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        Dossier
 Entretien avec Mme Cissé Nantènin Kanté, 2ème Secrétaire chargée des Affaires Culturelles à l’Ambassade de Guinée à Rabat
Une femme, symbole de l’intégration africaine au Maroc

Entretien réalisé par Wolondouka Sidibé

La 2ème Secrétaire chargée des Affaires Culturelles à l’Ambassade de Guinée à Rabat, Mme Cissé née Nantènin Kanté, fait partie de ces milliers de femmes subsahariennes qui symbolisent aujourd’hui l’intégration réussie au Maroc. Fruit de la coopération exemplaire entre son pays et le Royaume du Maroc, Mme Cissé Nantènin Kanté a fait ses études ici. Lauréate de l’Institut Supérieur du Journalisme (actuel ISIC-Institut Supérieur de l’Information et de la Communication), elle a commencé sa carrière professionnelle dans l’administration de son pays avant d’être nommée à ce poste.
A l’occasion de la Journée internationale de la femme, Mme Cissé Nantènin Kanté passe en revue cet événement dans son pays, la coopération entre la Guinée et le Maroc ainsi que l’intégration subsaharienne au Royaume chérifien.

L’Opinion : D’une manière générale, quelle analyse faites-vous du 8 mars 
Mme Cissé Nantènin Kanté : Il faut rappeler qu’historiquement, la journée internationale des femmes remonte à 1910. Selon des historiens, à cette date à la deuxième conférence internationale des femmes socialistes à Copenhague, Clara Zetkin, militante allemande, a décidé de la célébrer. Le principe est de mobiliser les femmes en accord avec les organisations politiques et syndicales du prolétariat dotées de la conscience de classe. Depuis lors, chaque année, la Journée du 8 mars connaît une forte mobilisation et l’égalité des genres connaît une avancée bien que beaucoup d’efforts restent à faire pour arriver à la parité totale. Cette année, sur le plan mondial, la Journée internationale des femmes s’inscrit dans le fil d’un mouvement  d’ensemble  sans précédent en faveur des droits des femmes, de l’égalité et de la justice. Le harcèlement sexuel, la violence et la discrimination à l’encontre des femmes ont aussi fortement suscité un débat public stimulé par une détermination affirmée à instaurer un changement.

L’Opinion : Qu’en est-il de la situation de la femme dans votre pays 
Mme Cissé Nantènin Kanté : Sous l’impulsion de SE Alpha Condé, chef de l’Etat et Président de la République, la condition de la femme s’est beaucoup améliorée ces dernières années. Il est vrai que le chantier reste vaste, mais le gouvernement s’emploie, de manière continue et soutenue, pour faire de la parité une réalité. En la matière, il faut relever aussi les efforts que déploie le ministère de l’Action sociale, de la Promotion féminine et de l’Enfance, notamment dans la sensibilisation et la lutte contre les violences et toutes les formes de discrimination à l’encontre de la femme. D’autres organisations féminines, à l’instar de l’ONG « Femmes Développement et Droits Humains en Guinée », font également un travail formidable de proximité.  

L’Opinion : Sous quel thème la Guinée célèbre ce 8 mars 
Mme Cissé Nantènin Kanté : A l’instar des autres pays du monde, la Guinée célèbre la Journée internationale de la femme avec pour ambition d’améliorer continuellement la condition de la femme. Cette année, la célébration de cette fête est placée sous le thème : « Défis et possibilités en matière d’égalité entre les hommes  et les femmes et d’automatisation  des femmes  et des filles rurales ». La journée sera ainsi l’occasion de transformer la dynamique en action, de favoriser l’autonomisation des femmes dans tous les contextes ruraux et urbains, de célébrer les femmes qui travaillent sans relâche à revendiquer leurs droits et à réaliser leur plein potentiel. A cet égard, plusieurs activités sont planifiées pour la célébration de la journée du 08 Mars 2018 en Guinée. Il s’agit, entre autres, de l’élaboration et la validation du rapport national sur l’expérience de la Guinée en matière d’autonomisation des femmes ; de la réalisation d’une étude-diagnostic sur les Mutuelles Financières des Femmes Africaines et son impact sur la promotion des activités économiques des femmes en Guinée. Ce sera aussi l’occasion d’une mobilisation sociale de sensibilisation et de plaidoyer en vue de renforcer et encourager les initiatives d’autonomisation des femmes, en particulier celles vivant en milieu rural.
Enfin, il sera procédé à l’organisation d’une exposition-vente des produits de l’entrepreneuriat féminin, afin de mettre en évidence la dextérité des femmes dans différents domaines, y compris celui du textile traditionnel guinéen ainsi que la présentation des projets sectoriels œuvrant dans le domaine de l’autonomisation des femmes.

