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Culture

[Interview avec Jean-François Kahn] «J’ai démissionné de Paris-Presse parce qu’on m’avait trituré un de mes reportages sur le Maroc»


Rédigé par Anis Hajjam & Majd El Atouabi le Dimanche 11 Juillet 2021

Homme libre, journaliste multicartes, essayiste, conférencier et mélomane, il vient de publier le premier tome de ses «Mémoires d’outre-vies» aux éditions L’Observatoire. En perpétuel mouvement, Jean-François Kahn, 83 ans, livre un 658-Pages où se mêlent politique française, guerres, affaires, voyages, journalisme d’idées et d’investigation. Parfois avec humour, souvent avec dérision. Dans l’entretien qu’il nous accorde, le fondateur de l’Evènement du jeudi en 1984 et de Marianne en 1997, parle du Maroc, de l’Afrique, de la France aussi.



- Enfin des mémoires dans lesquelles vous vous mettez à nu, comment prend-on telle décision, celle de se raconter ?

- J’avais décidé que compte tenu de ce que j’avais vécu, c’est-à-dire pendant plus de soixante ans, en France comme à l’étranger, tous les évènements constitutifs du monde d’aujourd’hui -de la guerre d’Algérie à la guerre du Vietnam, du Printemps de Prague à la Révolution Culturelle chinoise, de l’avènement de la Ve République à Mai-68- j’écrirai mes mémoires passé l’âge de 80 ans.


- Qu’est-ce qui vous a éveillé politiquement ?

- Notre calamiteuse intervention de Suez en 1956, mais aussi la ridicule affaire du Pacha El Glaoui au Maroc. Ce fut-là ma première prise de conscience de la dérision des combats d’arrière-garde colonialistes. J’avais 15 ans et nos politiciens me paraissaient lamentables.


- Pour avoir longtemps enquêté sur l’affaire Ben Barka, quel goût vous laisse ce kidnapping jusqu’ici non élucidé et avez-vous des regrets ou des déceptions ?

- En fait, on connait 80% de la vérité. La culpabilité d’Oufkir ne fait aucun doute. Deux seuls mystères demeurent : le roi Hassan II a-t-il été mis devant le fait accompli et qu’a-t-on fait du corps ? Et aussi, bien sûr, pourquoi ? Un jour, lorsque j’étais envoyé spécial du Monde à Alger, Ben Barka m’a organisé un déjeuner auquel étaient invités onze responsables de mouvements de révolution nationale et de mouvements révolutionnaires. Ils sont tous morts de mort violente au cours des deux années qui ont suivi. Y compris Ben Barka.


- En dehors de cette affaire, quels sont vos liens et vos relations avec le Maroc ? Quelles autres affaires y avez-vous couvert et quelles en sont les anecdotes ?

- J’ai couvert la courte guerre entre l’Algérie et le Maroc en 1963. Et j’ai d’ailleurs démissionné du journal Paris Presse parce qu’on m’avait trituré l’un de mes reportages sur le Maroc. Pour le reste, mon rapport avec le Maroc est surtout d’ordre esthétique. J’aime ce pays et je garde un souvenir inoubliable d’un séjour à Ouarzazate en 1971. En outre, la famille de mon épouse est originaire du sud marocain, ce qui crée un lien supplémentaire.
J’ai passé beaucoup de vacances chez des amis qui vivent au Maroc, en particulier à Marrakech chez Robert Assaraf qui était l’un des principaux actionnaires de Marianne.
 
 
 «Un politique qui n’est pas un peu poète m’est aussi étranger qu’un poète qui se prétend apolitique»
 

- Vous représentez cette génération de journalistes français auto-investis d’une compétence universelle à forte inclinaison africaine. Aujourd’hui, plusieurs décennies après les indépendances et les percées inquiétantes des idées d’extrême droite partout en Europe, que reste-t-il de cet héritage? Les Français et leur presse sont-ils toujours intéressés par ce qui se passe en Afrique ?

- Une grande partie des Français a conservé par rapport à l’Afrique un regard à la fois empathique et néocolonial, une autre a adhéré aux illusions dites tiers-mondistes. Ce qui fait que les uns et les autres, pour des raisons diamétralement différentes, se sont distanciés de leurs anciennes passions africaines. L’évolution de la Côte d’Ivoire a troublé à droite comme celle plus récente de la Tunisie a troublé à gauche. Tandis que l’Algérie a fini par troubler des deux côtés. L’Afrique du Sud n’est plus non plus un objet de passion et de mobilisation.

Finalement, surtout depuis les crises à répétition dans les pays du Sahel, seul notre rapport majoritairement positif au Maroc n’a pas changé. Quant à la Libye, la catastrophe qui a résulté de notre intervention pèsera sur l’image que Nicolas Sarkozy laissera dans l’histoire comme le désastre irakien pèse sur George W. Bush.


