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        Dossier
 L’agenda africain sur la migration, quel impact sur les politiques migratoires marocaines 
La question capitale de la perception

Par Abdelkrim BELGUENDOUZ*

De manière centrale, pour le Maroc, au plus haut niveau de l’Etat, c’est la question de la représentation de la migration, de sa perception, de la manière dont elle est appréhendée et saisie, qui est posée avec insistance dans le cadre de l’Agenda Africain sur la Migration : « Il s’agit avant tout de modifier nos perceptions face à la migration, de l’aborder non comme une contrainte ou une menace, mais comme une force positive.
De tout temps, la migration n’a-t-elle pas été un facteur de rapprochement entre les peuples et les civilisations   » (Discours royal au 29ème Sommet de l’U.A, Addis Abeba, 3 juillet 2017).
Cette question de la perception de la migration est en effet fondamentale. C’est elle qui détermine le jugement que l’on a de la migration, qui dicte les réactions de tout un chacun, les actes en ce domaine et de manière générale qui fonde les politiques migratoires, permet de les saisir, de les comprendre et de les décrypter.
Globalement, il y’a deux perceptions, deux représentations de la question migratoire qui sont analysées par le Roi, et qui lui permettent de mener un plaidoyer dans un sens déterminé.
La perception à connotation négative
Il y’a d’un côté la migration qui est perçue comme un problème, un handicap, un péril, un risque, un danger, une menace, un fardeau, un fléau à combattre. Les statistiques de la migration dite irrégulière ou clandestine sont ainsi gonflées démesurément et fantasmées dans une perception alarmiste, contribuant à inséminer durablement dans l’imaginaire collectif le syndrome du déferlement du Sud au Nord, ce qui, en creux, donne corps et légitimité à l’Europe forteresse.
Cette vision à connotation négative s’alimente et s’exprime à travers plusieurs stéréotypes et préjugés : la migration est la source de tous les maux de la société. Elle est à l’origine du chômage, de la délinquance, de l’insécurité, de la malvie dans les pays de réception. Elle est mise sur le même plan que le trafic de drogue, des stupéfiants, le blanchiment d’argent, la criminalité, voire même le terrorisme.
C’est ainsi que dans le « Traité d’Amsterdam : liberté, sécurité et justice », l’UE établit dans son jargon un amalgame pernicieux entre immigration « clandestine », réseaux « terroristes », trafic de stupéfiants et trafics illégaux en tous genres. Rappelons-nous également de la couverture de « Jeune Afrique » de l’été 2017, laquelle, partant des attentats terroristes de Barcelone où étaient impliqués des Marocains, mettait sous le titre de terrorisme : « Born in Morocco », voulant dire par là que le terrorisme est fabriqué, produit et créé au Maroc qui devient ainsi producteur de terrorisme, avec la stigmatisation de tout un pays et de tout un peuple.
Cette représentation de la migration, qui n’attribue par ailleurs à la zone Sud, dont le Maroc, que des capacités de nuisance, est dramatisée à outrance, avec l’objectif d’en faire une perception anxiogène : il s’agit d’un déferlement, d’un tsunami, d’une invasion, d’une malédiction contre laquelle il faut se protéger en tant que victime. Cette vision justifie alors des attitudes de rejet de l’autre, de remise en cause du vivre ensemble.
Au niveau général, cette perception négative impulse des politiques publiques restrictives et frileuses, fournit une légitimation aux politiques sécuritaires et policières dans le domaine migratoire, en termes de répression, d’enfermement, d’expulsion, d’atteinte aux droits fondamentaux de l’Homme. Ces politiques sont déterminées par le tout sécuritaire, confortant ainsi le sentiment d’angoisse, d’inquiétude et d’insécurité des opinions publiques en Europe, tentées par la dérive droitière et aggravant les tendances xénophobes ici ou là, au lieu d’aller à contre-courant de ce mouvement.
Le Maroc n’a pas échappé également à cette vision négative, comme celle exprimée au parlement à Rabat le 7 mai 2003 par El Mostapha Sahel, alors ministre de l’Intérieur, en présentant le Maroc en tant que « victime » de la menace et du « danger » migratoire, la migration irrégulière constituant un défi pour la souveraineté, la sécurité et l’équilibre sociétal du pays :
« la lutte contre l’immigration clandestine est l’une des priorités de l’action du gouvernement qui, conscient du danger qu’elle recèle, a mobilisé tous les moyens humains et matériels nécessaires pour lutter contre ce fléau qui a des répercussions négatives au plan économique et social (…) ce programme de lutte contre l’immigration clandestine, nécessite d’importants fonds et représente de ce fait un fardeau pour le budget de l’Etat. Au lieu d’être un pays émetteur d’immigration, le Maroc devient victime avec ce que cela suppose comme effets négatifs. » (dépêche MAP 072058).
La vision en termes positifs
La seconde vision totalement opposée à la précédente, conçoit l’immigration comme une opportunité, une chance, un apport bénéfique multiforme (au plan économique, social, culturel, sportif, etc.), un pont, une passerelle, un trait d’union, un facteur de développement à multiples facettes. Elle perçoit l’immigration comme une source de progrès pouvant donner lieu à de véritables politiques de coopération et à un partenariat bilatéral ou multilatéral réel au plan migratoire.
Bien entendu et on ne peut que s’en féliciter et s’en réjouir, c’est la vision de la migration en termes d’interdépendance positive qui prévaut dans la démarche de préparation de l’Agenda Africain sur la Migration. Voici quelques passages du discours royal d’Abidjan du 28 novembre 2017 :
-« Le 21ème siècle sera celui des grands brassages. Ce constat de bon sens nous interdit de donner toute tournure idéologique, passionnelle, voire xénophobe aux discours sur la migration ».
-« La question migratoire a constamment été envisagée non comme une source de solutions et d’opportunités, mais comme porteuse de menaces et de désespoir (…) Dans notre Histoire contemporaine, elle a pris une connotation négative, puisqu’elle est associée à la drogue et autres trafics… »
-« Peu capables ou peu désireux de saisir les causes profondes du fait migratoire, on le fige et on le généralise dans des représentations stéréotypées : à travers des images de déferlement de personnes sans travail, sans ressources, parfois aux profils douteux ».
Dans cette perception en termes d’interdépendance positive, le rappel est fait par le discours royal de l’apport inestimable de l’immigration africaine à la libération et à reconstruction de l’Europe, par le biais des recrutements d’Afrique du Nord et d’Afrique subsaharienne, principalement des Algériens, des Marocains, des Tunisiens, des Sénégalais, des Maliens entre 14-18 et 39-45 du siècle dernier. Mais la France (Verdun), la Belgique (Gembloux-Chastre), l’Italie (Monte Cassino) et bien d’autres contrées d’Europe, ont très souvent oublié leur Histoire commune avec l’Afrique et le tribu du sang payé par les Africains dans la lutte contre le nazisme.
L’interpellation de l’Europe
Il est demandé à l’Europe, en particulier, de changer de regard sur l’immigration, de faire évoluer sa politique en la matière, de procéder à une réflexion décisive en rapport à une question qui constitue une préoccupation majeure pour les pays africains. Il s’agit de remettre en cause la politique de la migration choisie et du drainage des cerveaux et des talents africains « de la tête aux pieds », selon l’expression du regretté Mehdi Elmandjra. Cette pratique est hautement préjudiciable à l’Afrique, constitue un gaspillage et un sérieux obstacle à son développement durable. En d’autres termes, en ciblant les compétences africaines, les approches migratoires sélectives, menacent fondamentalement les économies africaines : « la politique européenne en la matière devrait évoluer. Il n’est pas acceptable que, tant sur les bancs des écoles prestigieuses, que dans les entreprises du continent, les meilleurs talents africains soient l’objet de convoitises européennes, au mépris de l’investissement de leur pays d’origine en termes de formation : l’hémorragie des cerveaux qui s’ensuit est déplorable ».
Cette question constitue par ailleurs une préoccupation de longue date du Souverain. C’est ainsi que dans son discours au 23ème Sommet des chefs d’Etat d’Afrique et de France tenu à Bamako le 3 décembre 2005, le Roi Mohammed VI déclarait : « À défaut de mettre en place des mécanismes particulièrement attentifs aux besoins des jeunes répondant à leurs aspirations, l’Afrique continuera d’assister, impuissante, au gâchis de la fuite des cerveaux ».
Le Canada, chasseur de têtes
Précisons à ce niveau que le Canada également s’adonne à cette pratique de drainage des cerveaux, en encourageant les étudiants étrangers, dont de nombreux marocains, à demander la résidence permanente à la veille de l’acquisition de leurs diplômes, procédant de la sorte à de substantielles économies d’éducation et de formation assurées par le pays d’origine et les familles concernées. Le Canada impose également des conditions sévères en matière de qualification et de formation pour pouvoir entrer et y séjourner, organisant déjà au Maroc même la chasse aux talents, à travers des annonces de presse et surtout le recours à des cabinets d’experts en immigration et d’avocats-conseils qui font des affaires juteuses en matière de recrutement de compétences marocaines dans le cadre d’une résidence permanente à Casablanca et Rabat.
