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Braille et non-voyants : la société civile demande une loi d’exception culturelle


Rédigé par Oussama ABAOUSS le Mardi 5 Janvier 2021

Après la ratification du Maroc en mai dernier du traité de Marrakech qui vise à faciliter l’accès aux œuvres publiées pour les personnes aveugles, la société civile demande la mise en œuvre d’une loi dédiée.



Braille et non-voyants : la société civile demande une loi d’exception culturelle
Les statistiques du ministère de la Santé indiquent que près de 500.000 personnes au Maroc souffrent de déficiences visuelles parmi lesquelles 200.000 sont non-voyantes. Pour lire et écrire, les personnes aveugles n’ont pas d’autre choix que d’utiliser le système braille dont la Journée internationale coïncide avec le 4 janvier de chaque année. En plus de cet ancien système d’écriture tactile à points saillants, plusieurs nouvelles technologies récentes permettent actuellement d’entrevoir de nouveaux horizons dans lesquels les personnes aveugles pourront mieux vivre avec leur handicap. Certains vont même jusqu’à prédire la disparition totale de l’utilisation du braille. Quand on pose la question aux personnes aveugles elles-mêmes, la réponse est cependant toujours la même. « Le braille existe depuis bientôt 200 ans et il est certain que son utilisation va perdurer. Le livre n’a pas disparu à cause de l’apparition de la télévision ou d’Internet, il en est de même avec le système braille qui ne disparaîtra pas, mais qui, plutôt, évoluera pour bénéficier des avancées technologiques », explique M. Azelarab Idrissi, président et fondateur de la Ligue Braille du Maroc.

L’accès aux ouvrages
S’il est assez difficile d’estimer avec précision le nombre de personnes qui savent lire et écrire en braille au Maroc, il est en revanche facile de constater que les livres en braille y font cruellement défaut. « L’accès aux ouvrages en braille est actuellement très limité au Maroc. Mais je pense que cette situation va changer parce que le Maroc a ratifié le traité de Marrakech qui a pour objectif de faciliter la lecture des textes imprimés pour les déficients visuels », souligne M. Idrissi. Depuis que le Royaume a ratifié en mai dernier le traité de Marrakech (qui date de 2013), notre pays a en effet la possibilité de bénéficier d’un accès à une banque de données mondiale où sont référencés près de 1.100.000 ouvrages numériques en braille. « Le manque d’ouvrages en braille n’est pas spécifique au Maroc. C’est un constat dans tous les pays arabes. À titre d’exemple, parmi les 1.100.000 livres en braille mis à disposition des pays qui ont ratifié le traité de Marrakech, il n’y a que 104 livres qui sont en arabe », déplore pour sa part M. Rifaï Hicham, président de l’Association Marocaine pour la Réadaptation des Déficients Visuels.

La nécessité d’une loi
Pour pouvoir donner accès aux personnes aveugles à la banque de données des livres braille, le Royaume doit encore préparer une loi adaptée aux dispositions du traité de Marrakech. « Dans notre association, notre bataille actuellement, c’est de faire avancer cette loi. Nous avons malheureusement beaucoup de mal avec le gouvernement parce qu’il ne comprend pas la nécessité d’élaborer rapidement ce texte juridique pour que les aveugles puissent accéder à ces ouvrages », confie M. Rifaï Hicham. Le traité de Marrakech a établi un cadre spécifique pour un accès aux ouvrages numériques en braille afin de garantir le respect des droits des auteurs. « Cette loi d’exception culturelle permettra bien sûr de conformer l’arsenal juridique marocain au traité. Elle devra ainsi responsabiliser les éditeurs et, surtout, elle définira les parties qui seront chargées de donner les accès aux ouvrages et la manière de le faire », explique M. Rifaï Hicham.

Les terminaux adaptés
Si les prix des imprimantes qui permettent de convertir et d’imprimer un texte en braille sont encore très élevés (6000 à 7000 euros), il existe cependant une autre possibilité plus accessible qui peut être mise à profit pour bénéficier des ouvrages auxquels le Royaume peut théoriquement accéder : « Le braille numérique se profile actuellement comme une solution importante qui s’offre aux personnes aveugles, d’autant plus qu’on voit actuellement baisser les prix des terminaux qui permettent une lecture directe en braille éphémère. On peut par exemple acquérir un terminal de ce genre à partir de 400 dollars », précise le président de l’Association Marocaine pour la Réadaptation des Déficients Visuels. 

Avant de penser à d’ éventuels achats de terminaux braille par l’Etat marocain qui permettraient des économies d’échelle à même de baisser leurs prix, le souci de la société civile marocaine se focalise encore sur les moyens d’obtenir du gouvernement marocain d’élaborer une loi adaptée. Gageons qu’ils seront entendus, car, au doigt comme à l’œil, lire n’est que plaisir.

