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Saïd AFOULOUS

 
L’AMREC, première association pour promouvoir l’amazigh et la diversité culturelle au Maroc : Histoire d’un parcours pionnier
 
Des pionniers de la défense de la langue et la culture amazighes ont pu se réjouir à l’avènement de la Constitution du 1er juillet 2011 reconnaissant l’amazigh comme langue nationale pour tous les Marocains avec les profondes implications que cela suppose pour les institutions de l’Etat. Depuis lors, leurs espoirs c’est de voir l’application des dispositions de la nouvelle Constitution pour que la dimension amazighe jouisse des pleins droits, sans discrimination, pour une langue épanouie, outil d’éducation et de transmission du savoir, des arts et des lettres. Parmi ces pionniers, Brahim Akhiate qui avait aspiré, avec d’autres compagnons depuis le début des années 1960, à la réalisation de ce qu’il devait appeler «une révolution tranquille» pour la langue et culture amazighes. Itinéraire d’un pionnier dont la vie est intimement mêlée au parcours de l’Association Marocaine pour la Recherche et l’Echange Culturels (AMREC) première ONG marocaine de militants amazighs.

Persévérance

Brahim Akhiate est le fondateur, le 10 novembre 1967 à Rabat, de l’AMREC, avec un groupe de compagnons: feu Ali Sedki Azaykou historien, Boujamaa Habbaz linguiste disparu en 1981, Ahmed Boukous recteur de l’IRCAM, Abdellah Bounfour linguiste, Ahmed Akouaou, Omar El Khalfaoui et Ali El Jaoui. Il sera le seul parmi les fondateurs à continuer à animer cette association après le départ des premiers compagnons, chacun allant de son côté pour poursuivre des études supérieures et des recherches scientifiques. Lui, il reprendra à chaque fois son bâton de pèlerin pour poursuivre son combat dans une indéfectible constance, rejoint à chaque fois par d’autres militants. Objectif inlassablement poursuivi: faire partager ses convictions quant à l’importance vitale de la prise en charge de la langue et la culture amazighes en vue de l’éclosion d’une «société moderne qui croit en la pluralité culturelle et l’unité dans la diversité». Homme de dialogue, sa devise a toujours été de faire le pas vers ses adversaires, tout en défendant fermement ses convictions de manière rationnelle sans jamais verser dans la surenchère ni couper les ponts.
Né en 1941 dans la région du Souss, au douar Akhiaten, au pied d’une montagne de l’Anti-Atlas, plus précisément dans le territoire de la tribu Ait Waykmane, fraction de la tribu Ait Souab, province Chtouka Ait Baha, sa vie professionnelle fut celle d’un enseignant de mathématique dans des établissements secondaires à Kénitra et Rabat. Par contre, son itinéraire de militant amazigh fut intimement lié à celui de l’AMREC tout au long de 47 ans. Dans son autobiographie écrite en arabe «An-Nahda al-amazighiya kama ‘ichtou miladaha wa tatawwouraha» (Editions de l’Association marocaine pour la recherche et la culture amazighe, 2012, Rabat), il retrace tout le parcours de l’AMREC, depuis sa création à aujourd’hui avec des détails, des précisions, brossant au passage le portrait des divers acteurs aussi bien les sympathisants que les adversaires, aussi sincèrement possible, confiant ses pensées, observations sans crainte ni acrimonie, marquant les étapes d’un cheminement non dénué d’embûches, surtout en des époques difficiles où des revendications, aujourd’hui allant de soi, étaient de l’ordre du tabou. Il relèvera le fait, «dû au destin», que la parution de ce livre de témoignage, document de l’action associative le plus précieux, soit intervenue juste après la nouvelle Constitution de juillet 2011 qui a reconnu l’amazighe comme langue officielle au Maroc. Malgré sa grave maladie à la suite d’un accident vasculaire cérébral qui lui a causé une hémiplégie, il avait tenu, note-t-il, à participer au référendum du 1er juillet 2011 pour une Constitution qu’il considère comme «une réalisation considérable qui nous réconcilie en tant que Marocains avec nous-mêmes».
Sa position en tant que militant aura été de toujours dialoguer, échanger pour convaincre les autres, les gagner à ses convictions intimes quant à l’importance, pour tout Marocain, de défendre l’identité amazighe comme constituant fondamental dans un Maroc de diversité linguistique et culturelle.

