant ne parlaient qu’au bar et ne causaient aucun tort à la collectivité. On les faisait taire tout de suite. Aujourd’hui ils ont le même droit de parole qu’un Prix Nobel ».  

L’auteur de « Numéro zéro » fera aussi remarquer qu’« Internet a repris le flambeau du mauvais journalisme ».

Kamal Benbrahim, réagissant au phénomène des «journalistes» autoproclamés dira avec lucidité : « C’est un peu le cas des écrivains aussi. Certains le deviennent, le revendiquent, dès la première esquisse de ligne. C’est la malédiction des métiers de plume ». Ce qui était impossible en presse écrite, à l’écran ou à la radio, devient une simple formalité avec internet et le réseau social Facebook, lequel, bien entendu, n’a ni rédacteur en chef, ni chef de rubrique, ni modérateur, dans le sens technique du terme. Avec ce formidable média qu’est internet et son absence de hiérarchie professionnelle et de valeurs, tout le monde est journaliste, tout est prose, tout est poésie (quitte à décevoir Mr Jourdain qui fut sensible à l’idée que prose et poésie pouvaient ne pas être une seule et même chose). Il suffit de parler de la société pour être sociologue, de caractère pour être psychologue, de langage pour être linguiste, de tribus pour être anthropologue... d’écrire pour être journaliste.

Christian Salmon, auteur de Storytelling, dira, en substance, que ce qui fait autorité, ce n’est ni le parcours universitaire, ni les ouvrages validés par la communauté scientifique (la critique littéraire est une science, en tant que méthodologie, technique d’analyse, avec ses contraintes et ses concepts) mais la présence médiatique : « On est passé de l’intellectuel autorisé, l’auctoritas, à l’intellectuel médiatique », avec sa part de construction d’image et de profondeur marketing. Séduire et non plus convaincre est le ressort primordial de cette critique littéraire qui prospère sur les réseaux sociaux malgré les poches de résistance qui apparaissent, ici et là, avec des revues électroniques encore inaudibles.

Abdallah BENSMAÏN
Extrait de la conférence présentée au colloque « « Le roman marocain de langue française : Lectures croisées d’un renouveau littéraire » à la Faculté des Lettres d’Aït Melloul, Université Ibn Zohir, Agadir