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Propos recueillis par Nadia NACIRI

 Entretien avec le Pr Aziz Lahlou / A quand de vraies grandes réformes 
Le Maroc, un pays ouvert et non offert
La diminution de la pauvreté au Maroc doit résulter d’une combinaison entre une réduction des facteurs pénalisant le développement du pays, comme celui, entre autres, du système éducatif national, non adapté au marché du travail. En politique, tout est affaire de rythme. Le Maroc, s’il tend vers un libre choix croissant, non contrôlé, se désarticulera. Ses citoyens sont incapables d’œuvrer pour un but commun et, enfin, la perte de confiance des citoyens dans ses institutions.
Le taux de participation aux élections locales et législatives en est la preuve.
Dans un tel contexte, il est vital que le Maroc mette en œuvre des logiques redistributives fortes. Le peuple réclame du travail et pas de charité. C’est le leitmotiv de la jeunesse de notre pays. Cela implique des projets collectifs, des projets de société clairs, qui vont à l’encontre des logiques individualistes dominantes qui défendent le libéralisme débridé.
Dans cette interview, le professeur Aziz Lahlou, ancien maître-assistant à l’Université de Paris I – Panthéon-Sorbonne, docteur d’Etat en analyse économique, diplômé de cette même université, et actuellement professeur d’analyse économique à l’E.N.A de Rabat, auteur du livre « L’économie dans tous ses états », publié aux éditions « Al Bayane », nous explique dans cette interview que malgré tout, « rien n’est perdu pour le pays ».

Question : Les réformes sont la priorité pour réussir le décollage économique du pays, c’est l’objet de votre livre : « L’économie dans tous ses états ». Pouvez-vous résumer votre pensée ?
Réponse : Plus que jamais, il est temps de changer nos mentalités et d’accepter les évolutions d’un Maroc ouvert sur la mondialisation et non offert aux intérêts égoïstes de quelques individus. Nous habitudes doivent être bouleversées et notre quotidien accordé aux problématiques contemporaines, avec de grandes réformes de notre système éducatif et de notre justice.
Les Marocains sont d’accord sur les réformes, mais il reste à placer le cursus au bon échelon. Si une réforme générale et d’envergure est inéluctable, celle-ci se doit d’être adapte au tempérament de nos compatriotes. On perd beaucoup de temps et d’énergie, sur le degré de l’utilisation des langues vivantes. Ceux qui combattent le multilinguisme dans notre pays, n’ont rien de scientifiques, c’est juste un marchepied pour nullités auto-proclamées qui se congratulent entre elles. N’en déplaise à certains. Ils ont fait assez de dégâts dans notre système éducatif, et les enfants du peuple sont les premières victimes !
Je pense que dans les prochaines années, un futur bachelier marocain doit obligatoirement maîtriser la langue arabe en priorité, mais aussi la langue française, la langue anglaise et la langue espagnole. Et, pour donner les mêmes chances à tous les jeunes lycéens du pays, les mathématiques ainsi que les sciences physiques et de la vie doivent être enseignées en langue française. Après 40 années de professorat en France et au Maroc, je pense que je suis témoin d’un désastre et d’un naufrage dès la première année de l’enseignement supérieur pour un grand nombre d’étudiants, non bilingues, qui, une fois à l’université, perdent pied et se trouvent incapables de poursuivre des études universitaires.
On ne peut pas envisager un système éducatif « sur-mesure », en fonction de l’origine sociale ou régionale des étudiants. Vous l’avez bien compris, des réformes sont indispensables et tout un chacun doit les solliciter pour la réussite de ses enfants et, par conséquent, du pays. Rassembler nos compétences, vivons un Maroc de progrès, façonnons notre avenir et commençons à réformer véritablement le pays, sans démagogie, sans populisme et sans irresponsabilité. Tout les pays du monde cherchent à réformer leur système éducatif. Pourquoi, me diriez-vous ? Parce qu’un système éducatif performant, en terme de stratégie, cimente une société qui a toujours besoin de s’inventer des repères et de se forger des modèles où les citoyens se reconnaissent à travers un idéal national, et pour gagner aussi dans la mondialisation, par l’utilisation des nouvelles technologies et les langues vivantes. Je note au passage que la vision stratégique 2015-2030 reste insuffisante pour réformer, en profondeur, le système éducatif de notre pays.

