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Interview avec Abdellatif Maâzouz : « Les cahiers de charges des chantiers publics doivent intégrer l’équipement numérique »


Rédigé par S. A. le Lundi 4 Avril 2022

Partout dans le monde, l’aménagement numérique des territoires occupe une place centrale dans la réduction des inégalités spatiales et sociales. Abdellatif Maâzouz, Président du Conseil Régional Casablanca-Settat et président de l’AEI (Aliance des Economistes Istiqlaliens), nous livre sa vision et son analyse en la matière.



Interview avec Abdellatif Maâzouz : « Les cahiers de charges des chantiers publics doivent intégrer l’équipement numérique »
- Pourquoi la fibre optique est devenue un facteur inéluctable de développement des Régions ?

- La fibre optique est désormais au coeur de la transformation digitale et des grandes mutations que connaît notre société en général. La pandémie Covid-19 a accéléré l’émergence d’une société numérique qui s’impose et s’imposera encore davantage à nous tous. De ce fait, l’aménagement numérique des territoires représente un défi pour :

•  Renforcer la compétitivité de l’économie marocaine et l’attractivité de nos territoires ;

• Rendre possible l’accès généralisé et la modernisation des services publics sur l’ensemble des territoires, incluant les zones rurales et montagneuses ;

• Dématérialiser le maximum de services administratifs et en améliorer la transparence ;

• Ouvrir de grandes possibilités de création de petites et micros entreprises dans les territoires reculés et y générer de l’emploi, notamment à distance ;

• Réduire les déplacements des populations et, par conséquent, atténuer la pression sur les centres villes en termes de mobilité ;

• Et, globalement, réduire les inégalités spatiales et sociales. La fibre optique reste, de tout point de vue, la meilleure solution pour le très haut débit, malgré l’arrivée de la 5G qui nécessite l’utilisation de terminaux compatibles.

De ce fait, les opérateurs n’ont d’autres choix que d’intégrer le déploiement systématique et accéléré de la fibre optique dans leur stratégie de couverture.

Toutefois, il faut souligner que le coût financier reste un frein à la généralisation du déploiement de la fibre optique aussi bien pour des usages domestiques (500 dh par mois) que pour les professionnels. En 2020 : 163 opérateurs avaient déjà déployé leur offre commerciale 5G dans une soixantaine de pays ; et 133 pays développent des réseaux de cinquième génération tout en se projetant déjà sur la 6G. Dans ce registre, la Chine a une grande longueur d’avance en matière de dépôt de brevets.

A titre d’exemple, en Espagne, chaque euro investi aurait produit un retour de 3 euros et chaque emploi créé via la fibre optique aurait généré 6 emplois dans d’autres secteurs en 9 ans. Au niveau de la Région Casablanca Settat, et rien que lors de la cession du 7 mars 2022, nous avons programmé 17 projets dédiés à la promotion de l’emploi, notamment des jeunes et des femmes et plus particulièrement dans les milieux défavorisés, dont le rural est une importante composante. Ayant mobilisé 281 millions de dirhams, ces projets visent, en grande partie, la création de TPE à portée technologique, que seule la fibre optique peut démocratiser en faveur dans des territoires éloignés.


- Quelle analyse faire des stratégies de déploiement de la fibre optique au Maroc ?

- Le Maroc souhaite donner un nouvel élan à la transformation digitale et promouvoir un développement volontariste et ambitieux des secteurs technologiques, comme le souligne le rapport de la Commission sur le NMD. Ce rapport précise, à ce sujet, qu’en vue de réduire le coût des investissements numériques pour la collectivité, il est recommandé :

• De favoriser la mutualisation des infrastructures entre opérateurs, y compris les réseaux de fibre optique détenus par les entreprises publiques ;

• De renforcer le niveau de concurrence sur le marché du haut débit fixe et mobile, sous le contrôle de l’ANRT, y compris via l’entrée de nouveaux acteurs, opérateurs d’infrastructure ou fournisseurs d’accès à Internet.

La loi 121-12 promulguée en 2019, modifiant et complétant la Loi n°24- 96 relative à la poste et télécoms, abordant le partage des infrastructures télécoms, a permis la mise à jour de la définition du service universel et la notion d’aménagement numérique du territoire. Elle a également permis de renforcer les leviers de régulation.

La note d’orientation, adoptée en Conseil d’administration de l’ANRT en décembre 2019, fait ressortir les principales recommandations suivantes, en lien avec le très haut débit :

• Préparation de l’arrivée de la 5G  : «  Les technologies «  full 5G  » ne devraient être disponibles qu’à partir de 2023  » ;

• La mise en oeuvre des orientations, à horizon 2023, devrait permettre au secteur des télécommunications « d’atteindre un chiffre d’affaires de 35 milliards de dirhams pour un parc d’abonnés Internet de 33 millions ».


- Opérateurs-Communes, comment fluidifier le déploiement de la fibre ?

- Des redevances sont versées par les opérateurs aux communes, pour installer la fibre optique, et pour louer les antennes mobiles. Il est important d’en assurer une gestion collégiale et transparente avec les collectivités territoriales, et plus particulièrement les Régions, pour établir et mettre en oeuvre des programmes régionaux d’intelligence des territoires. Ces programmes incluraient l’équipement en fibres optiques, en relais de distribution, en système de surveillance et d’efficience énergétique ….


