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        Dossier

Par Abdelkrim BELGUENDOUZ*

 L’agenda africain sur la migration, quel impact sur les politiques migratoires marocaines 
La question capitale de la perception
 
De manière centrale, pour le Maroc, au plus haut niveau de l’Etat, c’est la question de la représentation de la migration, de sa perception, de la manière dont elle est appréhendée et saisie, qui est posée avec insistance dans le cadre de l’Agenda Africain sur la Migration : « Il s’agit avant tout de modifier nos perceptions face à la migration, de l’aborder non comme une contrainte ou une menace, mais comme une force positive.
De tout temps, la migration n’a-t-elle pas été un facteur de rapprochement entre les peuples et les civilisations ? » (Discours royal au 29ème Sommet de l’U.A, Addis Abeba, 3 juillet 2017).
Cette question de la perception de la migration est en effet fondamentale. C’est elle qui détermine le jugement que l’on a de la migration, qui dicte les réactions de tout un chacun, les actes en ce domaine et de manière générale qui fonde les politiques migratoires, permet de les saisir, de les comprendre et de les décrypter.
Globalement, il y’a deux perceptions, deux représentations de la question migratoire qui sont analysées par le Roi, et qui lui permettent de mener un plaidoyer dans un sens déterminé.
La perception à connotation négative
Il y’a d’un côté la migration qui est perçue comme un problème, un handicap, un péril, un risque, un danger, une menace, un fardeau, un fléau à combattre. Les statistiques de la migration dite irrégulière ou clandestine sont ainsi gonflées démesurément et fantasmées dans une perception alarmiste, contribuant à inséminer durablement dans l’imaginaire collectif le syndrome du déferlement du Sud au Nord, ce qui, en creux, donne corps et légitimité à l’Europe forteresse.
Cette vision à connotation négative s’alimente et s’exprime à travers plusieurs stéréotypes et préjugés : la migration est la source de tous les maux de la société. Elle est à l’origine du chômage, de la délinquance, de l’insécurité, de la malvie dans les pays de réception. Elle est mise sur le même plan que le trafic de drogue, des stupéfiants, le blanchiment d’argent, la criminalité, voire même le terrorisme.
C’est ainsi que dans le « Traité d’Amsterdam : liberté, sécurité et justice », l’UE établit dans son jargon un amalgame pernicieux entre immigration « clandestine », réseaux « terroristes », trafic de stupéfiants et trafics illégaux en tous genres. Rappelons-nous également de la couverture de « Jeune Afrique » de l’été 2017, laquelle, partant des attentats terroristes de Barcelone où étaient impliqués des Marocains, mettait sous le titre de terrorisme : « Born in Morocco », voulant dire par là que le terrorisme est fabriqué, produit et créé au Maroc qui devient ainsi producteur de terrorisme, avec la stigmatisation de tout un pays et de tout un peuple.
Cette représentation de la migration, qui n’attribue par ailleurs à la zone Sud, dont le Maroc, que des capacités de nuisance, est dramatisée à outrance, avec l’objectif d’en faire une perception anxiogène : il s’agit d’un déferlement, d’un tsunami, d’une invasion, d’une malédiction contre laquelle il faut se protéger en tant que victime. Cette vision justifie alors des attitudes de rejet de l’autre, de remise en cause du vivre ensemble.
Au niveau général, cette perception négative impulse des politiques publiques restrictives et frileuses, fournit une légitimation aux politiques sécuritaires et policières dans le domaine migratoire, en termes de répression, d’enfermement, d’expulsion, d’atteinte aux droits fondamentaux de l’Homme. Ces politiques sont déterminées par le tout sécuritaire, confortant ainsi le sentiment d’angoisse, d’inquiétude et d’insécurité des opinions publiques en Europe, tentées par la dérive droitière et aggravant les tendances xénophobes ici ou là, au lieu d’aller à contre-courant de ce mouvement.
Le Maroc n’a pas échappé également à cette vision négative, comme celle exprimée au parlement à Rabat le 7 mai 2003 par El Mostapha Sahel, alors ministre de l’Intérieur, en présentant le Maroc en tant que « victime » de la menace et du « danger » migratoire, la migration irrégulière constituant un défi pour la souveraineté, la sécurité et l’équilibre sociétal du pays :
« la lutte contre l’immigration clandestine est l’une des priorités de l’action du gouvernement qui, conscient du danger qu’elle recèle, a mobilisé tous les moyens humains et matériels nécessaires pour lutter contre ce fléau qui a des répercussions négatives au plan économique et social (…) ce programme de lutte contre l’immigration clandestine, nécessite d’importants fonds et représente de ce fait un fardeau pour le budget de l’Etat. Au lieu d’être un pays émetteur d’immigration, le Maroc devient victime avec ce que cela suppose comme effets négatifs. » (dépêche MAP 072058).