Question : L’Etat se désengage, laisse l’initiative au privé, pour les secteurs de l’Enseignement et de la Santé. Ceci est-il raisonnable en terme de libéralisme économique ? Et c’est quoi donc le libéralisme, d’après vous ? Est-il incompatible avec notre tempérament ?
Réponse : Même avec ce système libéral, rien n’est perdu pour le pays. Dans le libéralisme, les intérêts individuels et l’intérêt général de la société coïncident. En effet, le jeu libre des initiatives individuelles s’inscrit dans les « lois économiques » naturelles, c’est-à-dire les mécanismes économiques d’ajustement (des prix, de la production, et des revenus) qui assurent nécessairement l’équilibre économique ou le retour de cet équilibre lorsqu’il est momentanément rompu. Le cadre de la vie économique doit être la libre concurrence qui s’oppose tant à la constitution de groupes privés (d’oEurope, et que nous avons une population a lae fait que nosu idiques, peut perdre e défense comme celle de notre pays, quiù les lois anti-monopoles aux Etats-Unis) qu’à l’intervention de l’Etat. Les principes sont là, seulement, avec l’ouverture des frontières et la mondialisation, une économie naissante et sans grande défense comme celle de notre pays, qui sans réforme de ses structures fondamentales économiques et juridiques, peut perdre et disparaître dans la mondialisation. Ce que je pense et, pour être clair, net et précis, je suppose que parmi les atouts de notre pays, il y a le fait que nous sommes à 14 km de l’Europe, et que nous avons une population jeune, sur un total approximatif de 35 millions d’habitants, une population jeune et travailleuse et qui cherche à améliorer son quotidien. Napoléon Bonaparte aimait à dire : « Il n’y a pas de mauvais soldats, il n’y a que de mauvais généraux ! ». Il est hors de question de penser, un instant, à fermer nos frontières économiques, nous retournerons au Moyen Age en quelques décennies ! Nous avons raté la révolution industrielle des XVIIIème et XIXème siècles, nous n’avons aucun droit de rater celle qui est devant nous, celle de ce début du XXIème siècle.

Question : Lutter contre le chômage, rendre compétitive notre économie, améliorer le pouvoir d’achat de nos compatriotes, adapter nos structures à la mondialisation. Il faut de la volonté pour réaliser tout cela, n’est-ce pas ?
Réponse : Pour remettre d’aplomb le pays, et les différents ajustements, qui sont mis sens dessus-dessous, la volonté de tous, aujourd’hui, est de repartir sur de nouvelles bases. Nos compatriotes n’en peuvent plus de l’exclusion et de la misère. La croissance doit bénéficier à tous. Il y a 35 millions de consommateurs, certes, mais la majorité n’a pas de pouvoir d’achat. Pour rompre avec l’austérité, pour faire reculer les lobbies, il faut remettre les Marocains au cœur de l’économie nationale. Il faut refuser l’austérité, les bas salaires et le chômage. La politique ne doit être réservée à personne – et surtout pas aux professionnels de la politique ! Chaque Marocain doit pouvoir y prendre part librement. Dans l’entreprise, les salariés doivent être représentés dans les instances de direction, sur le modèle de la cogestion allemande. La loi doit mieux protéger les libertés fondamentales des citoyens sur les réseaux sociaux. Il est temps de reprendre la main. Il est temps de sortir des clivages anciens, il est temps de mettre en place des politiques du XXIème siècle plutôt que du siècle dernier : on peut très bien concilier compétitivité de notre économie avec une protection de nos valeurs nationales et bien-être social. Rien ne les oppose. Ce n’est qu’une question d’imagination et de volonté politique ! Si les « élites » d’ici ont renoncé, les patriotes et les progressistes continuent le combat. Il faut insister sur la classe moyenne et son pouvoir d’achat. C’est cette classe qui forme le ciment du pays. C’est en étant solidaire que le Maroc pourra s’en sortir… Lançons les projets du XXIème siècle, infrastructures de bases, routes, autoroutes, barrages, aéroports, ports, habitat social, énergies renouvelables, maîtrisons aussi nos frontières du Sud. Afin d’éviter dans le futur des conflits inutiles et dramatiques avec les immigrés illégaux et l’impossibilité de les expulser. Il faut prendre conscience de la dégradation profonde de cette situation, triste pour tout le monde.