L’Opinion : Sur un autre, registre quelle appréciation faite-vous de la coopération entre la Guinée et le Maroc dans le domaine culturel, d’autant plus que vous avez étudié ici avant de revenir servir votre pays
Mme Cissé Nantènin Kanté : Tant sur le plan diplomatique, économique que culturel, le partenariat entre la Guinée et le Royaume du Maroc se porte bien. Il convient de le souligner, avec force, qu’il s’agit des rapports de coopération qui sont au beau fixe. D’ailleurs, à ce sujet, il convient de rappeler que la première Agence de coopération qui fut créée au Maroc pour les étrangers était l’AMAMCO (Agence Maroco-Mauritanienne de Coopération), puis ce fut l’AGUIMCO (Agence Guinéo-Marocaine de Coopération) avant que les deux ne donnent naissance à l’ACI (Agence de Coopération Internationale). Mieux, le fait déjà qu’au départ l’AGUIMCO ait englobé et la Guinée et la Mauritanie, dans le cadre la coopération, explique à suffisance toute la dimension de l’excellence des relations entre mon pays et le Royaume Chérifien. En outre, depuis notre époque jusqu’à maintenant, les rapports entre les deux Etats n’ont fait qu’évoluer dans le bon sens et de façon qualitative. D’ailleurs, le nombre d’étudiants guinéens au Maroc, en augmentation continue, atteste bien cette affirmation.

L’Opinion : Il s’agit donc d’une coopération exemplaire Sud-Sud 
Mme Cissé Nantènin Kanté : Le mot est bien à propos car il s’agit bel et bien d’une coopération exemplaire et de longue date quand on sait que feu le Président Ahmed Sékou Touré et Feu SM le Roi Hassan II et Feu son père le Roi Mohamed V ont tissé des relations d’amitié et de fraternité. Des relations qui ont pris de la hauteur depuis l’avènement du Professeur Alpha Condé, Président de la République avec le dynamisme de Sa Majesté le Roi Mohammed VI. D’ailleurs, la visite d’Etat et de travail que le Souverain a effectuée en Guinée, une première du genre dans les relations entre les deux pays, en dit long sur l’entente cordiale entre le Royaume Chérifien et la République de Guinée. Les multiples conventions et accords cadres signés entres les deux Etats, dans divers domaines, expliquent également l’importance de ce partenariat. Sans oublier que je suis le fruit de cette coopération culturelle entre la Guinée et le Maroc.

L’Opinion : Peut-on parler, dans ces conditions, d’une intégration réussie en ce qui vous concerne, pour avoir étudié ici et y revenir travailler 
Mme Cissé Nantènin Kanté : L’intégration au Maroc est une question de volonté car c’est un pays hospitalier, accueillant et chaleureux. Pour ma part, c’est une grande chance pour moi de venir travailler dans ce beau pays où j’ai étudié et je m’en réjouis. Mieux, depuis ma prise de fonction à l’Ambassade, partout où je passe dans l’administration marocaine, je suis bien accueillie. Il suffit que je dise que j’ai étudié ici au Maroc, les portes s’ouvrent davantage même si elles le sont déjà. L’Agence Marocaine de Coopération Internationale, laquelle est mon interlocutrice directe, ne ménage aucun effort pour traiter mes dossiers, toujours avec une oreille attentive. Franchement, je n’ai aucun problème d’intégration, nos rapports sont au beau fixe. Toutes mes lettres de demande d’inscription, de place à la Cité Universitaire ou de changement de filière sont généralement agréées dans la mesure du possible. Je m’en félicite. Evidemment, je n’oublie pas le Ministère de l’Education Nationale et celui de l’Enseignement Supérieur qui nous facilitent notre mission à tous les niveaux, chaque fois que nous les sollicitons.
Entretien réalisé par Wolondouka Sidibé