L’action de ces agences d’immigration est un exemple frappant de la pratique de la migration sélective (avec des critères de choix pour être éligible) et de l’incitation à l’exode des cerveaux.
Par ailleurs, en revenant au discours royal d’Abidjan, aussi bien au niveau continental africain, qu’au niveau des relations migratoires entre l’Afrique et l’Europe, principalement l’Union Européenne, « une nouvelle vision s’impose. Il s’agit de faire de l’immigration un sujet de débat apaisé et d’échange constructif », un débat serein, ajoutons nous, y compris au niveau des pays africains, dont le Maroc où prospère un certain nombre de stéréotypes et de plus en plus un discours populiste ambiant à l’égard de la Nouvelle Politique Migratoire du Maroc et particulièrement des deux opérations de régularisation administrative touchant essentiellement des Africains subsahariens en situation administrative irrégulière.
Pour une culture de solidarité au Maroc
Au Maroc, où existe pourtant une tradition d’hospitalité, nous avons besoin que la culture d’accueil et de solidarité s’étende et se renforce, tant les préjugés à l’égard de l’immigration étrangère, principalement africaine subsaharienne, deviennent tenaces et nuisibles au vivre ensemble et au nécessaire succès de la Nouvelle Politique Migratoire du Maroc. En effet, les tensions sociales graves qui s’intensifient entre la population marocaine et les communautés de migrants comme à Ouled Zyane à Casablanca, risquent de remettre fondamentalement en cause les choix retenus en termes de politiques migratoires marocaines. Voilà pourquoi il devient urgent de promouvoir la tolérance et une meilleure cohabitation entre les migrants et les Marocains.
Dans le même objectif, il s’agit de recadrer positivement le discours sur les migrations, d’éclairer le débat sur les réalités migratoires, de tordre le cou au discours erroné et déshumanisant sur la migration, de reconnaître et de faire connaître les contributions multidimensionnelles de la migration. En somme, il convient d’entreprendre tout un travail de déconstruction et de démystification de certaines analyses anxiogènes, voire apocalyptiques par rapport à l’immigration subsaharienne au Maroc. Un exemple concentrant une série d’idées infondées, nous vient d’Outre Atlantique d’une compétence marocaine au Canada, consacrant l’éditorial à la question dans « Maghreb Canada Express », volume XV n° 10, page 3, octobre 2017, sous un titre révélateur en lui-même. Commençant par « Mobilité humaine », on aurait pu penser que la suite s’inscrirait de manière positive, en termes d’encouragement à la circulation des personnes. Or, la continuation sous forme de sous-titre, est l’expression d’une perception à très forte connotation péjorative et négative : «le Maroc face à la déferlante migratoire ».
Ainsi, analysée par rapport au Maroc, l’immigration subsaharienne est considérée comme une sorte d’avalanche, de tsunami, une immigration galopante qui submerge le pays et (sur)pèse déjà de son poids démographique. Il s’agit d’une « pression qui va, écrit l’auteur, en augmentant sur les poumons économiques du pays concentrés dans certaines villes et davantage tout au long du littoral. Et de ce fait, cette immigration galopante, mal gérée, pourrait à moyen terme asphyxier complètement le pays. Il serait donc urgent de bien répartir cette immigration et de la canaliser là où il le faut, afin d’éviter que le Maroc ne bascule sous ce poids démographique qui est en train de peser sur les zones côtières vers un certain chaos plus ou moins annoncé ».
Pourtant, les chiffres et la réalité concrète contredisent totalement cette représentation, et lui ôtent tout fondement scientifique sérieux. Ainsi, une note d’information du Haut Commissariat au Plan (HCP), publiée ces tous derniers jours, montre que sur une population de 33,8 millions d’habitants recensés en 2014, le nombre d’étrangers résidant au Maroc a atteint 84.000 habitants, soit une proportion de 0,25% de l’ensemble de la population marocaine. Si on tient compte du fait que la première opération de régularisation des étrangers en situation administrative irrégulière, organisée tout au long de 2014, a réglé quelque 25.000 dossiers et que la seconde opération effectuée tout le long de 2017 ne concerne le dépôt que de 25.000 demandes de régularisation (selon un bilan provisoire à fin novembre 2017), on perçoit alors la dramatisation démesurée de l’analyse que nous discutons.
Pourtant, son auteur s’est enlisé dans un autre stéréotype, insinuant dans un langage à peine voilé et avec une pointe d’ironie sur la noblesse de la démarche de la Nouvelle Politique Migratoire du Maroc qu’il trouve  inexplicable et dont il est « difficile de cerner les motivations », une immigration que le Maroc «subit beaucoup plus qu’il ne souhaite ni qu’il planifie et dont il n’a absolument pas besoin, vu sa situation économique et surtout celle démographique ». En d’autres termes, l’immigration apparaît dès lors non seulement comme surnuméraire, mais aussi comme une anomalie.
Une des conclusions majeure de l’analyse que nous discutons, et qui mérite d’être mise en question, est que cette immigration se fait au dépens des nationaux et que les devoirs des responsables envers les Marocains ne sont pas assurés, les régularisations créant des appels d’air pouvant avoir des conséquences catastrophiques, en particulier au niveau de la paix sociale, voire des tensions au plan politique : « Préserver les droits des immigrants et des demandeurs d’asile, c’est noble de la part du pays d’accueil. Mais il ne faut pas que la noblesse du droit fasse ombrage à celle du Devoir au point de créer un froid et des courants d’air pouvant se transformer en tempêtes » (sic !)
Bien entendu, il faut trouver des solutions et ne pas rester sourd aux situations de vulnérabilité et de précarité ainsi qu’aux difficultés et inquiétudes des populations locales, qui pâtissent des inégalités et des privations économiques et sociales. Mais leurs problèmes et leurs souffrances n’ont pas pour origine la migration en provenance de l’extérieur du pays. Poser la question de cette façon, est une manière erronée de le faire.
Quel impact cet Agenda Africain sur la Migration pourrait-il ou devrait-il avoir sur l’action des pouvoirs publics marocains, d’un côté, en matière d’immigration et d’asile au Maroc et, de l’autre côté, en direction de quelque cinq millions de Marocains établis à travers le monde 
Impact sur les politiques migratoires marocaines
L’agenda migratoire attendu dans le cadre de l’action de l’UA va toucher et viser tous les pays membres, y compris le Maroc. On ne peut en effet proposer une ligne de conduite au plan migratoire au niveau africain, sans l’appliquer à soi-même. Mais le Maroc va être concerné à un autre titre. En tant que pays dont le Roi est Leader de l’Union Africaine sur le dossier migratoire, le Maroc va nécessairement attirer l’attention sur lui pour tout ce qui a trait aux politiques marocaines en la matière, à l’arsenal juridique et réglementaire sur les migrations, aux institutions dédiées spécifiquement ou en bonne partie aux migrations et à leur gouvernance. À ce titre, il doit bien entendu donner l’exemple à tous les pays africains en matière de bonnes pratiques concernant ce dossier.
L’intérêt porté au Maroc sur cette question et sa responsabilité sont d’autant plus grands qu’il co-préside avec l’Allemagne du 5 au 7 décembre 2018 à Marrakech le Forum Mondial Migration et développement, et qu’il a sollicité de l’ONU, en recevant une réponse favorable, l’organisation à la même période (10 et 11 décembre 2018) de la réunion intergouvernementale de haut niveau devant donner lieu à l’adoption du Pacte Mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières, suite à la Déclaration de New York pour les réfugiés et les migrations adoptée le 19 septembre 2016 par l’Assemblée Générale de l’ONU et des consultations en la matière à travers le monde.
Pour toutes ces raisons en particulier, le Maroc doit constituer un exemple de bonnes pratiques pour tout ce qui a trait au dossier migratoire. Voilà pourquoi cette responsabilité prise par le Maroc en ce domaine, devrait amener tous les acteurs, gouvernementaux et non gouvernementaux, à mettre à niveau toutes les composantes des politiques migratoires marocaines à l’échéance temporelle de décembre 2018. Le chantier de réformes est vaste, multidimensionnel et interpelle d’urgence toute une série d’acteurs.
À titre de propositions, identifions quelques éléments devant contribuer à cette mise à niveau à tous les niveaux du dossier migratoire marocain, en s’intéressant d’abord à la politique d’immigration et d’asile, puis en se focalisant sur la politique en direction des citoyens marocains établis à l’étranger.