La vision en termes positifs
La seconde vision totalement opposée à la précédente, conçoit l’immigration comme une opportunité, une chance, un apport bénéfique multiforme (au plan économique, social, culturel, sportif, etc.), un pont, une passerelle, un trait d’union, un facteur de développement à multiples facettes. Elle perçoit l’immigration comme une source de progrès pouvant donner lieu à de véritables politiques de coopération et à un partenariat bilatéral ou multilatéral réel au plan migratoire.
Bien entendu et on ne peut que s’en féliciter et s’en réjouir, c’est la vision de la migration en termes d’interdépendance positive qui prévaut dans la démarche de préparation de l’Agenda Africain sur la Migration. Voici quelques passages du discours royal d’Abidjan du 28 novembre 2017 :
-« Le 21ème siècle sera celui des grands brassages. Ce constat de bon sens nous interdit de donner toute tournure idéologique, passionnelle, voire xénophobe aux discours sur la migration ».
-« La question migratoire a constamment été envisagée non comme une source de solutions et d’opportunités, mais comme porteuse de menaces et de désespoir (…) Dans notre Histoire contemporaine, elle a pris une connotation négative, puisqu’elle est associée à la drogue et autres trafics… »
-« Peu capables ou peu désireux de saisir les causes profondes du fait migratoire, on le fige et on le généralise dans des représentations stéréotypées : à travers des images de déferlement de personnes sans travail, sans ressources, parfois aux profils douteux ».
Dans cette perception en termes d’interdépendance positive, le rappel est fait par le discours royal de l’apport inestimable de l’immigration africaine à la libération et à reconstruction de l’Europe, par le biais des recrutements d’Afrique du Nord et d’Afrique subsaharienne, principalement des Algériens, des Marocains, des Tunisiens, des Sénégalais, des Maliens entre 14-18 et 39-45 du siècle dernier. Mais la France (Verdun), la Belgique (Gembloux-Chastre), l’Italie (Monte Cassino) et bien d’autres contrées d’Europe, ont très souvent oublié leur Histoire commune avec l’Afrique et le tribu du sang payé par les Africains dans la lutte contre le nazisme.
L’interpellation de l’Europe
Il est demandé à l’Europe, en particulier, de changer de regard sur l’immigration, de faire évoluer sa politique en la matière, de procéder à une réflexion décisive en rapport à une question qui constitue une préoccupation majeure pour les pays africains. Il s’agit de remettre en cause la politique de la migration choisie et du drainage des cerveaux et des talents africains « de la tête aux pieds », selon l’expression du regretté Mehdi Elmandjra. Cette pratique est hautement préjudiciable à l’Afrique, constitue un gaspillage et un sérieux obstacle à son développement durable. En d’autres termes, en ciblant les compétences africaines, les approches migratoires sélectives, menacent fondamentalement les économies africaines : « la politique européenne en la matière devrait évoluer. Il n’est pas acceptable que, tant sur les bancs des écoles prestigieuses, que dans les entreprises du continent, les meilleurs talents africains soient l’objet de convoitises européennes, au mépris de l’investissement de leur pays d’origine en termes de formation : l’hémorragie des cerveaux qui s’ensuit est déplorable ».
Cette question constitue par ailleurs une préoccupation de longue date du Souverain. C’est ainsi que dans son discours au 23ème Sommet des chefs d’Etat d’Afrique et de France tenu à Bamako le 3 décembre 2005, le Roi Mohammed VI déclarait : « À défaut de mettre en place des mécanismes particulièrement attentifs aux besoins des jeunes répondant à leurs aspirations, l’Afrique continuera d’assister, impuissante, au gâchis de la fuite des cerveaux ».
Le Canada, chasseur de têtes
Précisons à ce niveau que le Canada également s’adonne à cette pratique de drainage des cerveaux, en encourageant les étudiants étrangers, dont de nombreux marocains, à demander la résidence permanente à la veille de l’acquisition de leurs diplômes, procédant de la sorte à de substantielles économies d’éducation et de formation assurées par le pays d’origine et les familles concernées. Le Canada impose également des conditions sévères en matière de qualification et de formation pour pouvoir entrer et y séjourner, organisant déjà au Maroc même la chasse aux talents, à travers des annonces de presse et surtout le recours à des cabinets d’experts en immigration et d’avocats-conseils qui font des affaires juteuses en matière de recrutement de compétences marocaines dans le cadre d’une résidence permanente à Casablanca et Rabat.