Question : La mondialisation pose parfois des intérêts divergents entre classes sociales. Qu’en pensez-vous ?
Réponse : Vous avez tout à fait raison. La réalité aujourd’hui, dans la finance mondialisée, c’est de susciter le capitalisme le plus féroce à partir des capitaux des salariés les plus modestes. Je pense à ces fonds souverains (sovereing funds, en anglais) qui imposent une concurrence entre les pays, en demandant une rentabilité, toujours plus.
Défiscalisation, rendement maximum, garantie de l’Etat, gratuité des infrastructures, franchise des marchandises, etc. Nous avons donc d’un côté l’élite mondialisée et, de l’autre, la majorité, celle des laissées - pour - compte. Vous conviendrez avec moi, qu’au Maroc, les exploités sont largement majoritaires. Mais, c’est cette dynamique propre du capitalisme mondialisé qu’il faut combattre, car elle tend effectivement à dissoudre la sociologie politique traditionnelle des classes sociales au profit d’une sociologie politique nouvelle. Avec une élite, individualiste, égoïste s’inscrivant dans le circuit de création de richesse, qui accompagne l’essor du grand capital mondialisé. Ce n’est plus la littérature marxiste du siècle dernier, qui nous parlait de la bourgeoisie compradore, qui, dans les pays en développement, membres de la bourgeoise autochtone, s’enrichit dans le commerce, avec les étrangers.
Non, c’est encore plus cruel, des vampires, qui font jouer la concurrence entre pays et exigent le maximum de notre économie. Il faut « adapter » nos lois à leurs exigences.
Le code du travail par exemple, toujours plus flexible et aucune garantie de l’emploi, à moyen et long terme. Je pense à cette formule célèbre de Jean Jaurès qui dit : « Un peu d’internationalisme éloigne de la nation, trop d’internationalisme rapproche de la nation ». Ceci étant dit, le Maroc doit être un pays ouvert et non offert ! Contre la mondialisation débridée, les peuples, partout dans le monde, se réveillent et reprennent leur destin en main et nous sommes, quand même, un marché de 35 millions de consommateurs. Ici, la responsabilité de l’Etat, c’est de défendre le pouvoir d’achat des Marocains, et d’être garant de l’ordre public, de l’économie de notre pays.

Question : Vous êtes de ceux qui ont dit ou laissé entendre, c’est comme vous voulez, qu’il est vain d’attendre la reprise, et c’est le temps de préparer la relance. Comment ? Qu’en est-il des faits ?
Réponse : Comme vous le savez bien, le diagnostic concernant notre économie tranche avec le discours tenu ces dernières années. Désormais, la priorité n’est plus au renforcement de la compétitivité de l’économie de notre pays, mais à la relance de la demande, par l’amélioration des salaires et des revenus des citoyens.
Oui, bien que beaucoup d’économistes d’ici refusent de l’admettre, pour éviter l’inflation, bien-entendu. Le potentiel économique marocain est considérable. Certaines études économiques font d’ailleurs rêver. Mon point de vue, c’est qu’il est sans doute illusoire d’espérer tout résoudre de manière simultanée. L’objectif, dans le contexte, pour relancer la consommation, peut être obtenu par l’outil fiscal. Le succès du Maroc se mesure, à mon avis, à l’accroissement de son Produit National Brut, tout simplement parce que l’entreprise se développe mieux dans une économie en expansion. Avec la croissance, les Marocains comparent leurs revenus d’une année sur l’autre et s’il y a eu amélioration, ils sont relativement satisfaits. Les rapports sociaux se détendent, la distribution des revenus deviendrait le problème numéro un et il serait d’autant plus difficile de justifier les écarts entre l’extrême richesse et l’extrême pauvreté. Je pense qu’il est préférable que le mouvement vers la justice sociale emprunte le chemin plus aisé et plus sûr des réformes de l’Etat. Enfin, nous aspirons à une croissance qui tienne compte de nos besoins et de notre stabilité. Vous le savez bien, les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain et créent les emplois d’après demain. Ceci ne peut se faire qu’avec la régulation d’une présence discrète de l’Etat dans les circuits économiques… Un point, c’est tout !

Propos recueillis par Nadia NACIRI
10/4/2018
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