*Universitaire à Rabat, chercheur en migration

19/1/2018
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 Tazegzaout II, ou la première école d’Arhbala
Bon anniversaire à cette « vieille » dame de 70 ans

Par Ahmed Ben Abdelkader MOATASSIME

Il y a 70 ans, j'ai eu le privilège inattendu comme simple maître d'école au nom d'Ahmed Ben Abdelkader, de fonder, en 1947, une première Ecole à classe unique sur les hauteurs de l'Atlas Central, à Arhbala n'Aït Sokhmane: un lieu chargé d'Histoire anti-coloniale où les Résistants Amazighs de Tazegzaout venaient à peine de déposer les armes après 1933-34 et dont certains n'ont pas hésité de confier leurs enfants à notre petite Ecole. C'est sur l'insistance de quelques survivants parmi ces élèves pionniers, qui m'avaient reçu en hommage à Arhbala le 10 mars 2013, beaucoup plus que sur la demande de mes étudiants sorbonnards de Paris, que j'essaie cette épreuve de synthèse et de souvenir en devoir de mémoire comme simple témoignage (de Paris, le 1er octobre 2017).

I. Un devoir de mémoire et un Témoignage
Alors que mon premier «job» de jeune apprenti greffier en 1946 se limitait à la copie et à la conservation d'actes notariaux rédigés par le greffier principal, Sidi Driss, Torjomane en chef du Tribunal coutumier des Aït Sokhmane d'Arhbala, après délibération d'une «Jemâa» présidée alors par son «Akhatar» Hassan n'Aïcha n'Barch, voilà que la loi du destin allait changer de fond en comble mon engagement. Elle me gratifia au début de 1947 d'un bénévolat inattendu pour organiser sous le préau du Tribunal coutumier, sans tables ni chaises, un cours du soir d'une ou deux heures qui se prolongeait souvent à la lumière des bougies ou de lampes à carbure, au profit d'enfants intrépides de ce village magnifique d'Arhbala, dont les montagnes enneigées qui l’entourent, lui donnaient, à l’époque, un caractère sublime incitant à la curiosité intellectuelle une jeunesse saine et travailleuse, assoiffée de connaissance (Doc.1).
Ce cours bénévole s'intégrait ainsi dans un réseau d'enseignements informels qui, multipliés dans les zones rurales ou montagneuses, s'appelaient alors « Ecoles Foraines » que la colonisation concédait aux jeunes ruraux sous une pression nationaliste de plus en plus forte. Mais, au delà de toute attente, notre petite « Ecole Foraine» d'Arhbala a remporté la palme de la Région de Meknès-Khénifra qui nous administrait. Nous avons donc reçu le 26 juin 1947, après inspection pédagogique, une lettre de félicitations, considérée comme un «Acte de naissance» d'une première Ecole de l'Atlas Central à Arhbala n'Aït Sokhmane. Elle ouvrira le 1er octobre 1947. Et, dans la lettre de félicitations, signée de l'Inspecteur Delbès, Conseiller Technique des Ecoles Foraines de la région de Meknès, il y est dit notamment: « lors de mon passage à Arhbala le 23 juin 1947, j'ai eu le plaisir de constater que le bilan des acquisitions dei vos élèves après un an de scolarité était extrêmement satisfaisant. Je vous transmets mes vives félicitations et j'espère que vous aurez à cœur de parfaire vos méthodes pour continuer la tâche si noble et si belle à laquelle vous vous consacrez ». (Doc.2).