Chocs et interrogations

Dans son autobiographie, il commence par évoquer les origines. Son père avait migré, au début du XXème siècle, en France, en passant par l’Algérie, pour se retrouver à Marseille où il avait travaillé dans le domaine du bâtiment. Il dut retourner au Maroc, séjournant à Fès et Rabat pour s’adonner au commerce. Après la mort de sa première femme, le père de Brahim revient s’établir dans son douar où il se remarie tandis que ses enfants vont reprendre son commerce à Rabat. Brahim naquit donc d’un second mariage. Son père l’envoie à Rabat où ses frères aînés décident de le prendre en charge pour lui assurer une instruction qu’ils n’avaient pas pu avoir eux-mêmes. Parmi ses frères, l’un d’eux est un résistant nationaliste qui allait avoir par la suite une profonde influence sur son parcours. Dès les premiers contacts avec l’extérieur, à l’école coranique dans la médina de Rabat, il ressent sa différence par rapport aux autres enfants de la ville étant le seul à parler uniquement le tachelhit. Même constat plus tard sur les bancs de l’école moderne. Ces premiers chocs qui éveillent en lui des interrogations sur sa différence et la place de l’amazigh dans le quotidien marocain, figureront parmi les éléments qui fonderont un intérêt particulièrement pérenne pour la langue et la culture amazighes. Sa position sera de tout faire pour le triomphe de cette langue paradoxalement étrangère dans son propre pays. Au lieu que la ville ait une emprise complète sur lui et qu’il accepte comme fait accompli la suprématie citadine, il gardera plutôt et toujours le regard tourné vers la culture amazighe qui est pour lui la culture orale, la culture populaire rejetée traditionnellement par la culture dite savante aux mains de l’élite citadine. Sa position aura été le refus de la hiérarchisation entre les deux cultures, l’une proclamée supérieure, l’autre décrétée inférieure. Ce qu’il appellera «l’aliénation culturelle» est l’impasse faite à l’amazighité au bénéficie d’une culture dominante.

Un travail laborieux: Collecte et transcription

L’une des plus grandes décisions prises pour réaliser les objectifs de l’association, c’est le travail de collecte du patrimoine oral en effectuant le passage vers l’écrit. Le caractère oral du patrimoine amazigh et la culture populaire en général, les avait de tout temps exposés à la perte. Ce qui en restait c’était ce que les gens pouvaient avoir mémorisé. Or ce qui est mémorisé se perd pour toujours avec la disparition des générations qui en sont les dépositaires. Plusieurs actions sont réalisées pour recueillir les histoires, légendes, contes, proverbes, poésies auprès des personnes âgées réputées dépositaires d’un fonds oral impressionnant. Pendant les vacances d’été, les membres de l’AMREC sillonnent les douars du Souss pour recueillir des trésors de culture orale incrustés dans la mémoire collective. A Rabat, les jeunes étudiants vivaient des instants grisants quand ils découvrent des bribes d’une autre Histoire du Maroc bien complexe que celle des manuels officiels. Un voyage de Brahim Akhiate en Europe (France, Suisse, Allemagne) avec Ali Sedki Azaykou et un séjour de dix jours auprès des travailleurs marocains en France à Gennevilliers, permettra aux deux amis en 1969 de recueillir des informations de première main sur la vie, la misère des ouvriers, leurs souffrances, leurs espoirs.
L’acte le plus important, après celui de la collecte de la culture orale et la fixation dans l’écrit pour la transmission aux générations futures, c’est la mise en avant de la création littéraire proprement dite. Autrement dit l’écriture en amazigh pour mettre en valeur le génie créatif d’une langue. Ce fut pour ouvrir la voie vers ce chantier, qui constitue un objectif vital, que la première anthologie de poésie amazighe a vu le jour. Elle a été publiée de façon rudimentaire, en stencil, en 1974 sous le titre «Imouzar» avec les contributions des auteurs Ahmed Bouzid, Mohamed Chouki, Lhoucine Berrahou, Lhoucine Abaamrane, Essafi Moumen Ali, Mohamed Farah, Mohamed Moustaoui, Ahmed Ghazali, Brahim Akhiate et Ali Sedki Azaykou. Certains parmi les auteurs ont usé de pseudonymes pour signer leurs contributions. L’époque de tensions politiques et d’oppression ne serait pas étrangère à cette manière d’agir. Pour subvenir aux frais d’impression, les membres de l’association devaient cotiser entre eux comme cela devait se répéter par la suite.
L’une des réalisations audiovisuelles dans le même cadre de la transmission du patrimoine a été le premier film de court métrage amazigh. Il a été concocté à la suite de l’acquisition d’une caméra super 8 en 1972. Brahim Akhiate y joue le rôle d’un jeune étudiant en quête d’un personnage âgé, une sorte de bibliothèque vivante de la culture amazighe garante de la transmission de l’héritage culturel. Le film est toujours conservé dans les archives de l’AMREC.