12/3/2018
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 Entretien avec Mme Touria El Afti, Ingénieur Général au Secrétariat d’Etat chargé de l’Eau
Parcours sans failles d’une militante de la préservation de l’or bleu
Fêter le 8 mars, ce n’est pas uniquement relever les problématiques des femmes, les discriminations et les droits, mais aussi rendre hommage à des femmes qui ont pu percer dans des domaines particulièrement masculins -quoique cette donne soit en train de changer-, grâce à leurs compétences, grimper la hiérarchie administrative avec courage, persévérance, intelligence et diplomatie et qui ont contribué à la construction du pays.

Entretien réalisé par Bouteina BENNANI

On a choisi cette année de commémorer la journée internationale autrement, avec une ingénieure qui a roulé sa bosse dans le métier de l’eau qui se fait de plus en plus denrée rare au niveau mondial. Une femme qui a su saisir son poste et contribuer aux différentes stratégies et plans directeurs de l’eau. Elle a été première femme Chef de service au Maroc au niveau de la Direction générale de l’Hydraulique, première femme Chef de Division au sein de la même Direction et actuellement première femme Ingénieur général au Secrétariat d’Etat auprès du ministère de l’Equipement, du Transport, de la Logistique, de l’Eau, chargé de l’Eau. Ce sont des postes clés pour ce qui est de l’approvisionnement en eau et politique de l’eau dans notre pays. Avec la régionalisation avancée, la place des ingénieurs est prépondérante, on se doit de les intégrer davantage pour gouverner côté terrain.

L’Opinion : En tant que 1ère femme Ingénieure Général au Maroc, que pouvez-vous nous dire sur votre parcours professionnel, sachant que c'était un domaine particulièrement masculin Avez-vous rencontré des problèmes, surtout dans le créneau de l'Hydraulique 
Touria El Afti : Après avoir eu mon diplôme de l’Ecole Hassania des Travaux Publics en 1985, la Direction Générale de l’Hydraulique a sélectionné les hydrauliciens les mieux classés pour les adjoindre à l’équipe d’ingénieurs fonctionnaires de l’Administration de l’Hydraulique. J’étais parmi les 3 premières femmes ingénieures et de différentes spécialités, nos collègues étaient surtout des hommes. Moi en tant qu’ingénieur en Génie civil, option hydraulique, une femme ingénieure en Hydrogéologie et une autre spécialiste en Génie rural. Certes, les difficultés sont apparues dès le début, ou plutôt des stéréotypes ancrés traditionnellement dans les mentalités masculines et des stigmatisations culturelles envers les femmes, et ce, quel que soit leur instruction ou diplôme. Parfois, on entendait dans les couloirs : Que viennent faire ces femmes ici  Il y avait également un manque de confiance dans nos compétences, comme si elles seraient liées au sexe. On l’a ressenti dès le début par une ségrégation au niveau des postes. On était mieux classées que certains collègues et pourtant, on a été directement affectées à des services techniques, attachées à des cellules techniques dont ils avaient, eux, la responsabilité. Sur le champ, je m’étais révoltée et demandé audience auprès du Chef de Division, lequel m’a expliqué que cette cellule s’occupe plus de bassins hydrauliques que l’autre.
Bien que n’ayant pas été convaincue, il a fallu que je milite dans le travail technique et démontrer mes compétences techniques en travaillant beaucoup plus que mes collègues hommes. A cette époque, je m’étais investie dans tout ce qui est modélisation mathématique dans le domaine hydraulique, des créneaux difficiles en ingénierie. M’étant imposée par l’excellence de mon travail, du coup, les chefs, autrement dit la hiérarchie supérieure, faisaient appel à moi pour résoudre tel ou tel problème. J’ai pu résoudre intelligemment ma première difficulté au travail par la performance dans ma spécialité qui est l’hydraulique. Je devais assurer un suivi d’étude technique de planification des ressources en eau à l’échelle de trois bassins qui sont Sebou, Bouregreg et Oum Rbii, là où il y a le plus de ressources en eau, côté répartition des richesses hydrauliques, surtout pour les bassins de Sebou et d’Oum Rbii. D’ailleurs, les autres collègues femmes ont suivi le même chemin. C’était notre stratégie de dépassement pour l’intégration dans des postes de responsabilité et de prise de décision. Voilà pour ce qui est du cheminement de ma carrière en tant qu’ingénieur Génie civil hydraulicienne avant de grimper les échelons.