II - Peut-on dire que cette Ecole est aujourd'hui une vieille dame
Elle l'est certes dans la mesure où, même dans sa plénitude intime, elle fête déjà ses 70 ans bien trempés. Mais elle a pu, malgré tout, traverser, avec résolution, les difficiles épreuves de ses premières années d'installations chaotiques, s'adapter à un environnement externe en pleines transformations et s'en sortir, enfin, avec un dynamisme qui regorge de jeunesse, aujourd'hui plus que jamais:
Sans doute, son installation dans l'espace villageois n'a pas été facile puisqu'elle a déménagé plusieurs fois dans des salles empruntées, allant d'un préau du Tribunal Coutumier à une pièce de l'Infirmerie voisine, avant d'être rejetée sur la montagne d'Akecha, dans les locaux d’un Fort militaire abandonné par d'anciens contingents de goumiers. Ainsi, disait un Rapport d'Inspection pédagogique, datant du 5 mai 1950: « l'Ecole est au goum, fort éloignée du village et l'on y accède par un chemin pénible, presque impraticable l'hiver (il neige à Arhbala pendant de longs mois) ». Mais, il reste que, actuellement, ni les élus locaux, ni les responsables administratifs ou pédagogiques ne se sont encore acquittés pleinement de leur devoir de mémoire en mettant quelques plaques commémoratives dans ces lieux tout en protégeant les bâtiments (Tribunal, Infirmerie, Fort d'Akecha) où ont débuté, modestement, mais sûrement, les premières manifestations de l'Enseignement moderne, dans ce village de l'Atlas central chargé d'Histoire.
D'autant que, d'une classe unique de 50 élèves dont une seule fille, en 1947, on en compterait actuellement, en 2017 (selon quelques références) plus de 4000 élèves dont une moitié ou presque de jeunes filles, 5 écoles primaires d'une quarantaine de classes et 2 collèges ou lycées. De quoi espérer également que les nouvelles classes puissent porter chacune, sur une plaque commémorative, le nom de l'un des 50 élèves précurseurs qui ont eu le mérite de braver toutes les difficultés d'accès et les aléas des intempéries. On peut trouver leurs noms, inscrits à l’encre noire dans le registre de classe que j'ai laissé, accompagné d'une photo collective, avec les plans de l'Ecole envisagée et d'autres archives utiles, avant de quitter Arhbala pour Azrou, le 1er octobre 1950.
Parmi ces jeunes pionniers qui ont fait, dans l'enthousiasme, une telle Ecole à classe unique, on peut citer, exceptionnellement:
- Tout d'abord le plus grand d'entre eux et le premier de la classe, Hammou ou Zaïd, qui a passé son certificat d'Etude en trois ans, pour devenir plus tard, avant l'Indépendance du Maroc, un premier président du Tribunal de Khénifra (alias Si Mourad) . Il est retraité actuellement.
- Ensuite, l'un des plus jeunes, Akoujane, devenu par la suite Secrétaire général de la Province d'Azilal et un artiste averti. Il est également retraité.
Tout comme le veillant Bennacer qui deviendra plus tard un cadre supérieur de nos premiers aéroports, avec Royal Air Maroc. Il est aussi retraité.
- Enfin, et surtout, une mention particulière pour la seule petite fille (voir Doc.1) qui était venue se perdre au milieu de notre classe unique d'une cinquantaine de garçons: Biha Aherraki, actuellement assistante sociale chevronnée, à Paris. C'est cette présence singulière de Biha qui nous a donné l'idée d'ouvrir en 1949, avec une ancienne institutrice française, une classe de filles à Arhbala, qui a vécu ce que vivent les plantes aquatiques: l'espace d'une année, avant d'être fermée jusqu'à l'Indépendance du Maroc et la maîtresse mutée à Ksiba.
Mais, pour compléter cette liste indicative, je voudrais rendre un hommage attristé à nos morts parmi ces premiers élèves pionniers de l'Ecole d'Arhbala. Ils méritent, comme les précédents, que des classes portent le nom de chacun d'eux, attesté par une plaque commémorative. Ce sont:
- Hammou ou Lkouch, tout d'abord, qui vient de nous quitter, le 20/10/2017, après urne vie bien remplie et l'un des plus fidèles à la mémoire scolaire et culturelle d'Arhbala, gardien vigilant d'un original de l'unique photo collective de notre petite classe, remontant à 1947 (Doc. 3) (Qu'Allah l'ait dans Sa Miséricorde).
- Mohamed Bougrine qui avait dénoncé la colonisation à l'âge de 10 ans par des inscriptions murales après avoir appris les premières lettres de l'alphabet, ce qui a failli emporter notre petite Ecole, mais a contribué à structurer la fierté d'être de toute la classe de nos jeunes pionniers. Le jeune Bougrine sera, plus tard, un militant syndical de grande envergure régionale et nationale, avant son décès le 5 avril 2010 (Doc. 4) (Qu'Allah l'ait dans Sa Miséricorde).
- Saïd ou Hassan, le plus jeune de la classe et sans doute l'un des plus brillants. J'ai beaucoup regretté qu'il ait quitté l'Ecole après mon départ en 1950. Il a cependant, avant de rendre l'âme, comme Haj Hassan (Qu'Allah l'ait dans Sa miséricorde) pris le parti de nous laisser un fils bien formé, actuellement professeur de philosophie dans l'un des premiers lycées d'Arhbala, pour en être ensuite le directeur.
- Enfin Mansouri. Ce fut un jeune très discret, mais aussi très rigoureux. Il deviendra plus tard Ingénieur des Phosphates, puis directeur d'un centre phosphatier avant de rendre l'âme (Qu'Allah l'ait dans Sa Miséricorde). Son père, devenu Mokhazni, après la fin de la lutte armée de Tazegzaout en 1934 à laquelle il avait courageusement participé, nous a beaucoup appris dès l'ouverture de notre petite Ecole en 1947, y compris pat référence à une poésie orale de résistance (voir la suite, in. III).

III - La première Ecole d'Arhbala, héritière de Tazegzaout
«Tazegzaout» c'est bien le nom que j'avais proposé par anticipation aux tout premiers chefs de village, Haddou et Ali ou Hassan après l'Indépendance, pour qualifier notre petite Ecole devenue grande. Ouverte le 1eroctobre 1947, avons-nous rappelé, cette jeune Ecole de 70ans actuellement, se trouvait, en ce temps, à la croiséedes chemins: La résistance des armes devait être, peu à peu, relayée par les armes de l'éducation, moins offensives à l'œil nu, mais plus efficaces à terme.
Pourtant, l’exemple de Tazegzaout armée est dans toutes les mémoires sokhmanies Ides Amazighs. Il impose le respect, non seulement aux nationalistes marocains d'une manière générale, mais aussi aux colonisateurs d'alors, qui en témoignent: « Aucune tribu n'est venue à nous dans un mouvement spontané. Aucune ne s'est soumise sans combattre, et certains sans avoir épuisé, jusqu'au dernier, leurs moyens de résistance (....). Le sentiment qui domine chez le Berbère, celui devant lequel s'effacent tous les autres, est son amour inné de l'indépendance ( ...). Il sait sacrifier délibérément ses biens, sa famille et plus facilement encore sa vie, pour défendre sa liberté», reconnaît leur principal adversaire colonial à la fin de la Résistance armée de 1932-1933, dans un ouvrage retentissant publié en 1946 par le général Guillaume, futur Co-Responsable de l'exil de Mohammed V à Madagascar le 20 août 1953, avant son retour triomphal, avec l'Indépendance du Maroc en 1956.
C'est dire qu'entre 1947, date de l'ouverture de l'Ecole d’Arhbala à classe unique, jusqu’en 1957, avec un Maroc indépendant, s’est écoulée une décennie exceptionnelle, aussi bien pour l’Histoire politique marocaine, que pour l’Histoire scolaire et culturelle. Non seulement pour l’Atlas central, qui est en soi un révélateur, mais aussi au niveau régional et national.
Au niveau de l’Atlas Central, en particulier, c’est-à-dire à l’Ecole d’Arhbala en 1947, plongée dans un environnement d’une crise coloniale sans précédent devant conduire fatalement à l’Indépendance du Maroc, l’arme de l’éducation s’y est exprimée triplement. Non seulement sur le plan pédagogique, mais aussi dans le domaine social et culturel.
Pédagogiquement, c’est l’enfant « instruit » lui-même qui donne la mesure et qui, dans beaucoup de cas, sert de nouveau modèle à toute la famille.
Socialement donc, on a pu obtenir de parents analphabètes, ce qui n’était pas un exception, un apprentissage écrit de chiffres et de lettres, dans des cours du soir, jusqu’à pouvoir s’en servir, avec l’aide de leurs enfants, dans les transactions du souk hebdomadaire. Il s’en est suivi parfois un changement de comportements sociologiques dans divers domaines, y compris pour les méthodes agraires en assistant au jardinage scolaire avec nos élèves sous la conduite d’un maître jardinier expérimenté.
Culturellement, enfin, parents et enfants se sont appropriés toute une littérature orale de Tazegzaout, sous forme d'Izlane ou Tamediazt (poèmes chantés), invitant à la Résistance culturelle :
Comme le refus de la servitude :
Puissé-je trouver qui porterait aux Résistants ce mot :
Manger des baies de genévriers
Vaut mieux que de creuser la terre de colon
Ou la dénonciation de l'injustice sociale:
Le caïd est le moulin
Le colon est le ruisseau (qui fait tourner le moulin)
Les pauvres sont les grains
Ils passent entre les meules.
Cette culture amazighe de Résistance, exprimée et transmise oralement, s'imposait ainsi comme une référence structurante la mieux partagée pour faire face moralement et mentalement à la crise coloniale qui devenait de plus en plus aiguë à partir des années 1948-1949, non seulement à Arhbala, mais partout ailleurs. Une diffusion écrite de ces poèmes de Résistance est même arrivée jusqu’à la revue «Les Temps Modernes» de Paris, grâce à l'effort du Torjomane Sidi Driss qui en a édité une partie sous un nom d'emprunt. Mais à Arhbala, ce fut un grand militant, Haddou ou Hassan, alors secrétaire du Caïd Ba Sidi et élève de nos cours d’Adultes, qui en diffusait oralement la sève dans les douars avoisinants pour y recueillir en échange les substances populaires de renouvellement.
De Ksiba, en outre, ce fut un autre Résistant et Soukier nationaliste hors pair, Houssa ou Bennacer, qui en colportait les paroles, en même tems que l'information politique, dans les souks hebdomadaires, grâce à un transport de fortune ou des caravaniers. Et de Zaouia-Ech-Cheikh, ce fut également un grand militant, banni politique, Houssa ou Djemaa, qui a dû partager avec nous, comme lieu momentané de son exil, l'étroitesse collatérale de nos bâtiments scolaires empruntés à l'infirmerie ou à Akecha (supra). Tout en essayant, malgré tout, lui le fier Amazigh, d'apprendre, à l'écoute de nos cours, quelques phrases en français pour mieux affirmer au colonialisme dans sa propre langue, disait-il, son engagement nationaliste.
Ainsi, la petite Ecole d'Arhbala à classe unique devenait peu à peu un réceptacle et un vecteur de transmission d'une culture de Résistance, outre sa vocation éducative première qui reste liée aux vibrations de l'Atlas, et au-delà…