La chanson, l’autre canal

Akhiate rêvait d’un autre canal susceptible d’avoir plus d’impact sur les masses et qui n’est autre que la chanson. Il fallait absolument créer un courant musical où des jeunes puissent se reconnaître à côté de la chanson traditionnelle des Rwayès très en vogue. C’est une discussion qui est menée avec des amis dont Essafi Moumen Ali, homme atypique ayant intégré l’AMREC en 1968. Il avait effectué des études de droit pour devenir juge avant d’intégrer la profession d’avocat tout en étant depuis toujours poète, écrivain, auteur notamment d’une pièce de théâtre en amazigh. C’est en tant que musicien, maniant la guitare après passage au conservatoire, composant des chansons, qu’il sera d’un bon conseil pour l’éclosion d’un courant de chanson vers le milieu des années 1970 sur le sillage de la vague de musique pop au succès sans précédent auprès des jeunes dont les leaders furent Nas Ghiwane et Jil Jilala. Brahim essaie en vain de convaincre des jeunes à Salé et Rabat de chanter en amazigh avec des instruments et un style modernes. Finalement le vœu fut exaucé avec la naissance du groupe Ousmane (éclair en amazigh) une idée qui commence à se concrétiser à partir de 1974 à la suite de la rencontre à Rabat de Brahim Akhiate avec Mbarek Ammouri, originaire de la région de Taroudant. Brahim Akhiate, après de grands efforts, parvient enfin à constituer un premier noyau du groupe Ousmane qui va connaître une grande célébrité. Il sera composé au début de Ammmouri Mbarek, Saïd Bijaad, Saïd Boutroufine et Belaïd El Akkaf. Il réalisera des albums de chansons à succès, se produira au Théâtre Mohammed V à Rabat et à l’Olympia à Paris dans le cadre de tournées en Europe. Cette expérience fera tache d’huile, donnant champ libre à la naissance de nombreux groupes de musique qui composent des chansons à succès à partir de poèmes en amazigh.

L’université d’été à Agadir comme plate-forme
de débats et d’échanges

L’une des activités qui aura le plus d’impact sera l’Université d’été à Agadir, une enceinte de débat autour de la culture marocaine et la culture amazighe avec une première édition intervenue en 1980. Les préparatifs pour cette manifestation verront la présence notamment du poète Mohammed Khair-Eddine récemment revenu d’exil au Maroc. L’Université d’été gérée par une association présidée par Lahcen Gahmou, donnera un rayonnement important à la cause amazighe et sera couronnée à la quatrième édition de 1991 par l’annonce de la Charte d’Agadir sur la langue et la culture amazighes. Mais cela ne va pas sans obstacles, sans oppositions, notamment des pouvoirs publics de l’époque. Un des signes de cette opposition serait la disparition de Boujamaa Habbaz en 1981. Brahim Akhiate dans son autobiographie met l’accent surtout sur l’arrestation de l’historien Ali Sedki Azaykou pour un article d’histoire publié dans la revue «Amazighs» de l’Association Amazighe qu’il avait créée avec Mohamed Chafik, le même article qui fut publié auparavant dans la revue «al-Kalima» de l’Association des Ulémas du Souss. Le procès de l’affaire Ali Sedki Azaykou en 1982 à la veille de la deuxième édition de l’Université d’été symbolisera dès lors l’atteinte à la liberté d’expression amazighe. L’université d’été comme plateforme de débats et d’échanges aura, d’édition en éditions, l’avantage de rassembler des acteurs de toutes les régions du Souss, du Moyen Atlas, du Rif et la participation d’intellectuels de renom comme Abdelkebir Khatibi, Mohamed Guessous.
L’association, en vue de transmettre le patrimoine écrit, se lance dans un important travail éditorial même sans moyens. Des dizaines de publications sont réalisées, notamment les actes des différentes éditions de l’Université d’été. Des publications régulièrement exposées dans le stand de l’AMREC à chaque édition du Salon du livre de Casablanca depuis 1992.
D’un bout à l’autre, l’argumentation de Brahim Akhiate ne dévie pas du plaidoyer, comme si on n’en avait pas fini de convaincre sur ce qui est devenu aujourd’hui de l’ordre de l’évidence. C’est le cas quand il rappelle le caractère inévitable d’une reconnaissance de l’amazigh en tant que langue officielle à égalité avec l’arabe. Il est cependant profondément conscient que tout a changé aujourd’hui par rapport au passé des pionniers et aussi confiant dans l’avenir bien que le chantier de prise en charge de la langue et la culture amazighes s’annonce gigantesque.
5/4/2014
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