L’Opinion : Quel message faire passer aux jeunes ingénieures en ce 8 mars Et quel parcours avez-vous suivi 
Touria El Afti : Le message est qu’il faut faire le terrain et avoir le courage de persévérer. Au niveau de l’ingénierie, on ne peut pas concevoir sans voir le terrain. Une femme qui n’a pas accès à un métier technique d’eau ne pourra jamais grimper dans les postes de responsabilité, même au central. Le terrain est indispensable, c’est une condition sine qua none.
Au fil du temps et après avoir prouvé mes compétences, non seulement dans le domaine hydraulique mais aussi dans les études d’impact des grands barrages sur l’environnement naturel et socioéconomique et sur les modèles et études économiques des grands barrages, j’ai pu surpasser certains collègues hommes. Enfin, après un remaniement, 6 ans après, au sein de Services et Divisions, j’ai été désignée première femme Chef de service au niveau de la Direction générale de l’Hydraulique, du ministère de l’Equipement, à travers mes compétences. Et qui dit domaine de l’hydraulique, dit politique de l’eau au Maroc, la politique des ressources en eau, la réalisation des grands aménagements qui sont les barrages, les aménagements de protection des cours d’eau, les forages…C’est une grande responsabilité que de« gouverner » les domaines techniques des ressources en eau au Maroc. J’étais responsable du Service des plans directeurs d’aménagement des ressources en eau qui les élaborait aux années 80-90, pour l’ensemble des bassins versants du Maroc. On étudie pour chaque bassin, après diagnostic de la situation des ressources en eau, les besoins en eau, les contraintes environnementales, le développement de la situation socioéconomique…Côté ressources en eau actuelles, on fait les bilans hydrauliques, évolution des demandes en eau pour les secteurs de l’approvisionnement en eau potable en milieu rural, en milieu urbain, pour les industries, pour le tourisme, pour les débits nécessaires pour la protection de l’environnement. Et aussi une confrontation des ressources et des besoins en eau pour savoir si le bassin est équilibré sur le plan hydraulique ou pas. Sinon, dans le cadre du plan directeur, on identifie les scenarii de développement des ressources en eau, qu’ils soient conventionnels par la mobilisation des autres surfaces par les barrages, par prélèvement au fil de l’eau ou pour la mobilisation des eaux souterraines par le biais des forages, des puits…Ou non conventionnels qui sont le dessalement de l’eau de mer et la réutilisation des eaux usées après traitement. C’est grâce à ces études lourdes qu’on a assuré l’équilibre et les satisfactions des besoins prioritaires, autrement dit, l’eau potable et industrielle.

L’Opinion : Quelle est notre situation, au Maroc, côté approvisionnement en eau en milieu urbain et rural 
Touria El Afti : On a actuellement garanti l’approvisionnement en eau potable et industriel en milieu urbain et on a atteint un taux d’accès à l’approvisionnement en eau potable en milieu rural équivalent à 96,5%, fin 2017, avec notre partenaire l’Office National de l’Electricité et de l’Eau Potable. Au fil de 22 ans au sein de ce service, j’ai veillé à l’élaboration de l’étude du plan national de l’eau et collaboré à la Stratégie de l’eau à l’échelle nationale, avec des bureaux d’étude marocains et étrangers, ce qui a donné des scenarii de développement des ressources en eau au Maroc jusqu’à l’horizon 2030. Puis j’ai été nommée première femme Chef de Division au sein de la Direction Générale de l’Hydraulique, du Secrétariat chargé de l’Eau et de l’Environnement.