IV. Au-delà de I'Ecole d'Arhbala
C'est dire qu'une telle Ecole n'a jamais été une cellule pédagogique ou sociale isolée. Elle s'insérait donc dans cet ensemble légendaire de l'Atlas central, considéré sous la colonisation comme « Bled Siba» (zone d'insécurité). Bled qui est resté ouvert, cependant, grâce aux échanges alternatifs des soukiers et caravaniers, colporteurs, en outre, d'information orale, dans une société qui n'avait encore ni téléphone, ne internet, ni presse écrite, ni Milafat. La région s'étendait ainsi à partir du « Dir» du Tadla, sous forme de triangle allant de Ksibat n'Aït Ouira aux hauteurs d'Arhbala n'Aït Sokhmane, pour descendre par étages successifs via Ichekirn d'El-Kebab, jusqu'aux plateaux des Zaiansde Khénifra, Zaouia-ed-Dilaya et Zaouia-Echeikh. La gestion administrative ou pédagogique a souvent varié aussi bien dans l’espace que dans le temps. Dans l’espace, elle a dépendu tour à tour ou simultanément de la Région militaire de Meknès, via Khénifra, puis de la Région civile de Casablanca, via Béni-Mellai, Kasba-Tadla, Dar OuldZidouh, Fkih Ben Salah et Khouribga. Et, dans le temps, elle a connu entre 1947 et 1957, notamment, la gestion coloniale puis celle du Maroc Indépendant. C'est une période de grande transformation et de transition historique qui mérite d'être rappelée, même sous forme de témoignage personnel, avant et après l'indépendance du Maroc:
- Avant l'Indépendance en 1950-51, j'ai quitté Arhbala pour le collège Berbère d'Azrou où j'ai reçu, en compagnie de cinq autres stagiaires, une formation pédagogique accélérée pendant une année, avant d'être remis dans le sillage de toute la Région du Tadla, avec le titre, rare à l'époque ... d'instituteur marocain diplômé.