Oussama ABAOUSS

3 questions à El Mehdi Mahir, co-fondateur du projet « Ayni »

El Mehdi Mahir
El Mehdi Mahir
« Le lancement officiel du projet pourra se concrétiser en février prochain »

Concepteur d’une solution matérielle et logicielle facilitant la réinsertion des personnes aveugles dans la vie sociale et professionnelle, El Mehdi Mahir a répondu à nos questions.

- Pouvez-vous nous décrire le fonctionnement du dispositif que vous êtes en train d’élaborer?
- Il s’agit d’un dispositif léger et compact, qu’on peut attacher dans n’importe quels types de lunettes, et qui utilise des techniques de pointe d’intelligence artificielle et de Big Data pour améliorer le quotidien des personnes aveugles et malvoyantes.

Le dispositif connecté peut aider le porteur malvoyant à écrire, lire ou encore à reconnaître des personnes dans son entourage immédiat. À l’aide d’écouteurs, le porteur peut par exemple entendre la synthèse vocale d’un texte détecté par la caméra embarquée, ce qui lui permettra de parcourir des documents écrits sans besoin d’utiliser le système braille.

- Vous en êtes où par rapport à l’élaboration du dispositif «Ayni» ?
- Nous avons commencé à travailler sur ce dispositif depuis un certain temps. Cela dit, depuis novembre 2019, le projet est incubé dans la Cité de l’Innovation de l’université Hassan 1er de Settat, ce qui nous a permis d’évoluer plus facilement et plus rapidement grâce notamment à l’accompagnement dont nous bénéficions et à l’accès aux laboratoires et aux équipements nécessaires.

Nous sommes actuellement en phase de test avec des personnes malvoyantes. Je pense que le lancement officiel du projet pourra se concrétiser en février prochain.

- Comment comptez-vous positionner votre dispositif sachant qu’il existe d’autres procèdes similaires ailleurs dans le monde ?
- Je ne peux pas dire que notre solution est la meilleure, mais il est en revanche certain que nous avons essayé de développer son potentiel au maximum, car nous avons condensé plusieurs technologies dans un seul système.

Je pense que nous serons par ailleurs avantagés dans le rapport qualité-prix, car notre projet est avant tout à vocation sociale.

Recueillis par O. A.

Encadré

Emploi : 31 personnes malvoyantes ont réussi deux concours d’emploi en 2020
L’Organisation Alaouite pour la Promotion des Aveugles au Maroc (OAPAM) a annoncé, dans un communiqué diffusé le 19 décembre dernier, que 31 personnes non-voyantes et malvoyantes ont réussi deux concours d’emploi organisés par le ministère de la Santé en 2020, pour recruter des spécialistes en rééducation médicale. L’Organisation, que préside Son Altesse la Princesse Lalla Lamia, a précisé que 16 personnes non-voyantes et malvoyantes (parmi les 31) ont réussi le concours organisé en avril dernier alors que 15 autres ont passé avec succès le concours qui s’est déroulé en décembre, et ce, après avoir bénéficié d’une formation en rééducation médicale, sur la base d’une convention de partenariat entre l’Organisation et le ministère de la Santé.

La même source souligne que « la convention s’inscrit dans le cadre de la coopération entre les deux parties, relative à la formation des non-voyants et malvoyants ayant obtenu le baccalauréat, au moins dans le domaine de la rééducation médicale alors que l’OAPAM se charge de les qualifier pour bénéficier de cette formation ». En vertu de ladite convention, un centre de rééducation des nonvoyants et malvoyants a été créé, où les étudiants passent une année préparatoire en rééducation médicale, en plus d’autres matières telles que l’informatique, le français, l’anglais et l’écriture braille, tout en leur assurant logement et nourriture gratuitement. Après cette année préparatoire, les personnes concernées continuent leur formation à l’Institut supérieur des professions infirmières et techniques de santé à Rabat.

Repères

Genèse du système braille
L’histoire du braille remonte au début des années 1800 quand Charles Barbier, qui a servit dans l’armée française de Napoléon Bonaparte, a mis au point un système appelé « écriture de nuit » afin que les soldats puissent communiquer en toute sécurité pendant la nuit. Le système braille actuel a pour sa part vu le jour quand Louis Braille, né en France le 4 janvier 1809, a commencé dès l’âge de 11 ans à modifier le code de « l’écriture de nuit » afin de créer un système de communication écrite pour les autres personnes aveugles dans son cas.
La recommandation du CESE
Dans un rapport intitulé « Promouvoir la lecture, urgence et nécessité » publié le 5 juillet dernier, le Conseil Économique, Social et Environnemental (CESE) a fait part de ses recommandations pour promouvoir la lecture dans le Royaume. Pour les personnes malvoyantes ou non-voyantes, le Conseil a notamment recommandé de « rendre accessibles les documents officiels pour les personnes ayant des déficiences visuelles, par l’utilisation du braille et des moyens alternatifs offerts par les nouveaux progrès technologiques ».