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Tribune libre

Lettre à mes voisins! Rabat, quartier Hassan!


Rédigé par Mohamed Lotfi le Dimanche 29 Août 2021


Lettre à mes voisins!  Rabat, quartier Hassan!
 
Chers voisins, permettez-moi aujourd’hui de vous adresser franchement cette question:
 
À votre avis, pourquoi certains riches touristes saoudiens ou issus d’un pays du Khalije, préfèrent louer un appartement meublé dans notre résidence plutôt qu’une chambre à l’hôtel ?
 
Soyons francs et honnêtes! La réponse à cette question, vous la connaissez bien. La prostitution étant légalement interdite dans notre pays, on exige d’un homme et d’une femme qui se présentent à la réception d’un hôtel, un acte de mariage. Mais dans notre résidence, certains propriétaires n’exigent rien du tout de leurs passagers locataires. Le prix du loyer d’un appartement meublé peut varier entre 600DM et 1000DM par jour. Cela inclus l’achat du silence.
 
Avec le temps, certains courtiers du domaine immobilier dans notre quartier ont  intégré le plus vieux métier du monde dans leur business pour s’enrichir rapidement. Ils ont développé un marché dont le service principal est de garantir à leurs clients de la  discrétion. Si je m’adresse à vous publiquement, chers voisins, c’est pour briser le silence complice sur un phénomène qui, avec les années, a pris trop d’ampleur!

Comme moi, vous avez souvent croisé dans les escaliers, à l’entrée de l’immeuble ou dans l’ascenseur des professionnelles du travail du sexe, parfois gentiment accompagnées de leurs clients. Vous avez même été témoins, certains soirs, des bruits issus de ces appartements meublés, loués souvent pour un jour ou deux, le temps pour cette clientèle particulière de vivre clandestinement son tourisme sexuel.
 
Avec les années, une partie de notre immeuble s’est transformé à un hôtel. Certains locataires sans scrupules ont en fait carrément un bordel et ce avec la complicité des courtiers, des propriétaires et la collaboration entière du gardien de l’immeuble. Il est arrivé souvent à ce dernier de revenir de la mosquée après avoir accompli sa prière de Alfajr et aussitôt il débarrait la porte d’entrée pour laisser sortir les prostituées qui venaient de terminer leur travail après une longue nuit bien arrosée. Cette activité illicite nocturne était devenue pour notre gardien une occasion en or pour augmenter ses revenus en offrant des services particuliers à une clientèle particulière en toute discrétion.

Mais avec le temps, le travail du gardien et la prostitution dans notre immeuble n’étaient plus un secret pour personne, non seulement dans la Résidence, mais dans le quartier entier. La mauvaise réputation de l’immeuble a pris une telle ampleur qu’un jour la vente d’un appartement n’a pas pu avoir lieu quand l’acheteur a découvert le vice caché de notre belle résidence.
 
En confiant un jour ce problème à des voisins du quartier, j’ai appris que la prostitution n’a pas entaché uniquement la réputation de notre résidence. Dans d’autres immeubles, certains propriétaires offrent les mêmes services au même type de clientèle, mais d’après ce voisin aucun  immeuble ne dépasse la mauvaise réputation du notre parce qu’il est le plus prestigieux, le plus chic, et dont la portail d’entrée et l’ascenseur de marque allemande, donne l’impression aux clients qu’ils sont dans un hôtel 4 étoiles.  “Tout le monde sait et tout le monde fait semblant de ne pas savoir” m’a dit mon voisin. Pour masquer leur commerce “clandestin”, “certains propriétaires lui donnent le qualificatif de “Projet”!  A t-il ajouté avec un sourire ironique.
 
Jadis, dans plusieurs villes marocaines, la prostitution était réservée à certains quartiers avec la permission plus ou moins officielles des autorités. Aujourd’hui, des enfants sont témoins du bordel dans leur propre immeuble. Au nom de quel principe, chers voisins, nous les adultes, devrions les laisser subir cela ?
 
Devant la gravité de la situation, il fallait agir et nous avons été finalement plusieurs propriétaires à réagir en prenant le taureau par les cornes. En 2019, 16 ans après la construction de l’immeuble, nous avons rendu officiel notre bureau de syndic auprès des autorités avec l’objectif principal de combattre la prostitution dans notre résidence. Le président du syndic, élu lors d’une assemblée générale des copropriétaires, a mené toute une bataille pour imposer aux récalcitrants (qui offrent des services particuliers à une clientèle particulière) l’installation d’un système de surveillance à l’entrée de l’immeuble. Il n’hésitait pas de faire appel à la police quand le bruit des locataires de fin de semaine, dérangeait le sommeil des résidents permanents.
 
