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Culture

Fatima Regragui, l’amour rend l’âme


Rédigé par Anis Hajjam le Dimanche 8 Août 2021

La comédienne s’est éteinte le 2 août après avoir pleinement vécu son art et passablement souffert d’abandon en fin de parcours. Elle était, et restera cette lumière qui a éclairé un grand pan de l’histoire du théâtre marocain. Elle a fêté ses quatre-vingts ans en février dernier.



Fatima Regragui, belle et charmeuse.
Fatima Regragui, belle et charmeuse.
Son sourire a enchanté plusieurs générations, son naturel sur scène faisait d’elle l’une des interprètes les plus charismatiques. Elle a connu une multitude de vies mais n’en a livré en continu qu’une, celle de l’artiste qui se consumait pour l’art et l’amour du public, une femme de paroles que sa dextérité mettait en musique. Elle était capable de passer du rire aux larmes, de la tragédie à la comédie sans jamais donner l’impression de jouer, encore moins de sur-jouer.

Elle a vécu son art comme d’autres essaieraient de sauver un amour tanguant. Aux aguets, sur le qui-vive, épousant parfois la vague rarement en maugréant. Elle ne fusionnait pas son parcours professionnel et son vécu privé, elle les faisait cohabiter. Belle et charmeuse, elle a fait chavirer bien des coeurs. Un personnage de roman que seule sa vie a su narrer.

Fatima Regragui parlait d’amour et de dévouement avec dévouement et amour. On dirait qu’elle a tellement regardé, vu et scruté qu’elle a fini par s’ouvrir douloureusement la voie de la cécité. Ahmed Messaia, auteur, critique et ancien directeur de l’Institut supérieur d’art dramatique et d’animation culturelle (ISADAC) décrivait l’artiste le jour de sa disparition avec coeur et émotion : «La petite étoile s’est éteinte. Elle avait brillé dans ce ciel marocain où tant de nuages l’avaient parfois assombri. Elle avait néanmoins vécu avec le sourire au visage, ce visage angélique qui n’avait permis aux rides de s’y installer qu’avec difficulté.

Fatima Regragui est restée enfantine et aimante, de la vie et des autres aussi –jusqu’au bout. Quand tout s’était retiré autour d’elle, elle qui avait accompagné le théâtre marocain depuis ses débuts fabuleux -elle m’avait offert plusieurs photos de son séjour à Paris, magnifiques (voir ‘Le Répertoire du théâtre marocain’)-, quand la solitude et l’abandon l’avaient meurtri, elle venait souvent humer un air frais à l’ISADAC, le creuset de la jeunesse créative.

Elle les aimait bien les étudiants et les étudiantes, et ils le lui rendaient bien. Adieu petite étoile ! Tu vas rejoindre Tayeb Saddiki, Ahmed Taïeb El Alj, Mahjoub Raji, Mohamed Saïd Afifi, Larbi Yacoubi, Farid Benmbarek, tes compagnons de route. Une belle constellation dont nous sommes fiers.»

La dramaturgie par les cornes

Au milieu des années cinquante, la jeune Fatima ne sait pas réellement comment elle est prise dans le «piège» de l’interprétation théâtrale. Elle ignore pourquoi mais elle est persuadée que son existence se joue désormais sur scène.

En 1957, elle prend la dramaturgie par les cornes en intégrant la troupe «Attajdid al masrahi» dans laquelle trônent quelques calibres et icônes en devenir tels Larbi Doghmi et Abdelkader Benslimane. Ce passage lui vaut de menus rôles dont un dans la pièce «3mayel Jha». Fatima Regragui rejoint ensuite la troupe-académie Al Maâmoura où évoluent des fers de lance : Tayeb Saddiki, Farid Benmbarek, Ahmed Taïeb El Alj, Mohamed Saïd Afifi, Ahmed El Alaoui… Au lendemain de la dissolution de la troupe (1974), les portes du Théâtre National Mohammed V s’ouvrent à la comédienne.

C’est là qu’elle fait équipe avec Aziz Mouhoub, Nezha Regragui, Mohamed El Jem, Malika El Omari… Elle goûte également au théâtre radiophonique sous la houlette du prolifique Abdallah Chakroune, mentor et époux d’une autre pionnière, Amina Rachid. Cette aventure lui fait côtoyer d’autres solides noms : Habiba Medkouri, Khadija Jamal, Abderrazak Hakam, Hammadi Tounsi, Hammadi Ammor…

Bouanani, Mastroianni, Streep

Fatima Regragui prend les airs et se produit tôt à l’étranger. A Paris dans la salle Sarah Bernhardt, en compagnie de la troupe nationale, elle brille dans la pièce «Mrid khatrou» d’Abdessamad Kenfaoui. Le cinéma fait sporadiquement appel à elle. Dans les années soixante, elle est à l’affiche du court métrage «Pour survivre» de Larbi Bennani et du long métrage «Soleil de printemps» de Latif Lahlou.

En 1979, Fatima Regragui est au casting de «Mirage» d’Ahmed Bouanani aux côtés de Mohamed El Habachi, Abdallah El Amrani, Mohamed Razine, Mohamed Saïd Afifi, Mustapha Mounir. Dans les années 2000, elle est sollicitée par Hassan Benjelloun pour le téléfilm «Ymma» et Mohamed Ismaïl qui l’accueille dans «Adieu mères». A l’international, l’actrice fait quelques apparitions notamment en 1982 dans le film italien «Derrière la porte» (Marcello Mastroianni, Eleonora Giorgi, Michel Piccoli) réalisé par Liliana Cavani et en 2007 dans «Détention secrète» (Meryl Streep, Alan Arkin, J.K. Simmons) de Gavin Hood.

A ce parcours aussi riche qu’atypique s’additionne un visage qui accompagne le téléspectateur pendant plusieurs décennies, depuis l’apparition de la télévision au Maroc. Repose en paix belle âme, l’art continuera à te bénir.
 
Anis HAJJAM

  


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