J'ai eu donc Ie privilège d'inaugurer l'un des premiers CE2 / cours élémentaire 2ème année, confié à un Marocain, aussi bien à Zaouia-Ech-Cheikh qu'àKsiba où j'ai également pris en charge un CM1 / cours moyen 1ère année marocanisé pour la première fois dans cette école du centre, qui administrait également des écoles satellites comme Arhbala et Zaouia et aussi Tanogha, Fom-AI-Ansar, Ighrem-n-Laâlam, Tagzirt et autres petites écoles rurales à classe unique rattachées à ce secteur scolaire. Ainsi, de ma classe à Ksiba-centre sont sortis certains des premiers cadres de la région, enseignants ou administrateurs, comme Hassani (futur gouverneur de Mohammédia) Afoud (futur gouverneur de Khénifra puis d'Al Hoceima, avant d’être wali d'Oujda), Jdia (futur avocat, qu'Allah l'ait dans Sa Miséricorde) et Telha (futur cadre, qu'Allah l'ait dans Sa Miséricorde). Mais d'éminentes personnalités ont également fréquenté, à l'époque, différentes classes de nos écoles de la région, comme Abbadi (Zaouia-Ksiba), Maouni (Tagzirt-Ksiba), Oualibouch (Zaouia-Azrou), Moatassime Junior (Arhbala-Kasba Tadla), Djemaa junior (Zaouia-Khouribga), enfin le ministre Rachidi de Khouribga: ville où j'ai eu la charge d'ouvrir une première école à une vingtaine de kilomètres du centre, pour les enfants d'ouvriers dars un village phosphatier de « Chaâbat Amara » à Hattane en 1952 (Doc. 5).
J'y ai donc enseigné jusqu'en 1954, après l'exil de Mohammed V en 1953 et avant fi une parenthèse de longue maladie qui prendra fin en1956, avec le retour de Mohammed V et l'Indépendance du pays.
- C'est ainsi qu'avec un Maroc indépendant, j'ai été appelé en 1956-57, comme premier directeur marocain d'un grand secteur scolaire rural, à Dar-Ould-Zidouh, à un moment où la scolarisation au Maroc ne comptait pas plus de 7 à 12% d'enfants scolarisables :
« Et ce fut l'Indépendance ... le Sultan (Mohammed V) amplifia immédiatement sa croisade contre l'analphabétisme, et les enfants se ruèrent vers les Ecoles (...). Les femmes surtout, tenues jusqu'alors par leurs familles loin des livres, en jetant le voile apprirent à lire avec fureur (...). Un peuple entier sortait des nouallas, des patios et des bidonvilles pour apprendre (...). On dut entasser des élèves, tandis que l'on construisait en hâte de nouvelles classes et que l'on formait, en trois mois de stage, des moniteurs et des monitrices (...). Quelques bancs, un tableau noir, des images en couleurs du Sultan et sa famille, des Miss Coca-Cola et autres publicités colorées, égayant les murs passés à la chaux», constate un grand reporter et écrivain, Jean Lacouture, dans son livre de circonstance : « Le Maroc à l'épreuve» (Paris, Seuil, 1952, pp. 240-242).
A cet égard, le Secteur Scolaire de Dar-Ould-Zidouh, que je dirigeais, ne fit pas exception.
Au contraire, il fut l'un des acteurs les plus dynamiques, ayant nourri, en partie, le témoignage précédent. D'autant qu'il ne se limitait pas à l'époque, aux Béni-Moussa. Mais il s'étendait aussi sur une partie des Béni Amir jusqu'aux lisières de Fkih Ben Salah, en passant par Souk-Sebt. Aussi, notre secteur scolaire, si vaste soit-il, a essayé de faire face aux déserts scolaires, en invitant les populations à construire elles-mêmes leur école, même à classe unique au prix de leur trouver difficilement quelques rares maîtres ou moniteurs à former de façon hâtive pour enseigner correctement l'alphabet ... Et le résultat était à la mesure des efforts fournis. Non pas parce que je m'y suis impliqué moi-même sept jours sur sept. Mais aussi et surtout grâce à deux grands nationalistes. L'un, Hadj Abdeslam, premier agent d'autorité marocain à Dar-Ould-Zidouh, qui n'hésitait pas à m'accompagner dans sa jeep officielle tout terrain pour aller haranguer les foules des douars afin de les inciter à construire leur école. Une région qui se respecte aurait déjà érigé une stèle commémorative en souvenir de ce grand combattant. L'autre grand nationaliste et néanmoins militant pédagogique, fut si Ahmed Achour, premier Marocain Inspecteur Régional de l'Enseignement pour toute la Région de Casablanca qui s'étendait jusqu'à Arhbalaen passant par Dar-Ould-Zidouh et toute la Région actuelle de Béni-Mellal/Khénifra. Il n'hésitait pas à se déplacer continuellement si loin jusqu'aux coins les plus reculés pour orienter avec nous les premières esquisses de méthodes pédagogiques adoptées. Sans omettre, en signe d'encouragement, de nous adresser une lettre de félicitations à l'occasion de la fête de fin d'année en 1957, dans laquelle il souligne «l'excellence du déroulement» et exprime «toute sa satisfaction pour l'organisation impeccable» mise sur pied, et terminer enfin par ses «plus vives félicitations » (Doc.6). Par ailleurs, si Ahmed Achour est à l'origine, pour tout le Maroc, en tant que Directeur central au Ministère, de l'ensemble des Ecoles de formation d'enseignants à tous les niveaux, ce qui aurait enclenché dar tout pays qui se respecte l'élévation d'un monument commémoratif dans les jardins administratifs de l'Education par devoir de mémoire à l'égard d'un combattant pédagogique décédé d'un arrêt cardiaque dans l'exercice de ses fonctions, en pleine force de l'âge (qu'Allah l'ait dans Sa Miséricorde).
Ce n'est donc pas sans émotion que je rends personnellement hommage à ce grand résistant culturel et militant éducatif que fut Si Ahmed Achour, comme à ce grand nationaliste et militant politique que fut Hadj Abdeslam, sans oublier, pour autant, les jeunes collègues de l'Epoque, ces maîtres d'école précurseurs.

V. Hommage aux Maîtres d'Ecole précurseurs
« Ceux que j'ai connus ne sont pas très nombreux, mais c'est pour eux que je suis né », écrivait Bernanos, pour et dans un autre contexte.
Et c'est aussi, peut-on dire ici, que c'est pour ces maîtres précurseurs que, avec eux et comme eux, j'ai pris l'engagement pédagogique d'une vie, bien que, avec l'Indépendance du Maroc en 1956, nos voies se soient diversifiées. Pour ma part, le destin d'une vocation m'a aspiré de l'espace régional vers l'espace national où j'ai participé à l'évolution de l'enseignement secondaire au niveau du Maroc et au début de l'enseignement universitaire marocain encore inexistant, sauf à Rabat. Et ce, sans me soustraire, pour autant, à l'épreuve d'une expérience internationale, en forçant les portes de la Sorbonne et du CNRS à Paris, puis de l'UNICEF et de l'UNESCO/BIE à Genève, avant de se porter en missions sur de multiples terrains du Tiers-Monde: une bonne école pour mieux comprendre l'évolution de notre propre système éducatif par rapport aux systèmes Monde. Et, partant, produire ainsi des recherches et étudies susceptibles d'être utiles dans la pratique pédagogique, ou tout au moins d'être consultées en bibliothèque, après avoir contribué à la formation de hauts cadres enseignants ou administratifs pour différents pays, y compris le Maroc dont certains ont occupé d'éminentes fonctions ministérielles, comme Rachidi, Midaoui ou Mansouri ...
C'est ce qui m'autorise de revenir sur ces Maîtres d'Ecole précurseurs, compagnons de lutte éducative au niveau élémentaire et pionniers de l'Enseignement moderne, notamment en milieu rural pour ce qui est de la région du Tadla/Atlas-central, alias Béni-Mellal Khénifra actuellement. A cet égard, on ne peut pas ne pas rappeler cette période de 1947 à 1957, de grande transition entre la crise coloniale et l'indépendance du Maroc. Période au cours de laquelle ces maîtres précurseurs ont donné le meilleur d'eux-mêmes. Nous avons partagé ensemble un univers rural sans beaucoup de moyens de transport, si ce n'est celui de caravaniers ou de camions à bestiaux pour rejoindre les zones montagneuses, ou, dans les meilleurs des cas, des bicyclettes bricolées pour aller jusqu'aux douars et hameaux des plaines. Nous y avons partagé également le manque de logement décent, l'absence d'eau courante et d'électricité, parfois le froid ou la neige, sans possibilité de communication, ni téléphone à l'époque. Et, enfin, sans être particulièrement diplômés, nous avons partagé les meilleurs stimulants : la conviction et l'enthousiasme pour recevoir de jeunes élèves privés d'alphabet, souvent mal chaussés ou sommairement habillés, sans cartables, ni livres et néanmoins assoiffés d'apprendre. C'est également grâce au courage de ces jeunes pionniers et à celui des Maîtres précurseurs que tant d'Ecoles satellites à classe unique sont devenues de grands secteurs scolaires, que de simples Ecoles du centre sont devenues collèges ou lycées, conduisant à leur tour à la création toute récente de multiples universités, dans les grandes villes en particulier. Quant aux Ressources Humaines au niveau régional et même national, les fonctions de médecins, avocats, professeurs et autres se comptaient à peine sur les doigts des mains. Elles sont maintenant des milliers dont la moitié ou presque est féminisée ou en train de l'être.
A l'origine donc d'une telle fusée, arrivée, tant bien que mal, à son troisième étage aussi énergisé, lurent ces Maires précurseurs qui en allumèrent patiemment le premier étage avec un simple feu de silex, si l'on peut dire. Mais tous ceux qui avaient connu certaines zones du Maroc ruralo-montagnard il y a trois quarts de siècle, ne trouveraient sans doute pas cette comparaison exagérée.
Il est regrettable qu'aucune étude complète n'ait été faite ou rendue publique, au niveau académique ou universitaire mellali sur cette Histoire de l'Enseignement moderne et ceux qui y ont contribué au ras-Ie-sol, dans notre Région-actuelle, «Béni-Mellal Khénifra». Tout comme il est regrettable qu'aucune recherche scolaire n'ait été faite pour retrouver les traces de ces maîtres précurseurs qui ont payé d'eux-mêmes et de leur famille et dont la plupart ne sont plus de ce monde, après avoir connu, pour certains, une fin peu glorieuse et dans le dénuement, sans prise en charge à la mesure de leur sacerdoce. C'est dire qu'il est, enfin et surtout, regrettable qu'aucune stèle, ni nom de rue, de classe ou d'Ecole n'est réservé à Béni-Mellal ou sa Région à ces «Soldats Inconnus» de notre Enseignement. Il s'agit pourtant d'un devoir de mémoire qui dépasse le cadre éducatif proprement dit. Mais qui interpelle tout aussi bien les responsables pédagogiques que les autorités administratives ou politiques, que les élus locaux ou régionaux, voire les Associations et même les particuliers.
Il faut cependant être reconnaissant à l'un des rescapés de cette période pionnière, actuellement, l'écrivain Lahoussine Azzane, retraité universitaire après avoir traversé les différentes étapes de notre enseignement. Il eut le mérite de penser indirectement à rendre hommage à ces Maîtres précurseurs à travers une histoire personnelle romancée.
Qu’il en soit félicité pour son «périple dans le brouillard » qui est, en fait, « une Itinérance lumineuse ». Plus émouvant encore, le roman d’un chercheur plus jeune, Ahmed Hafdi, consacré « A la mémoire des anciens combattants pour ne pas oublier » et dont les termes pathétiques pourraient être transposables à la mémoire de ces « combattants éducatifs » de notre enseignement que sont les Maîtres précurseurs. Que Si Hafdi puisse trouver ici la reconnaissance posthume de ceux, parmi eux, qui nous ont quittés… « pour ne pas oublier ». Mais, pour conclure, une mention particulière devrait être rappelée afin de souligner l’apport substantiel de notre chevronné Historien, le docteur Arbouch qui a régulièrement et patiemment essayé dans « Milafat Tadla » de lier l’étude du passé à la dimension actuelle pour mieux en projeter les éléments actifs sur les interrogations de l’avenir. C’est ce qui donne un caractère universel à ses recherches sur la mémoire collective et individuelle de notre région, allant de la Résistance armée à la Résistance politique en passant par la Résistance culturelle et l’action éducative…

