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Monde

Liban : Entre le Hezbollah et le juge Bitar rien ne va plus


Rédigé par La rédaction le Jeudi 14 Octobre 2021

Le juge qui enquête sur l’explosion du port de Beyrouth s’est attiré l’hostilité du Hezbollah et vient d’être encore une fois dessaisi du dossier.



"La voie judiciaire suivie dans cette affaire pousse le pays vers la sédition. "L’ancien ministre libanais des Finances, Ali Hassan Khalil, ne voit pas d’un bon œil l’enquête sur l’explosion du port de Beyrouth. Le 4 août 2020, cette catastrophe avait fait 215 morts, 6.500 blessés et détruit une partie de la capitale libanaise.

Le député du mouvement chiite Amal lance un avertissement lourd de sous-entendus à peine voilés: "Il y aura une escalade politique et peut-être d'une autre nature, si le cours de cette affaire n'est pas corrigé". Il a refusé hier de comparaître devant le juge Tarek Bitar, chargé des investigations. Résultat, le magistrat a émis un mandat d’arrêt contre l’homme politique. Un choc frontal qui ne pouvait rester sans conséquence, aboutissant à un énième rebondissement dans le bras de fer opposant la justice à la classe politique libanaise.

Le juge Bitar a été finalement temporairement dessaisi du dossier le 12 octobre. En septembre dernier, il avait déjà été suspendu provisoirement à la suite d’une plainte déposée par l’ancien ministre de l’Intérieur sunnite Nouhad Machnouk.

Ce nouveau dessaisissement résulterait surtout de l’intervention de Hassan Nasrallah, le secrétaire général du Hezbollah. Le leader du parti chiite libanais s’en est pris publiquement au magistrat ce 11 octobre. Il l’accuse notamment de partialité. La plupart des dirigeants visés par ses poursuites étaient en effet proches politiquement du Hezbollah.

"Nous voulons un juge honnête et transparent et que l’enquête se poursuive", a-t-il lancé avant de marteler: "Aux familles des victimes, je dis: “Vous n’arriverez pas à la vérité et à la justice avec le juge Bitar”".

Ingérence américaine

Même son de cloche pour la défense d’Ali Hassan Khalil, qui a déclaré dans une interview accordée à la chaîne libanaise Al-Mayadeen, que "Le juge Bitar a le droit d'avoir une opinion politique en tant que citoyen, mais, en tant que juge, il est responsable de la justice. […] Aucun juge ne peut rester dépendant des médias ou de l'opinion publique. "Taxé de parti pris sur l’affaire, le magistrat serait même soupçonné de recevoir des soutiens de l’étranger. "L'enquêteur judiciaire a rencontré, quelques minutes après l'émission du mandat d'arrêt contre moi, une délégation étrangère pour une durée de quarante-cinq minutes", indiquait Ali Hassan Khalil sans préciser la nationalité de cette délégation.

Une position partagée par Hassan Fadlallah. Le 13 octobre le député du Hezbollah a pour sa part, pointé du doigt les ingérences américaines dans l’enquête sur l’explosion du port.

"L'intervention américaine vise à empêcher les responsables libanais de sortir les enquêtes du cercle de la politisation. La position américaine reflète une partie de l'intervention directe dans les enquêtes pour les détourner". Pour lui c’est évident, Washington se servirait de Tarek Bitar "pour régler des comptes avec la résistance".

Le responsable médias du Hezbollah justifie ces accusations par les déclarations officielles des Américains.

En effet, le 12 octobre, lors d’un point presse, le porte-parole du département d’État américain Ned Price a déclaré: "Nous soutenons l'indépendance de la justice libanaise. […] Nous avons toujours été clairs, en rappelant que les activités terroristes et illicites du Hezbollah menacent la sécurité, la stabilité et la souveraineté du Liban. Plus tôt, Washington avait déjà exprimé son inquiétude concernant le rôle du puissant parti chiite dans le premier dessaisissement du juge Tarek Bitar.

Mais le tandem chiite Amal-Hezbollah ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. Les deux partis ont prévu d’organiser une manifestation devant le Palais de justice le 14 octobre pour réclamer le départ du magistrat. Ce différend cristalliserait ainsi les tensions politiques. L’affaire du juge Bitar semble dépasser de loin le cadre de l’enquête sur l’explosion du port.


 


Risques de débordements dans la rue
 
Une manifestation chiite contre le juge Tarek Bitar était prévue jeudi matin devant le Palais de justice. Une autre en soutien à Bitar était également attendu.

Pour la seconde fois en 48 heures, le tout nouveau gouvernement de Nagib Mikati a risqué l’implosion en raison de profonds désaccords sur l’enquête du port et le juge qui en a la charge, Tarek Bitar.

Mardi, suite à une longue intervention du ministre de la Culture Mohammad Mortada sur la nécessité de prendre position en Conseil des ministres sur le dessaisissement du juge d’instruction, de profondes divisions sont apparues et la séance a dû être levée.

Mercredi, la réunion qui devait avoir lieu a été reportée par décision conjointe du chef de l’État Michel Aoun et du Premier ministre, comme on peut le lire dans un bref tweet du bureau de presse de la présidence de la République, qui a annoncé qu’après « consultations (…) il a été convenu de reporter le Conseil des ministres qui était prévu cet après-midi (hier) ». Aucune nouvelle date n’a toutefois été fixée.

Ce qui provoque l’ire du Hezbollah et de son allié Amal, c’est que plusieurs responsables politiques chiites gravitant dans leur orbite sont poursuivis par le juge Tarek Bitar dans le cadre de l’enquête sur l’explosion du 4 août 2020. Et si aucun accord n’a été trouvé entre les différentes parties, c’est que le ministre de la Justice, Henri Khoury, a été mandaté par le président de la République de trouver une solution qui soit acceptable par tous, mais sans résultat pour le moment.

Khoury a rendu visite au président hier matin avec la proposition de régler ce différend auprès du Conseil supérieur de la magistrature, en conformité avec le principe de séparation des pouvoirs. Il a également porté cette proposition à MM. Mikati et Berry. Mais la réponse du tandem chiite est restée la même : les deux alliés insistent sur le dessaisissement du juge en Conseil des ministres, d’où le report de la réunion.

Le Hezbollah avait annoncé que ses ministres ne participeraient pas à une réunion du cabinet si le juge Bitar n’était pas remplacé.