- A la fin de son mandat, Donald Trump a reconnu officiellement la marocanité du Sahara. Dans la foulée, on a assisté à la normalisation des relations entre le royaume et Israël. Pour l’instant, Joe Biden maintient la position de son prédécesseur. La France reste muette sur cette question. A votre avis, cette attitude évite de froisser le Maroc ou son voisin l’Algérie parrain du Front Polisario ?

Il est évident que la France cherche à ne froisser ni le Maroc ni l’Algérie. C’est une attitude d’équilibriste. Ce n’est pas sans rappeler nos allers-retours entre Israël et l’Autorité palestinienne. Permettez-moi d’ajouter que la chute de Trump et de Netanyahou m’ont presque consolé du Covid. On a au moins écarté deux virus même si le troisième résiste encore un peu.
 
«La France ne cherche à froisser ni le Maroc ni l’Algérie. Une attitude d’équilibriste»

- La France… Que s’est-il passé lors des élections régionales avec la débandade de La REM de Macron et du RN de Le Pen, au-delà du triste record de l’abstention ?

- Ces élections n’ont profité qu’aux sortants, quelle que soit leur sensibilité politique. Le seul espoir de Macron, c’est qu’en 2022 ce sera lui le sortant. Ce conservatisme peut donc lui profiter. Mais la droite a maintenant un leader en Xavier Bertrand. Ce n’est pas le Pérou, mais c’est mieux que le vide. Quant à la gauche, elle se réclame non du marxisme tendance Groucho mais du marxisme tendance Maso.
 
«Dans l’affaire Ben Barka, la culpabilité d’Oufkir ne fait aucun doute»

- A quoi pensez-vous en vous rasant le matin ?

- Je ne me rase plus. Sauf en écoutant certains de nos hommes politiques.

- Vous arrive-t-il de lâcher prise, de vous reposer ?

- Il y a des repos qui sont un vrai travail et parfois un travail qui constitue un vrai repos.


- Feu votre frère, le grand généticien Axel Kahn avait rendu publique la maladie qui le rongeait en précisant que ses jours étaient comptés…

- Mon frère Axel, par son stoïcisme exemplaire, a contribué, du moins je l’espère, à faire évoluer le rapport des Français à la mort. Il me fait penser à Sénèque qui, condamné à mort, non par le cancer mais par Néron, continue jusqu’au bout de diffuser auprès de ses proches sa philosophie. En cela, jusqu’à la dernière minute, il légua au monde ce qu’il pouvait lui léguer.


- Agitateur d’idées, vous êtes capable de nous entretenir sur les évènements les plus graves mais aussi sur des choses qui ne nous font pas regretter d’être venus sur terre : le théâtre, l’opéra, le cinéma, la musique… Victor Hugo.

- En fait, c’est un tout. Je ne conçois pas de travailler sans musique. Elle m’a toujours accompagné. Elle imprime du rythme à mes propos. Pourquoi j’admire tant Victor Hugo ? Parce qu’il se situe au lieu géométrique de ce tout : député, sénateur, militant engagé, mais également poète, romancier, dramaturge, dessinateur et inspirateur de nombreux auteurs d’opéra. Un politique qui n’est pas un peu poète m’est aussi étranger qu’un poète qui se prétend apolitique.
 

Propos recueillis par Anis HAJJAM et Majd EL ATOUABI

 

Parcours


Le festival de Kahn
 
A la fin des années cinquante, Jean-François Kahn intègre «accidentellement» le quotidien Paris-Presse puis rejoint Le Monde. En 1964, il devient grand reporter au sein de l’hebdomadaire L’Express dirigé par Jean-Jacques Servan-Schreiber et Françoise Giroud. Un an plus tard, c’est en partie grâce à lui que l’affaire Mehdi Ben Barka est révélée au grand public. Le journaliste sillonne le monde, couvre des guerres, assiste aux bouleversements sociopolitiques que connait une bonne partie du monde au siècle dernier en côtoyant ceux qui ont fait son histoire.

Editorialiste dans plusieurs journaux régionaux, Jean-François Kahn participe au milieu des années soixante-dix au redressement du magazine Les Nouvelles littéraires fraîchement racheté par Philippe Tesson (Le Quotidien de Paris, Le Point…) Il touche également à la radio, notamment Europe 1, avant de goûter à la télévision.

En 1984, J.-F.K fonde l’hebdomadaire généraliste au ton tranchant L’Evènement du jeudi en optant pour l’idée originale de la souscription auprès des lecteurs. Une expérience qu’il ne réitère pas en 1997 lorsqu’il lance le news magazine Marianne. Jusqu’en 2005, son principal actionnaire et président du conseil de surveillance est l’homme d’affaires marocain Robert Assaraf. Pendant son parcours journalistique, Jean-François Kahn signe une quarantaine d’ouvrages en mode essais et coups de gueule («Les Bullocrates», «L’Horreur médiatique»,…) jusqu’à ces «Mémoires d’outre-vies» où l’ardeur du souvenir et la magie du récit frôlent l’indécence.
 
A.H.

  


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