L’Opinion : A ce sujet, le thème de la Journée internationale des femmes du 8 mars est : « L’heure est venue : les activistes rurales et urbaines transforment la vie des femmes ». Que pouvez-vous nous dire à ce sujet sur la gestion de l’eau... Surtout que vous étiez Chef de la Division de l’approvisionnement en eau potable des populations rurales.
Touria El Afti : Tout d’abord, la journée internationale des femmes n’est pas une fête, c’est un rendez-vous qui nous rappelle le militantisme des femmes pour avoir leurs droits. Nous devons continuer le combat pour résorber les deltas qui existent entre femmes et hommes pour relever ce challenge. Autrement dit, avoir une égalité de genre dans tous les domaines. Au Maroc, il y a beaucoup à faire en matière d’égalité, non seulement au niveau urbain mais beaucoup plus au niveau rural. Au niveau rural, l’activité des femmes n’est pas comptabilisée. D’après le recensement de 2014, nous sommes 34 millions d’habitants, la moitié dans le rural et l’autre dans l’urbain et plus de la moitié est constituée par la gent féminine. Malheureusement, ces indicateurs classent le Maroc parmi les rangs inférieurs en matière de développement humain. C’est parce que nous marchons avec un seul pied. Si on ne développe pas la femme rurale au même titre que la femme urbaine qui elle-même souffre des inégalités, on doit vraiment jouer un rôle crucial pour résorber toutes les inégalités et on doit avoir l’audace d’intégrer la femme dans le développement humain.
Par exemple, au niveau de l’agriculture, il y a un pourcentage considérable de femmes dont le travail n’est pas rémunéré. Aussi, la propriété des terrains agricoles est entre les mains des hommes (frères ou maris) et les femmes ne perçoivent aucun centime des revenus. Tout ceci interpelle les décideurs pour réfléchir sur la manière d’assurer le développement humain au niveau rural et assurer aux femmes rurales un revenu pour assurer leur autonomisation, travailler sur l’éducation rurale et leur permettre de prendre des décisions et de s’imposer. Et contribuer à la réalisation à l’ODD 5 qui est l’autonomisation des femmes et des filles, sinon on ne va pas avancer. Et aussi travailler sur les écarts au niveau de l’urbain, du périurbain.

L’Opinion : Et au niveau du Secrétariat de l’Eau, qu’est-ce que vous faites 
Touria El Afti : En effet, j’ai assuré la fonction de Chef de division de l’approvisionnement du programme PAGER  (Programme d’approvisionnement en eau groupé des populations rurales) pendant 3 ans et été chargée d’introduire l’assainissement en milieu rural. On a réalisé, selon une approche participative avec les hommes et les femmes des douars, des puits et des forages avec des châteaux et des bornes fontaines. C’est un programme, lancé en 1995 par le Gouvernement, parfaitement gendérisé et sans le savoir. Et ce, à travers des animateurs et des animatrices qui parlent le dialecte de ces populations, justement pour que la population acquiert l’expérience et adopte les projets d’approvisionnement en eau potable pour en assurer la durabilité. On a également réalisé des cartes sociales pour choisir le point d’eau ou le lieu de la borne fontaine, à côté de la mosquée ou des maisons, pour que les femmes puissent adhérer et ne plus avoir la corvée de l’eau potable, sachant qu’elles étaient les responsables pour amener l’eau potable, parfois à des distances qui dépassent les 2 ou 3 km.
Pour ce qui est de la gestion, ce sont les associations des usagers qui gèrent les systèmes d’approvisionnement en eau potable, elles ont réalisé des branchements individuels, c’est-à-dire que maintenant elles ont l’eau de robinet dans les cuisines et les toilettes…On a également intégré l’assainissement pour ce qui est des rejets d’eau usée dans les douars qui ont des branchements individuels. En commençant par la réalisation des approvisionnements en eau potable au niveau des écoles rurales ainsi que des latrines pour les élèves, garçons et filles, les instituteurs et institutrices, et pour les handicapés avec une rampe. Cette conception était, sans le savoir, gendérisée. Après la réussite de ces deux programmes, j’ai été nommée première femme Ingénieur Général au Maroc, un poste équivalent au Directeur central. D’ailleurs, j’ai été couronnée par Khmissa en 2009. Mon travail consiste à l’examen des études techniques en relation avec tout ce qui est aménagement hydraulique, planification et stratégie politique de l’eau au Maroc…On m’a également désignée Pôle Droits humains de l’eau potable et de l’assainissement et Pôle genre qui suit le plan gouvernemental de l’égalité ICRAM, avec le ministère de la Solidarité. Je contribue aussi à l’élaboration des rapports de l’examen périodique universel, pour ce qui est des commissions qui partent à Genève et à New York. On est concerné par les Objectifs de Développement Durable 5, 6 et 13.