L’action de ces agences d’immigration est un exemple frappant de la pratique de la migration sélective (avec des critères de choix pour être éligible) et de l’incitation à l’exode des cerveaux.
Par ailleurs, en revenant au discours royal d’Abidjan, aussi bien au niveau continental africain, qu’au niveau des relations migratoires entre l’Afrique et l’Europe, principalement l’Union Européenne, « une nouvelle vision s’impose. Il s’agit de faire de l’immigration un sujet de débat apaisé et d’échange constructif », un débat serein, ajoutons nous, y compris au niveau des pays africains, dont le Maroc où prospère un certain nombre de stéréotypes et de plus en plus un discours populiste ambiant à l’égard de la Nouvelle Politique Migratoire du Maroc et particulièrement des deux opérations de régularisation administrative touchant essentiellement des Africains subsahariens en situation administrative irrégulière.
Pour une culture de solidarité au Maroc
Au Maroc, où existe pourtant une tradition d’hospitalité, nous avons besoin que la culture d’accueil et de solidarité s’étende et se renforce, tant les préjugés à l’égard de l’immigration étrangère, principalement africaine subsaharienne, deviennent tenaces et nuisibles au vivre ensemble et au nécessaire succès de la Nouvelle Politique Migratoire du Maroc. En effet, les tensions sociales graves qui s’intensifient entre la population marocaine et les communautés de migrants comme à Ouled Zyane à Casablanca, risquent de remettre fondamentalement en cause les choix retenus en termes de politiques migratoires marocaines. Voilà pourquoi il devient urgent de promouvoir la tolérance et une meilleure cohabitation entre les migrants et les Marocains.
Dans le même objectif, il s’agit de recadrer positivement le discours sur les migrations, d’éclairer le débat sur les réalités migratoires, de tordre le cou au discours erroné et déshumanisant sur la migration, de reconnaître et de faire connaître les contributions multidimensionnelles de la migration. En somme, il convient d’entreprendre tout un travail de déconstruction et de démystification de certaines analyses anxiogènes, voire apocalyptiques par rapport à l’immigration subsaharienne au Maroc. Un exemple concentrant une série d’idées infondées, nous vient d’Outre Atlantique d’une compétence marocaine au Canada, consacrant l’éditorial à la question dans « Maghreb Canada Express », volume XV n° 10, page 3, octobre 2017, sous un titre révélateur en lui-même. Commençant par « Mobilité humaine », on aurait pu penser que la suite s’inscrirait de manière positive, en termes d’encouragement à la circulation des personnes. Or, la continuation sous forme de sous-titre, est l’expression d’une perception à très forte connotation péjorative et négative : «le Maroc face à la déferlante migratoire ».
Ainsi, analysée par rapport au Maroc, l’immigration subsaharienne est considérée comme une sorte d’avalanche, de tsunami, une immigration galopante qui submerge le pays et (sur)pèse déjà de son poids démographique. Il s’agit d’une « pression qui va, écrit l’auteur, en augmentant sur les poumons économiques du pays concentrés dans certaines villes et davantage tout au long du littoral. Et de ce fait, cette immigration galopante, mal gérée, pourrait à moyen terme asphyxier complètement le pays. Il serait donc urgent de bien répartir cette immigration et de la canaliser là où il le faut, afin d’éviter que le Maroc ne bascule sous ce poids démographique qui est en train de peser sur les zones côtières vers un certain chaos plus ou moins annoncé ».
Pourtant, les chiffres et la réalité concrète contredisent totalement cette représentation, et lui ôtent tout fondement scientifique sérieux. Ainsi, une note d’information du Haut Commissariat au Plan (HCP), publiée ces tous derniers jours, montre que sur une population de 33,8 millions d’habitants recensés en 2014, le nombre d’étrangers résidant au Maroc a atteint 84.000 habitants, soit une proportion de 0,25% de l’ensemble de la population marocaine. Si on tient compte du fait que la première opération de régularisation des étrangers en situation administrative irrégulière, organisée tout au long de 2014, a réglé quelque 25.000 dossiers et que la seconde opération effectuée tout le long de 2017 ne concerne le dépôt que de 25.000 demandes de régularisation (selon un bilan provisoire à fin novembre 2017), on perçoit alors la dramatisation démesurée de l’analyse que nous discutons.