VI. De la Résistance des armes aux armes de l'Education
Tant, il est vrai que toute Résistance véritable dans les moments de reconquête de soi-même, repose sur un trépied : La résistance armée qui vise le court terme et la souveraineté, la résistance politique qui vise le moyen terme et le développement sociétal et, enfin, la résistance culturelle qui vise le long terme et l’éducation permanente « du berceau au tombeau », fondement essentiel du développement durable. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le Livre-Saint lui-même commence par un verbe trilitère, réduit dans ses lettres, mais étendu dans sa profondeur et dans ses significations, à savoir : « Ikra »  Et que « l’encre d’un lettré apparaisse aussi précieuse, sinon plus, que le sang d’un martyr », confirme un hadith.
Aussi, honorer nos Maîtres précurseurs, pionniers de l’Enseignement moderne, ce n’est pas seulement un devoir de mémoire. C’est également un gage de respect pour leurs successeurs et un antidote entre la violence et l’humiliation à l’Ecole.
A cet égard, bien que j’ai dû me prêter personnellement à de nombreux hommages (international à Paris, national à Rabat/Ministère ou à Marrakech, régional à Béni-Mellal/Université et local à Arhbala), je les ai reçus, à chaque fois, comme un témoignage d’estime et de considération à tous ces enseignants d’hier et d’aujourd’hui. Mais de tous les hommages, c’est celui d’Arhbala, le 10 mars 2013, qui fut pour moi le souvenir le plus émouvant. Il a permis tout d’abord une rencontre avec les élèves pionniers survivants qui, il y a 70 ans, ont édifié courageusement, la première Ecole de l’Atlas central par leur assiduité et leur enthousiasme, malgré les dures épreuves des premières années (supra I à III). D’autant que l’hommage qui les a rassemblés à Arhbala - même a réuni également un public national et international impressionnant par le nombre et la qualité culturelle, venu du Maroc, du Canada ou d’Europe dont un vice-président de la Sorbonne à Paris, le professeur Gabriel Langouet, et un éminent universitaire hispano-marocain, Mohammed Dahiri, de Cordoba en Andalousie.
Cette rencontre exceptionnelle fut l’œuvre d’un Comité initiateur de quelques militants, en particulier : deux universitaires d’excellence, alors co-présidents d’une Association Internationale à Fkih Ben Salah, les professeurs Saïd Al-Allam et Ali Boulahcen, renforcés par le dévouement de Hamid Djemâa de Zaouia et d’anciens doctorants de Paris, Khadija Zahi et Si Belgourch, actuellement professeurs à Marrakech. Et le mérite d’une telle convivialité, arrivée à destination sur les hauteurs de l’Atlas sokhmani, revient également à deux élus d’Arhbala, le docteur Halim Fouad, alors président du Conseil communal, et Athman Zouhri, professeur de Lycée et digne fils d’un ancien de notre école, Saïd ou Hassan, qu’Allah l’ait dans Sa miséricorde. Que l’ensemble de ces organisateurs trouvent ici les remerciements chaleureux de tous les pionniers, élèves et enseignants. Tout comme la reconnaissance appuyée des participants à ce rendez-vous emblématique d’Arhbala, qui prolonge ainsi l’hommage solennel de l’Université mellalie, le 24 mars 2012, sous l’égide de son président le professeur Bouchaïb Mernari et le dévouement efficient de ses adjoints d’alors, les professeurs Si Taki et Si Marzouki. Surtout que cet hommage universitaire de Béni-Mellal fut suivi par d’éminentes personnalités dont le Ministre Rachidi, et deux Walis d’envergure exceptionnelle, l’ancien Si Hammouda El Caïd et le nouveau, Si Mohamed Dardouri, outre l’ancien gouverneur - wali de Tanger, maître Mohamed Moatassime, ex-membre du Conseil constitutionnel.
Il s’en est suivi une réflexion d’ensemble rédigée par l’éminente professeure de Casablanca, Anissa Chami. Réflexion qui a trouvé un large écho dans «Milafat Tadla» du 15 avril 2012, grâce au dynamise légendaire de son directeur, Si Mohamed Al-Hajjam, comme pour saluer, par anticipation, l’inauguration à Arhbala le 10 mars 2013 d’une «Fondation pour l’Education et la Culture »…