L’Opinion : Justement, comment a été qualifiée la situation du Maroc lors de l’examen périodique universel : l’UPR 
Touria El Afti : Le Maroc est vraiment visionnaire dans la politique de l’eau en général. Depuis 1967, Feu Sa Majesté Hassan II, que Dieu ait son âme, a vraiment devancé et instauré la politique d’irrigation d’un million 500.000 hectares, un objectif qu’on devait atteindre fin 2000 et qui a été atteint en 1997 grâce à la politique des grands barrages. Ce qui a permis d’avoir une denrée importante, le pétrole bleu. On a actuellement 140 grands barrages avec une capacité qui frôle les 18 milliards de mètre cube et une centaine de petits barrages. Nous prélevons presque 2 milliards de mètres cube au fil de l’eau pour l’irrigation et nous avons des milliers de forages et de puits pour la mobilisation de plus de 4 milliards de mètre cube de ressources en eau souterraine, quoique, maintenant, on est en surexploitation. Côté organisationnel, à partir de 1998, nous avons créé nos agences de bassin hydraulique, s’ensuivirent d’autres en 2002, la première est celle d’Oum Rbii et puis 8 autres agences dont Moulouya, Bouregreg, Tensift, Sousse-Massa-Draâ…. Et côté réglementation, nous avons la loi sur l’eau 10-95, abrogée par la loi 36-15 qui tient compte du genre dans quatre de ses articles, et ce, pour la représentation de 25% de femmes dans le Conseil supérieur de l’eau et du climat, dans les Conseils des agences des bassins et dans les Conseils provinciaux.
Il faut signaler que la réussite des grands chantiers hydrauliques au niveau national pour la réalisation des grands, petits et moyens barrages, des projets de protection contre les inondations, des prévisions météorologiques et de la préservation des sources en eau est due, au sein du Secrétariat chargé de l’Eau et au sein des Agences et des bassins hydrauliques, aux efforts de tout un chacun, hommes et femmes au niveau de ce secteur.

L’Opinion : Genre et eau est un sujet de plus en plus pris en compte de par le monde. Qu'en est-il chez nous   Sachant que vous avez piloté l’intégration de l’égalité de genre dans le secteur de l’eau.
Touria El Afti : On a travaillé sur plusieurs créneaux, côté intégration du genre au niveau du Secrétariat d’Etat chargé de l’Eau, tout en se basant sur la CEDAW (la Convention sur l’élimination de toute discrimination à l’égard des femmes), sur les conventions internationales, la Constitution de 2011, le plan gouvernemental pour l’égalité ICRAM et sur notre loi sur l’eau. Mais aussi, la loi organique des finances 130-13 et les circulaires du chef du gouvernement 4-2015 et 7-2017. Nous avons commencé notre représentation au niveau du comité technique du suivi des cas, ICRAM, une initiative concertée pour le renforcement des acquis des Marocaines et puis également au niveau du réseau de concertation interministériel pour l’égalité des sexes dans la fonction publique. Dans ce cadre a été procédé le renforcement des capacités du top management jusqu’au chef de service et cadres pour l’approche genre et son intégration sur le prisme droit humain dans la politique de l’eau, puis des formations en leadership pour assurer l’égalité et l’équité dans les postes de responsabilité et de décision : Chef de service, Chef de division, Directrice…Tous les cadres hiérarchiques ont suivi la formation de l’approche genre, de l’identification et de l’évaluation des indicateurs genre pour les programmes et projets du Secrétariat d’Etat chargé de l’Eau, en tant que leadership. Il est très important que le top management en soit conscient et brise le plan de verre culturel qui existe chez les hommes, d’ailleurs partout dans le monde. Cela se fait par la formation mais aussi par l’éducation de nos enfants, filles et garçons. Parfois on colle le mot genre à femme, ce n’est pas une question de sexe mais de transformations culturelles qui ont fait que les rôles soient vraiment collés pour les femmes et pour les hommes.

