Le Festival international du film de Marrakech a accueilli cette année Oliver Laxe dans la section 11ᵉ Continent, où son nouveau film, Sirāt, figure parmi les œuvres les plus attendues. À peine arrivé, le réalisateur et scénariste franco-espagnol confie ne pas encore avoir le recul nécessaire pour dresser un jugement sur la sélection. Mais il souligne immédiatement un point essentiel : le rôle croissant joué par le festival dans le développement des projets et dans le soutien aux cinématographies marocaine et africaine, un tournant qu’il attribue notamment à l’arrivée de Rémi Bonhomme à sa direction artistique.
Le documentaire comme matrice créative
« Le film a une âme », répète Oliver Laxe, rappelant combien le documentaire occupe une place fondamentale dans son parcours. Il y revient comme à une origine naturelle : une forme brute, ouverte, où l’observation précède la mise en scène. Et pour lui, le Maroc demeure l’un des territoires les plus inspirants pour ce genre. « J’ai commencé par le documentaire. Le Maroc est un pays où le réel est dense, habité, toujours en mouvement. »
Installé durant dix ans dans le Royaume, Laxe voit dans sa sélection à Marrakech un retour chargé de sens. Même si son agenda, entre les British Independent Film Awards (BIFA) à Londres et d’autres obligations internationales, l’empêche de s’attarder, il insiste : présenter Sirāt au Maroc était indispensable, presque intime. « J’y ai vécu, j’y ai appris. J’espère que les techniciens qui ont travaillé sur le film pourront le découvrir ici. »
Le désert marocain : un territoire d’épreuves, de signes et de beauté
Pour comprendre Sirāt, il faut accepter ce que Laxe appelle « l’épreuve ». Le cinéaste revendique une manière de travailler qui consiste à chercher volontairement la difficulté. Non par goût de la contrainte, mais parce qu’il estime que l’art, la vie et la spiritualité se rejoignent à la limite de ce que l’on peut supporter. « La nature marocaine n’est pas décorative. Elle te défie, elle t’éprouve, elle te parle. Il faut lire les signes. »
Ses années passées à Ouarzazate ont façonné cette vision : un paysage capable de diminuer l’ego, d’imposer une forme de sérénité à travers la rudesse. « Se sentir petit, c’est retrouver la véritable nature de l’être humain. Le paysage ici ne te flatte pas, il te remet à ta place, et paradoxalement, il prend soin de toi. »
Le réalisateur convoque même un hadith pour évoquer cette beauté mêlée de contradictions : « Dieu est beau et Il aime la beauté ».
S’il avait envisagé d’autres lieux de tournage, Laxe reconnaît que le Maroc s’est imposé pour des raisons autant artistiques que personnelles. Une « beauté scandaleuse », dit-il, mais aussi un environnement professionnel solide. Il salue le niveau technique des équipes marocaines, ainsi que leur capacité à maintenir un équilibre humain sur un plateau. « Un tournage n’est pas seulement une question de compétence. C’est aussi une question de psychologie. On travaille dans l’intensité, à la limite. Avoir des gens qui ont le sabr, le hamd, l’iman… ça compte énormément. »
Une conception du cinéma fondée sur la limite et la liberté
Pour Laxe, réaliser un film n’est pas un métier mais un engagement total. « Je fais un film depuis cinq ans. C’est ma vie, ce n’est pas un travail. » Il dit ne pas comprendre la création sans difficultés, sans vertige. À ses yeux, le cinéma doit conserver une part d’ombre, un espace où les images agissent sans explication.
Il en résulte des œuvres parfois déroutantes, que certains spectateurs quittent en déclarant n’avoir « rien compris ». Cela ne le trouble pas. « Je sais ce que je fais. Comme un médecin connaît son métier, je sais faire des images qui pénètrent. Elles ne s’adressent pas seulement à l’intellect, mais au corps, à l’âme. »
Son moment préféré dans Sirāt ? Celui où les sourates résonnent. Il y voit une puissance presque physique, transmise au spectateur sans qu’il puisse la rationaliser.
Prix, reconnaissance et absence de calcul
Oliver Laxe ne cache pas son ambition. « Bien sûr, les prix sont importants. Ils donnent une liberté pour les films suivants. » Représenter l’Espagne aux Oscars constitue pour lui un honneur inattendu : jamais il n’avait imaginé que l’un de ses films serait sélectionné pour la course américaine, lui qui se projetait davantage dans l’univers de Cannes.
Mais cette ambition, insiste-t-il, s’accompagne d’un refus de la peur qui pèse aujourd’hui sur une grande partie du cinéma mondial. « On vit une époque où les gens calculent tout. Dans mes films, ils sentent une liberté. Et cette liberté vient de ma foi. Je n’ai pas peur de l’échec. »





