VII. Une bouteille à la mer 
Cependant, une si belle symphonie risque de rester inachevée, comme toutes les grandes symphonies. Et la « Fondation pour l’Education et la Culture », dédiée à Ahmed Moatassime, fondateur de la première Ecole d’Arhbala et érigée en plein milieu du village par le Comité initiateur (op. cit), risque de se muer en coquille vide. En effet, comme toute cellule vivante, sociale ou culturelle, elle demeure exposée à l’épreuve de l’espace et du temps :
- Dans l’espace, on peut craindre non seulement la distance physique, mais aussi et surtout la distance symbolique. Pourtant, la distance physique qui sépare Arhbala des centres urbains est souvent surmontée avec enthousiasme par les membres du Comité fondateur, quel que soit leur lieu d’habitation, pour se retrouver à Béni-Mellal et organiser ensemble, malgré le peu de moyens, des conférences culturelles vivifiantes et très suivies.
Reste la distance symbolique qui, au contraire, semble de plus en plus difficile à surmonter. Il s’agit d’un nœud gordien à trancher sans doute pour mieux intégrer symboliquement, voire charnellement la « Fondation » à ses lieux de mémoire, à savoir : L’Ecole avec ses escales d’Itinérances passées, ses étapes d’évolutions présentes, ses projections régionales et nationales de son avenir. Tout comme on ne saurait concevoir une telle intégration sans enracinement profond dans le souvenir et le tissu humains de tous ceux qui ont porté les germes de cette transformation extraordinaire, à rappeler : élèves pionniers et maîtres précurseurs (supra, I - II et IV - V). Il s’agit d’un devoir de mémoire culturel et éducatif qui ne peut être reconstitué que par des marques de Reconnaissance et stèles ou plaques commémoratives au sein du milieu scolaire même. Car pour savoir où l’on va, il faut pouvoir connaître d’où l’on vient. Tant il est vrai qu’une société, comme l’individu, qui perd sa mémoire, verse dans la folie ou la confusion.
- C’est sans doute ce qui explique l’embarras, voire le cafouillage face à l’épreuve de temps, après l’épreuve de l’espace. Il s’agit d’une manifestation d’ordre général, apparente ou immatérielle, qui guette la qualité des prises de décisions dans toute collectivité constituée. Et nos communes, grandes ou petites, régionales ou locales ne peuvent faire exception. Même Arhbala, si grande historiquement, pourrait être étudiée et analysée comme un microcosme sociologique pouvant confirmer ou infirmer ce phénomène sociopolitique incertain qui, par ses divisions internes, retarde plus qu’il ne favorise l’évolution. Il peut se déclarer comme une pathologie, chaque fois que la diversité d’opinions, qui aurait pu être une richesse, verse au contraire dans des divergences politiques insurmontables. Pourtant, on ne peut perdre de vue que les appartenances individuelles, politiques, philosophiques ou existentielles, aussi pointues soit-elles, n’ont qu’une portée limitée, dans la mesure où elles ne dépassent guère le cadre d’un moyen d’action, circonscrit par nature dans le temps et dans l’espace. Et, cependant, de telles appartenances, aussi différenciées soit-elles, représentent, par leur pluralité, une source de vie et un moteur dialectique. Mais elles ne peuvent avoir d’effets générateurs que lorsqu’elles conduisent à l’unité des objectifs.
A cet égard, il faut nous rappeler que tout projet humain, même inachevé, devrait conduire, malgré les avatars des conjonctures, sur la seule voie possible : celle qui va de la division à l’unité.
Unité dans la diversité, certes, à l’image de l’ordre cosmique dont l’ordre terrien et humain, aussi microscopiques soient-ils, n’en sont et ne peuvent être que l’émanation. Mais, pour rester sur terre, on ne peut pas ne pas revenir sur la première Ecole d’Arhbala, sujet principal et central de cette réflexion. Ecole qui, il y a 70, ans a relayé Tazegzaout et sa Résistance des armes par les armes de la culture et de l’Education, gage pour un devoir de mémoire permanent non seulement en l’honneur de martyrs des combats, mais aussi en l’honneur de pionniers des premières écoles, élèves et enseignants dont le souvenir représente les germes d’une perspective culturelle et sociale dédiée à la connaissance.


Ahmed Ben Abdelkader MOATASSIME (Fondateur de la première Ecole d’Arhbala)

16/1/2018
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 Le réveil des régions : l’Oriental
Jéradaa, le « Germinal » du Maroc

Par Mohammed KORAICHE
Photos NIDAL

Après les populations assoiffées de la région de Zagora et les montagnards tremblant de froid de celle d’Ifrane, « L’Opinion » emmène, cette fois-ci, ses lecteurs aux confins du Maroc, sur les marches orientales du Royaume, à Jérada plus exactement, où les descendants des mineurs des anciens Charbonnages du Maroc Jérada sont aussi devenus des mineurs, mais dans la clandestinité. Des « gueules noires » qui travaillent au « noir », ce serait le comble de l’ironie si ce n’était le dénuement et la détresse dans laquelle vit la jeunesse de Jérada, privée de toute perspective dans une ville qui se meurt depuis que l’unique activité de la région, l’extraction du charbon, a été abandonnée. Il a donc fallu que deux jeunes de cette cité minière déclassée perdent la vie au fond d’une mine clandestine, suscitant la colère de la population, pour que le sort de cette population fasse la Une des journaux. Reportage.
De Guercif à Jérada en passant par Zayo, El Aroui, Nador, Bni Nssar, Saïdia, Ahfir, Bni Drar, Oujda, c’est une grande partie de l’Oriental que nous avons pu traverser en ce début d’année 2018, pour découvrir un pays où la sécheresse a laissé des traces et des blessures tant au niveau de la terre qu’au niveau des êtres humains, ajoutant plus de misère et de tristesse à une population meurtrie par le drame survenu dans l’ex-ville minière de l’Oriental et qui a été à l’origine du soulèvement de la population de Jérada.
En effet, pendant plusieurs jours, les gens sont sortis dans les rues pour crier leur colère et leur indignation, après le décès de deux frères dans l’effondrement d’une mine clandestine de charbon et c’est surtout le fait de vouloir les enterrer en cachette qui poussera à son paroxysme cette indignation et remettra sur le gril les différentes revendications d’une population souffrant de marginalisation et de délaissement depuis la fermeture de la mine  en 1998 sous le gouvernement El Yousfi.
Source de revenus pour des gens qui avaient mis tous leurs espoirs, leur avenir et celui de leurs enfants en venant s’installer dans cette cité créée en 1936 par le la France dès la découverte du très important gisement de charbon (de l’anthracite), l’un des meilleurs au monde, Jérada est devenue un mouroir pour des milliers de jeunes qui ne voient de leur futur que ces gigantesques montagnes de poussière de charbon que leurs pères et leurs grands-pères ont, au péril de leur vie, remonté des entrailles de cette terre où désormais il ne fait plus bon vivre.
Comment, au 21ème siècle, subvenir aux besoins de sa famille, quand une veuve de mineur touche 200 ou 300 DH par mois en bon d’achat de nourriture (farine, huile, sucre, thé…)  Comment peut-on soigner une silicose (et Dieu sait combien il y en a de cas dans cette ville) quand il faut parcourir une soixantaine de kilomètres jusqu’au CHU d’Oujda pour trouver les soins nécessaires à une maladie lourde à supporter physiquement d’abord et plus encore financièrement, pour des gens qui, dans le meilleur des cas, toucheraient une retraite de 1800 à 2000 DH par mois.
Pour Ali Akalay (85 ans) que nous avons rencontré près de la nouvelle centrale thermique gérée par les Chinois et qui nous déclara être entré à la mine le 3/10/1951 et en est sorti après 42 ans de service avec une retraite de 1885 dh; qu’il avait lui aussi perdu deux fils en 2003 dans une mine clandestine avec 4 autres mineurs noyés sous 6 mètres d’eau quand un filon a explosé. Pour ce qui est des malades atteints de silicose, la plupart d’entre eux sont décédés, il en reste peu et l’hôpital de Jérada (au quartier Laaouinate) en soigne comme il peut car il manque de matériel moderne à même de leur procurer un certain soulagement. Pour ce qui est du travail, M. Akalay est catégorique : « Jrada zirou, hna maghbounine fi Jrada»; on a beaucoup promis à ces gens et ça reste dans le domaine des promesses. A part les puits contrôlés dans leur totalité par deux barons du charbon clandestins, T et D, il n’y a pour le moment aucune autre alternative que de s’indigner ou de vivre en « maghboune ».

16/1/2018
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