L’Opinion : Et pour ce qui est des statistiques 
Touria El Afti : On a 50% de postes de chefs de service et de chefs de division gouvernés par les femmes au niveau central. La difficulté reste au niveau régional et local, il n’y a pas beaucoup de femmes qui veulent travailler à l’extérieur du central. Le travail se fait actuellement pour améliorer le taux de féminisation qui est de 24% au niveau de notre ministère, sachant que nous sommes au total 2400 fonctionnaires au niveau du Secrétariat d’Etat chargé de l’Eau, y compris les agences de bassin. C’est un secteur trop techniciste, mais on commence à recruter beaucoup plus de femmes, il n’y a pas de stigmatisation hommes-femmes parce qu’on suit le statut de la fonction publique. Il faut dire que par la force des choses, on trouve plus de filles et peu de garçons dans les écoles d’ingénieurs. C’est au niveau des postes de responsabilité qu’on essaie d’agir, surtout sur le plan culturel et destruction des stéréotypes.

L’Opinion : Que dire des programmes et stratégies genre 
Touria El Afti : La Stratégie de l’institutionnalisation du genre dans la politique de l’eau est déclinée en programmes, en projets, en activités annuelles avec le budget, avec les responsabilités et les indicateurs genre de performances, avec l’impact sur la population et même avec les hypothèses de risque. Quatre axes ont été identifiés. Le premier est le renforcement institutionnel du comité genre et de la commission technique qui vont suivre la mise en œuvre de cette stratégie. Le deuxième axe a trait à la gestion des ressources humaines pour plus d’équité et d’égalité au niveau des postes de responsabilité au niveau central, régional et local. En troisième lieu, le travail se fait sur les conventions, au niveau des programmes, des projets et des termes de références pour plus de visibilité et pour en faire bénéficier la population. Il y a également un axe sur les métiers de l’eau pour les barrages, là où on trouve plus d’hommes que de femmes, sachant qu’on commence à avoir des femmes chefs de service en béton et en logistique. Il y a certes encore du chemin à faire, c’est pour cela qu’au niveau de la budgétisation sensible au genre, on penche sur l’amélioration des conditions au niveau des chantiers et au niveau de l’observation métrologique, hydrologique, hydrogéologique… pour que les femmes puissent avoir accès à ces métiers d’eau.

