L'Opinion Maroc - Actuali
Consulter
GRATUITEMENT
notre journal
facebook
twitter
youtube
linkedin
instagram
search



International

Algérie : Tebboune organise les services de la présidence : à quels desseins ?


Rédigé par Hichem Aboud Vendredi 29 Septembre 2023

A une année de la fin de son mandat à la tête de l’Etat algérien, Abdelmadjid Tebboune vient de signer un décret présidentiel portant organisation des services de la république. Une organisation qui met en place des structures qui ont longtemps fait défaut à la première institution du pays qui fonctionnait jusqu’ici de manière anarchique.



Depuis son arrivée au palais d’El-Mouradia, Abdelmadjid Tebboune s’est contenté de faire fonctionner la présidence de la république par des conseillers peu, pour ne pas dire nullement, expérimentés. Grand nombre d’entre eux nommés par népotisme et copinage. Le résultat, on le connaît. Une série d’échecs ponctuée par une monstrueuse bourde prononcée à la tribune de l’AG des Nations Unies faisant de Tebboune la risée du monde.

Après quatre années de navigation à vue sans organisation aucune, le président algérien s’est, finalement, résolu à mettre un peu d’ordre au palais d’El-Mouradia. Ce n’était pourtant pas sorcier. Il n’avait pas à inventer le fil à couper le beurre. Il suffisait de remettre en place les structures qui existaient dans les années quatre-vingt, du temps de Chadli Benjedid, et le tour est joué. C’est qui lui a suggéré, certainement, Abdelaziz Khellaf ancien ministre des finances et anciens conseiller sous Chadli Benjedid.

Ainsi, à la lecture du « décret présidentiel n° 23-331 du 26 septembre 2023 portant réorganisation des services de la Présidence de la République », l’observateur averti retrouve pratiquement le même organigramme de celui de Chadli Benjedid dont l’architecte n’était autre que le général Larbi Belkheir qui avait pondu un texte permettant un partage des pouvoirs entre les deux hommes forts de la présidence de l’époque, Mouloud Hamrouche, alors Secrétaire général de la présidence de la république et Larbi Belkheir, Directeur de cabinet. Avec un certain avantage pour ce dernier.

Aujourd’hui, les choses ont beaucoup changé. A la place de Hamrouche et Belkheir, on trouve Abdallah Moundji et Larbaoui Nadir. Deux hommes effacés sans envergure aucune. C’est à l’image de leur patron qui est loin d’égaler feu Chadli Benjedid, lui aussi, désigné par les militaires en 1979, mais qui ne sortait pas du néant. Il était le deuxième plus ancien au plus haut grade (colonel) après Abdellah Belhouchet, chef de région militaire et membre du conseil de la révolution, la plus haute instance dirigeante du pays durant les 13 ans de règne de feu Houari Boumediene. En plus de son statut d’ancien moudjahid (combattant de la guerre de libération).

Aussi, les hommes auxquels il était fait appel pour remplir les fonctions arrêtées dans l’organigramme étaient de grosses pointures. Il suffit de citer le colonel Mohamed Mediene dit Tewfik (devenu quelques années plus tard le puissant patron du Département du renseignement et de la Sécurité durant un quart de siècle), Ghazi Hidouci, l’un des plus éminents économistes algériens ou Mourad Goumiri pour ne citer que ceux-là.

L’organigramme que reprend Abdelmadjid Tebboune à son compte est lourd. Très lourd. C’est un gouvernement parallèle qui va permettre au président de suivre de près l’activité gouvernementale et d’intervenir si besoin eux pour apporter les correctifs qui s’imposent.
Il n’y a qu’à en juger par les missions assignées aux futurs conseillers et aux deux patrons désignés à diriger les deux équipes mises en place.
  •  « Suivre et participer à la mise en œuvre du programme, des orientations et des décisions du Président de la République et lui en faire rapport. À ce titre, ils assurent le suivi des affaires économiques, des activités gouvernementales et des questions politiques et institutionnelles, et rendent compte de leurs évolutions ».
  •  « Assister le Président de la République, en tant que de besoin, dans l’exercice de ses prérogatives et de ses responsabilités constitutionnelles ».
  • « Organiser et soutenir les activités du Président de la République ».
  •  « Suivre l’activité gouvernementale, faire le bilan des activités des institutions et des organes relevant de la Présidence de la République et en faire le compte rendu au Président de la République ».
  • « Informer le Président de la République sur la situation politique, économique, sociale et culturelle du pays, de son évolution et de lui fournir les éléments nécessaires à la prise de décisions ».
  •  « Réaliser toutes études liées aux dossiers politiques, économiques, sociaux, culturels ou énergétiques, d’impulser leur mise en œuvre et d’en évaluer l’impact ».
Des missions, comme précisées dans l’article 4 du décret présidentiel, qui ne donnent pas, à leurs exécutants, « vocation à se substituer aux institutions et administrations compétentes, ni à s’immiscer dans l’exercice de leurs attributions. » On comprend par-là, qu’ils ont une vocation de contrôle et de suivi.

D’où la nécessité de se doter de structures solides et stables avec des hommes compétents et surtout courageux pour faire admettre leur vision aux décideurs.