Pourtant, son auteur s’est enlisé dans un autre stéréotype, insinuant dans un langage à peine voilé et avec une pointe d’ironie sur la noblesse de la démarche de la Nouvelle Politique Migratoire du Maroc qu’il trouve  inexplicable et dont il est « difficile de cerner les motivations », une immigration que le Maroc «subit beaucoup plus qu’il ne souhaite ni qu’il planifie et dont il n’a absolument pas besoin, vu sa situation économique et surtout celle démographique ». En d’autres termes, l’immigration apparaît dès lors non seulement comme surnuméraire, mais aussi comme une anomalie.
Une des conclusions majeure de l’analyse que nous discutons, et qui mérite d’être mise en question, est que cette immigration se fait au dépens des nationaux et que les devoirs des responsables envers les Marocains ne sont pas assurés, les régularisations créant des appels d’air pouvant avoir des conséquences catastrophiques, en particulier au niveau de la paix sociale, voire des tensions au plan politique : « Préserver les droits des immigrants et des demandeurs d’asile, c’est noble de la part du pays d’accueil. Mais il ne faut pas que la noblesse du droit fasse ombrage à celle du Devoir au point de créer un froid et des courants d’air pouvant se transformer en tempêtes » (sic !)
Bien entendu, il faut trouver des solutions et ne pas rester sourd aux situations de vulnérabilité et de précarité ainsi qu’aux difficultés et inquiétudes des populations locales, qui pâtissent des inégalités et des privations économiques et sociales. Mais leurs problèmes et leurs souffrances n’ont pas pour origine la migration en provenance de l’extérieur du pays. Poser la question de cette façon, est une manière erronée de le faire.
Quel impact cet Agenda Africain sur la Migration pourrait-il ou devrait-il avoir sur l’action des pouvoirs publics marocains, d’un côté, en matière d’immigration et d’asile au Maroc et, de l’autre côté, en direction de quelque cinq millions de Marocains établis à travers le monde ?
Impact sur les politiques migratoires marocaines
L’agenda migratoire attendu dans le cadre de l’action de l’UA va toucher et viser tous les pays membres, y compris le Maroc. On ne peut en effet proposer une ligne de conduite au plan migratoire au niveau africain, sans l’appliquer à soi-même. Mais le Maroc va être concerné à un autre titre. En tant que pays dont le Roi est Leader de l’Union Africaine sur le dossier migratoire, le Maroc va nécessairement attirer l’attention sur lui pour tout ce qui a trait aux politiques marocaines en la matière, à l’arsenal juridique et réglementaire sur les migrations, aux institutions dédiées spécifiquement ou en bonne partie aux migrations et à leur gouvernance. À ce titre, il doit bien entendu donner l’exemple à tous les pays africains en matière de bonnes pratiques concernant ce dossier.
L’intérêt porté au Maroc sur cette question et sa responsabilité sont d’autant plus grands qu’il co-préside avec l’Allemagne du 5 au 7 décembre 2018 à Marrakech le Forum Mondial Migration et développement, et qu’il a sollicité de l’ONU, en recevant une réponse favorable, l’organisation à la même période (10 et 11 décembre 2018) de la réunion intergouvernementale de haut niveau devant donner lieu à l’adoption du Pacte Mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières, suite à la Déclaration de New York pour les réfugiés et les migrations adoptée le 19 septembre 2016 par l’Assemblée Générale de l’ONU et des consultations en la matière à travers le monde.
Pour toutes ces raisons en particulier, le Maroc doit constituer un exemple de bonnes pratiques pour tout ce qui a trait au dossier migratoire. Voilà pourquoi cette responsabilité prise par le Maroc en ce domaine, devrait amener tous les acteurs, gouvernementaux et non gouvernementaux, à mettre à niveau toutes les composantes des politiques migratoires marocaines à l’échéance temporelle de décembre 2018. Le chantier de réformes est vaste, multidimensionnel et interpelle d’urgence toute une série d’acteurs.
À titre de propositions, identifions quelques éléments devant contribuer à cette mise à niveau à tous les niveaux du dossier migratoire marocain, en s’intéressant d’abord à la politique d’immigration et d’asile, puis en se focalisant sur la politique en direction des citoyens marocains établis à l’étranger.

*Universitaire à Rabat, chercheur en migration

19/1/2018
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