L’Opinion : Le Plan Gouvernemental pour l’Egalité 2012-2016 « ICRAM »  celui de 2017-2021 « ICRAM2 »  ont-ils, à votre avis, permis la promotion de la femme marocaine
Touria El Afti : ICRAM I est un plan gouvernemental qui était décliné en 8 axes dont l’institutionnalisation de l’intégration du genre dans les politiques publiques et le renforcement des capacités… Les domaines de l’éducation, de la santé et des infrastructures étaient aussi ciblés pour améliorer les conditions des femmes et des filles, un axe relatif à l’intégration des femmes dans les postes de décision, l’amélioration des conditions des femmes pour plus d’équité et d’égalité dans le recrutement. A mon avis, ICRAM I est un début obligatoire qui a tracé les grands axes et les actions par département. Chaque département a été soit déjà dans le programme et continue à réaliser selon les indicateurs qui sont consignés dans ICRAM I, soit qu’ils ont réalisé des chantiers, des études qui sont consignés dans ICRAM I. A titre d’exemple, pour ce qui est des stratégies d’institutionnalisation de l’intégration du genre dans les politiques publiques. Dans le cadre du renforcement des capacités, pas mal de départements ont réussi, grâce à ICRAM I, leurs stratégies d’institutionnalisation de l’intégration du genre dans leurs politiques, parmi eux le département de l’Eau, nous avons notre stratégie. Il y a d’autres ministères qui ont leurs programmes annuels et ont essayé d’atteindre les indicateurs consignés au niveau d’ICRAM I. On ne peut pas dire que grâce à ICRAM I que des femmes sont autonomes, mais, grâce à ICRAM I qu’on a réussi à booster les femmes pour les postes de responsabilité par exemple, à intégrer le genre dans des programmes aveugles au genre dans certains ministères. Côté budget, il n’était pas consigné le budget nécessaire. Maintenant avec ICRAM II, qui comprend 8 axes, on va travailler pour renforcer l’institutionnalisation et assurer l’autonomisation des femmes et des filles, assurer plus de postes de responsabilité et de prise de décision pour les femmes. Elle va tirer vers le haut et intégrer plus le genre dans les programmes et politiques de l’Etat…il y a 8 créneaux : un qui est transversal qui va coordonner, des axes verticaux et d’autres horizontaux, tous les départements ministériels.

L’Opinion : On parle souvent du rôle des femmes dans la rationalisation et la préservation de l’eau, qu’en pensez-vous 
Touria El Afti : Nous avons à satisfaire l’approvisionnement en eau potable et satisfaire l’irrigation. Vu que la femme est la première responsable de son foyer, c’est elle qui gère l’eau potable. Pratiquement, toute la communication pour économiser l’eau au niveau du foyer est adressée dans les spots télé aux femmes, rarement aux hommes. Le rôle de la femme est aujourd’hui crucial pour économiser l’eau au niveau du foyer quoique le secteur de l’Eau potable ne soit pas le premier consommateur de l’eau, mais celui de l’irrigation. A part l’eau potable, la femme n’a pas plus de rôle dans l’économie de l’eau.

L’Opinion : Que dire de l’Alliance istiqlalienne 
Touria El Afti : Les ingénieurs istiqlaliens sont constamment en activité, l’Alliance des Ingénieurs Istiqlaliens est dans toutes les régions. On a sillonné Rabat, Salé, Kénitra, Fès, Meknès, Marrakech. Au niveau de l’Alliance, tout ce qui est technique est partagé, maintenant, on devrait s’intégrer dans le tissu politique national pour valoriser notre travail en tant qu’alliance. Nous avons peu d’ingénieurs présidents de communes. Avec la régionalisation avancée, on devrait s’intégrer davantage pour gouverner côté terrain. J’ai travaillé beaucoup avec les présidents des communes que ce soit de l’Istiqlal ou d’autres partis politiques dans le cadre de l’approvisionnement en eau potable, on a travaillé avec la population et je n’ai pas vu beaucoup de femmes présidentes de communes. Je crois qu’on doit renforcer notre travail au sein des communes et des régions. Le besoin se ressent en ingénieurs à même d’assurer le développement économique de la région. Sans ingénieurs et techniciens, on ne peut pas développer nos régions convenablement, pour assurer une planification, une programmation budgétaire, atteindre des performances et des indicateurs… avec la loi organique des finances, avec la budgétisation sensible au genre et la régionalisation avancée. Et qui dit développement économique dit développement social, environnemental…L’ingénieur est au cœur du développement durable, on doit tout décliner au niveau régional et local. Mis aussi pour la réalisation des ODD d’aménagement et de la constitution. Pour l’eau, nous avons les agences des bassins hydrauliques sur place et des plans directeurs intégrés au niveau des agences.

Entretien réalisé par Bouteina BENNANI

12/3/2018
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