- Quels rôles devront jouer les régions dans le déploiement de la fibre ?

- Les objectifs de ce déploiement sont d’assurer l’inclusion numérique à l’ensemble des citoyens et d’améliorer l’attractivité de nos territoires. Si on veut attirer davantage d’entreprises, d’investisseurs et de compétences ; et d’éviter la grande ruée vers les principaux centres urbains de nos régions, il est important d’offrir à tous, progressivement, la même qualité de services digitaux, y compris dans les zones périurbaines, rurales et montagneuses.

Dans ce cadre, la DGCT a mis en place une structure dédiée à l’aménagement numérique des territoires et régions, en concertation avec l’ANRT. Il nous appartient d’élaborer des schémas directeurs numériques régionaux permettant de mieux anticiper les perspectives de couverture des zones blanches, pour réussir un déploiement optimal du haut débit. A ce titre, la RCS, en partenariat, avec la Région Ile de France, envisage de lancer une étude pour la mise en oeuvre du programme « Smart Région » dans les prochains mois.

Tenant compte de la spécificité de l’ingénierie de la fibre optique, il y a lieu de renforcer la formation professionnelle dans ce domaine, à travers une offre adéquate dans des centres de formation, à l’échelon régional. Le Centre des Métiers et des Compétences (CMC), établi à Nouasseur, et qui ouvrira ses portes en septembre prochain, complétera l’offre de formation par des filières pointues dédiées à ce domaine.

• Appuyer et renforcer la filière innovante de fabrication de composants optiques, sachant que nous avons déjà certains opérateurs dans le domaine tels que Nexans, FBR ; Furikawa, ZTT ; et d’autres arrivent tels que l’indien INDORE à Tanger. Une telle filière peut ainsi générer de nombreux emplois et renforcer sa valeur ajoutée à l’export.

• Contribuer à l’investissement en infrastructures nécessaires au déploiement de la fibre optique. Les spécialistes du domaine doivent nous aider à tirer profit de tous les chantiers lancés, qu’ils soient routiers, d’adduction d’eau potable, de branchement d’électricité ou d’éclairage public pour canaliser la fibre optique et équiper ainsi nos territoires. Les cahiers de charges des chantiers publics et de tous les nouveaux lotissements doivent intégrer cet équipement, au même titre que l’eau, l’électricité ou l’assainissement. Les 3 opérateurs télécoms sont conscients de cet enjeu et commencent à déployer la fibre optique dans les « nouvelles villes » et zones d’activité économiques.


- Le Fonds Universel comme alternative à l’exclusion numérique et soutien pour l’équipement des zones blanches ?

- Le Fonds du service Universel est essentiellement alimenté par les contributions des opérateurs de télécommunications à hauteur de 2 % de leurs chiffres d’affaires. Ce Fonds a déjà approuvé le financement de plusieurs zones blanches. Il faut accélérer et élargir ce programme en y impliquant les acteurs territoriaux. La loi n° 55-01 modifiant et complétant la loi n°24-96 relative à la poste et aux télécoms a élargi le périmètre du Service Universel qui a été redéfini comme un service de télécoms et non seulement un service téléphonique en y incluant la fourniture des services à valeur ajoutée et notamment ceux permettant l’accès à l’internet.

Dans ce cadre, le FSUT constitue un mécanisme incontournable pour l’équipement des zones blanches à travers le mécanisme « pay or play»/« payer ou réaliser », choisi par le législateur marocain.

Toutefois, il faut souligner que le financement n’est pas le seul défi à surmonter. Il est nécessaire d’adopter une stratégie régionale de connexion qui prend en considération les spécificités de la région et qui définit les termes de partenariat avec les opérateurs privés selon ses caractéristiques géographiques et ses enjeux économiques et sociaux.


- L’équipement des centres urbains, des villes nouvelles et des zones d’activités économiques est-il une étape sur le chemin de la couverture nationale ?

- Je dirai plutôt qu’il faut mettre à niveau les infrastructures numériques de haut et très haut débit fixe et mobile ; assurer leur extension à l’ensemble du territoire régional, et ouvrir ainsi l’accès de tous les agents économiques (citoyens et entreprises) à ce service, et pas uniquement les centres urbains.
 
« Assurer l’inclusion numérique à l’ensemble des citoyens et améliorer l’attractivité de nos territoires par le programme des Smart Régions »

Une attention particulière doit être accordée à toutes les zones d’activités économiques développées par les Régions; qu’il s’agisse d’activités industrielles, artisanales, commerciales, de services, ou autres.

Internet est devenu une nécessité publique comme l’eau, l’électricité et l’assainissement. Il est essentiel de prévoir au moins les canaux de passage des fibres dans tous nouveaux lotissements et lors des rénovations des anciens quartiers. Pour faciliter la mise en oeuvre de ces mesures, il serait judicieux d’avoir une grille tarifaire transparente des redevances à payer par les différentes parties prenantes (opérateurs, promoteurs et usagers).



Recueillis par S. A.








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