Durant deux ans, notre immeuble est devenu une zone de bataille entre des intérêts privés et l’intérêt général. Devant ces nouvelles mesures, les propriétaires qui n’ont jamais habité l’immeuble et dont le seul intérêt est de faire de l’argent, ont décidé de ne plus payer les frais du syndic ce qui a obligé le président d’engager des poursuites judiciaires en faisant appel au service d’un avocat. L’argent qui devait servir à réparer et entretenir l’immeuble a été investi dans une cause dont on pouvait se passer si le respect de la dignité humaine entre voisins-copropriétaires l’emportait sur le profit.
 
Chers voisins, ce conflit entre des intérêt privés et l’intérêt général au sein de notre immeuble a fini par décourager la plus part d’entre vous. Les propriétaires récalcitrants ont tout fait pour salir la crédibilité et la réputation du président du syndic. Leur objectif était de faire disparaître toute organisation qui va à l’encontre de leurs intérêts. Devant autant d’acharnement, le président lui-même a fini par démissionner et la raison principale  de sa démission c’est votre manque de solidarité et d’unité. Vous avez cessé de le supporter dans sa lutte contre le tourisme sexuel dans notre immeuble. C’est en comptant sur votre découragement, votre désengagement, votre silence et votre indifférence que ces propriétaires sans respects ont fini par faire de notre immeuble un bordel. Des quinze propriétaires, seulement deux n’ont jamais cessé de soutenir le président. 
 
À l’issu de cette longue guerre, notre résidence est devenu une république de banane parce qu’apparemment, il est très difficile d’implanter un peu de démocratie dans notre immeuble. Aujourd’hui, en l’absence du syndic, c’est le gardien de l’immeuble qui dirige les affaires du syndic et son service est exclusivement réservé aux intérêts privés.
 
Et pourtant, dès la construction de l’immeuble en 2003, son bâtisseur l’a doté d’un Règlement sur la copropriété. Un document de 29 pages dont j’ai obtenu une copie auprès du bureau de la Conservation immobilière de Rabat. J’ai pris la peine de distribuer ce document à chacun et chacune de vous et comme vous pouvez lire, l’un de ses articles stipule clairement que chaque propriétaire a le droit de louer son appartement (meublé ou non meublé) et doit s’assurer que les locataires sont “des gens de bonnes vies”. Nul part, je n’ai lu dans ce document qu’un propriétaire peut louer son appart une fin de semaine à des locataires assoiffés de débauche!
 
Chers voisins, quand j’ai assisté à la première assemblée générale des copropriétaires pour fonder le syndic, j’avais caressé un rêve. En mettant fin à ce tourisme sexuel, notre immeuble allait devenir un exemple à suivre pour d’autres immeubles. Que notre cher quartier Hassan retrouve le grand respect entre voisins dont j’ai été témoin en arrivant sur la rue Abdelmoumene en 1967.

Après deux ans de lutte et avec l’installation des caméra de surveillance à l’entrée de notre immeuble, aujourd’hui les locataires de passage n’osent plus louer d’appartement meublés  à notre résidence. Mais en l’absence d’un bureau de syndic, rien n’est encore complètement gagné. Après le passage du Corona, le tourisme dans notre pays reprendra et de nouveau nous aurons à affronter ce que nous avons commencé à combattre. 
 
Chers voisins, j’ose aujourd’hui garder le même rêve! Faire de notre résidence un modèle à suivre. Donnons-nous un syndic fort. Votons une règle qui impose à tous les copropriétaires de ne pas louer leur appartement meublé pour une durée de moins d’un mois. Interdisons les  locataires de fin de semaine. Que les couples qui souhaitent louer un appartement meublé pour une durée d’un mois ou plus, présentent leurs acte de mariage. Exigeons qu’un contrat soit signé entre les copropriétaires et les locataires avec des conditions précises qui exigent le respect du voisinage. Interdisons également que des courtiers louent des appartement meublées à l’année pour les sous-louer à des locataires de passage. Que les propriétaires rapportent l’identité de chaque locataire à la police! Aussi, précisons dans le cadre d’un contrat annuel les tâches du concierge en exigeant de lui de servir exclusivement l’intérêt général de l’immeuble.
 
C’est seulement avec des règles aussi strictes, que notre immeuble retrouvera son honneur et sa bonne réputation. Il deviendra alors un exemple à suivre dans tout le quartier et peut-être même ailleurs. Ne cédons pas au découragement. Formons de nouveau un syndic! C’est une obligation légale pour chaque immeuble de former un syndic pour protéger le vivre-ensemble entre résidents.
 
Chers voisins, très bientôt nous serons appelés à aller voter dans le cadre de nouvelles élections. L’occasion pour notre pays de renforcer sa démocratie qui a beaucoup besoin de notre engagement. Ce devoir civique aura encore plus de sens si nous commencions d’abord par rétablir la démocratie au sein de notre propre résidence. Assumons notre devoir de voisins et de citoyens.
 
Mohamed Lotfi




 

  



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