Le décret du 26 septembre dote la présidence de la République « d’un cabinet dirigé par un directeur de cabinet, d’un secrétariat général de la Présidence de la République, d’un secrétariat général du gouvernement dont les attributions, l’organisation et le fonctionnement seront déterminés par un texte particulier, de conseillers, d’une inspection générale des services de l’État et des collectivités locales, placée directement sous l’autorité du Président de la République, et dont les attributions, son fonctionnement et son organisation sont fixés par un texte particulier. »

Il est ajouté que « la présidence dispose d’un secrétariat particulier et de l’ensemble des organes et structures de la Présidence de la République. » Une façon de de mettre un dernier filtre entre le président et les deux pilotes des nouvelles structures que sont le directeur de cabinet et le secrétaire général. Ces derniers auront pour instruments « des organes, des structures, des chargés de missions, des directeurs d’études, de directeurs, de chargés d’études et de synthèse, de sous-directeurs, des chefs d’études ainsi que de personnels administratifs et techniques. » Il est ajouté que « pour l’exercice de leurs fonctions et missions, les conseillers et le secrétaire particulier peuvent être assistés par des chargés de missions, des directeurs d’études, des chargés d’études et de synthèse, des chefs d’études et des personnels administratifs et techniques. »

La répartition des tâches entre le directeur de cabinet et le secrétaire général est pratiquement similaire à celle de l’organisation qui fonctionnait sous le règne de Chadli.

Le directeur de cabinet de la présidence de la République aura entre autres missions celles « d’étudier et de mettre en œuvre des dossiers politiques et de relations internationales », de « suivre l’activité gouvernementale, d’en faire l’analyse et d’en rendre compte au Président de la République », de « suivre l’état de l’opinion publique sur les grandes décisions », de « préparer et de coordonner les activités de communications destinées à faire connaître les directives et les orientations du Président de la République et ses activités », de « superviser les relations avec les médias nationaux et étrangers »…

Le directeur de cabinet de la présidence de la République est également chargé de « suivre le traitement et l’analyse des requêtes des investisseurs, opérateurs économiques et autres requêtes spéciales, en coordination avec les conseillers. »

Pour cette tâche, le directeur de cabinet « dispose d’une direction des requêtes citée ci-dessous, qui assure notamment les tâches de centralisation, réception, ventilation des requêtes et du suivi de l’état de leur exécution. Elle tient, à cet effet, un fichier des requêtes et établit des états statistiques mensuels. »
 
Quatre directions de la présidence sont rattachées au cabinet. Il s’agit des directions générales du protocole, de la communication, des requêtes et de l’interprétariat, de la traduction et de la calligraphie. On constate aisément que le président de la République délègue une grande partie de ses pouvoir à son directeur de cabinet. C’est ce qui a donné à Chadli, à son époque, le surnom de « roi fainéant ».

Pour sa part, le secrétaire général aura sous sa coupe, selon le nouveau texte, onze directions générales qui lui seront sont rattachées dont celles de la sécurité et de la protection présidentielle, la sécurité des communications et des télécommunications, les archives nationales…

 Il aura, ainsi, à accomplir la « détermination et la mise en œuvre des procédures et des modalités de nomination aux fonctions et emplois supérieurs civils » et « l’organisation et du fonctionnement des services de la Présidence de la République ».

A quelques détails près, on est dans la même configuration de l’organigramme des années Chadli Benjedid. Un organigramme qui demande beaucoup de temps pour voir le jour notamment en cette période où la pénurie des compétences se fait sentir. Les compétences ont été éloignées depuis belle lurette. Certaines ont été contraintes de quitter le pays.

Cependant, la question qui revient tel un leitmotiv, depuis l’annonce de la signature de ce décret, tourne autour de la pertinence de cette décision. Pourquoi avoir attendu quatre ans pour songer à organiser les services de la présidence de la République ? A quel dessein Tebboune a-t-il songé à le faire ? Aura-t-il le temps de mettre à exécution ce projet et trouvera-t-il les hommes qui accepteraient de se mouiller avec un régime impopulaire qui risque de s’effondrer d’un jour à l’autre ? Les deux hommes chargés d’assumer les responsabilités fixées par le décret du 26 septembre ont-ils les capacités de répondre à ces lourdes charges ? L’ancien international de handball et représentant de l’Algérie à l’ONU, Nadir Larbaoui n’est nullement destiné à jouer un rôle que s’était taillé sur mesure le général Larbi Belkheir au temps où il sévissait à El-Mouradia, en véritable patron. Par son charisme et ses subtilités, l’ancien directeur de cabinet de Chadli, surnommé le cardinal, était la clé de voûte du système politique algérien et son principal architecte.

Quant à l’actuel secrétaire général de la présidence, Abdallah Mounji, nommé à ce poste le 9 septembre 2022 après un bref passage à la tête du ministère des transports de mars à septembre 2022, c’est un inconnu de la scène politique algérienne et des arcanes du pouvoir. On ne saurait le comparer à Mouloud Hamrouche, ancien jeune officier de l’armée de libération nationale dont toute la famille avait participé à la lutte de libération, ancien directeur du protocole de feu Houari Boumediene, docteur en droit et sciences politiques avec une thèse sur le « phénomène militaire en Afrique ». Il sera secrétaire général du gouvernement avant de passer avec la même fonction à la présidence de la république sous Chadli. Et finir chef du gouvernement du 5 juin 1989 au 5 juin 1991. L’équipe de conseillers qu’il avait sous sa férule alors qu’il était SG à la présidence de la république était surnommée « l’équipe des réformateurs » pour avoir donné naissance aux réformes qui ont porté le nom de Mouloud Hamrouche dans les années 90. Abdallah Moundji aurait-il le courage et les compétences de Hamrouche pour l’imiter en donnant naissance à des réformes dont l’Algérie a tant besoin ? Ne rêvons pas.

Quant au pourquoi de ce décret, la question demeure posée. En tous les cas ce n’est pas avec une organisation administrative des services de la présidence que Tebboune pourrait prétendre convaincre les décideurs de l’armée à la reconduire à la tête de l’Etat. Chadli Benjedid était bien doté de ces structures mais cela n’a pas empêché les généraux Nezzar et Lamari à faire irruption dans son bureau un matin du mois de janvier 1992 pour le contraindre à démissionner.