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        Dossier

Saïd AFOULOUS

  «Mes aventures marocaines» de Christian Houel réédité
Le récit de la naissance tumultueuse du Casablanca moderne au début du XXème siècle
 
Le récit, «Mes aventures marocaines» de Christian Houel, avait été publié en première édition en 1954 et épuisé depuis. Il vient d’être réédité par Casa Express Editions. Il était souvent cité en extraits dans des ouvrages sur Casablanca. Cela s’explique par le fait qu’il s’agit d’un témoignage de première main sur les tout premiers balbutiements de la naissance de Casablanca ville moderne au développement si fulgurant pendant le XXè siècle avec une même constante à ce jour: un grand attrait jamais démenti pour un exode incessant de toutes les régions du Maroc et de tous les coins du monde.
L’auteur, journaliste correspondant de guerre, doublé d’aventurier, né à Médéa en Algérie d’où sa connaissance de la darija, est fondateur à Casablanca de «La Vigie Marocaine» en 1909 et de «L’Action Marocaine» en 1910 ainsi que le premier hebdomadaire casablancais «Les Annales». Se voulant journaliste indépendant, tenant à vivre les soubresauts de la ville naissante, il sera expulsé hors du Maroc une première fois en 1910 pour avoir écrit des articles contre un médecin beau-frère du ministre des Affaires Etrangères et d’autres fois, par la suite, sur ordre de Lyautey. Mais depuis 1907 jusqu’aux années cinquante, hors les moments où il était persona non grata, il ne quittera pratiquement pas Casablanca.
En témoin donc, Houel raconte par le menu sa venue au Maroc parmi les premiers journalistes français comme reporter du journal parisien «Le Matin». Il décrit le débarquement des troupes françaises en 1907 et justifie le bombardement de la ville par l’attaque contre les Européens, notamment l’épisode des ouvriers du train assassinés et par le souci de défendre le consulat et les intérêts français. Il se garde bien de parler de la mainmise des Européens sur un pays convoité, grevé de dettes, exsangue et miné depuis longtemps par le système des protections.
Les descriptions du reporter montrent toutefois la disproportion phénoménale entre l’arsenal militaire français, les gros canons qui se vident sur tout ce qui bouge dans la plaine de la Chaouia et les vieux fusils des Marocains :
«… une cohue de gens et d’animaux essayaient d’échapper à notre poursuite… Les projectiles sur la masse des fuyards couvrirent le sentier de cadavres…»
Une image des Marocains bombardés par l’armée française : «Au moment où nous arrivons, Bou Azzaoui et moi, on nous montre ce lamentable exode sur lequel pleuvent les obus de 75…»
Au risque d’être traité d’espion par ses compatriotes et afin d’effectuer un reportage pour le compte du quotidien parisien «Le matin», il entre audacieusement en contact avec Moulay Hafid, se déplaçant de Marrakech vers Fès. De fil en aiguille, il devient porteur de messages entre le futur sultan et les autorités françaises dont l’armée d’occupation sur la rive nord d’Oum Rbii coupait la route vers Fès.
Christian Houel tient toujours à être du côté de son pays la France contre les autres pays européens, en particulier l’Allemagne qui n’a guère été chanceuse dans l’opération du «partage du monde». Par contre, il s’attaquera à des politiciens ce qui entraînera son expulsion du Maroc par les autorités françaises à plusieurs reprises.
 Far West
 
Avant la signature du Protectorat en 1912, ce fut une période de confusion, de flottement surtout en l’absence de l’application d’une loi unique dans un pays occupé, absence de police, de Justice pour l’ensemble de la communauté cosmopolite qui formait la population de la ville. Au point que pour les étrangers, chaque consulat était seul habilité à châtier ses propres ressortissants auteurs de délits et crimes. L’histoire du bandit italien Rubino, liquidé par le truculent ami de Houel, Georges Mercié, ancien administrateur de la cantine de l’armée implantée dans la Chaouia et futur directeur de la Vigie Marocaine, est un exemple typique de ce climat de Far West qui régnait à Casablanca où n’existait alors que la médina intra muros. Le bandit italien est à chaque fois arrêté et libéré. Le consulat italien était seul habilité à agir, or Rubino était à chaque fois relaxé. A cause de ses méfaits répétés et restés impunis, les Français (la police) font appel à Mercié qui s’acoquine avec lui pour commettre ensemble des hold-up avant de l’abattre un jour d’un coup de fusil «en légitime défense». Cette sombre histoire, Christian Houel la relate à l’époque dans les pages de «La Vigie Marocaine» en ne retenant que la version officielle de légitime défense.
Cette période trouble qui va de 1907 à 1912 est particulièrement fascinante parce qu’elle représente les premiers balbutiements de la constitution de la population de la cité formée de toutes les nationalités. D’abord les Marocains les plus nombreux, musulmans et juifs, des communautés pour lesquelles les écrits de Houel restent plutôt étanches. Ensuite les étrangers constitués des Français, Espagnols, Allemands, Anglais, Maltais, Italiens, Grecs, «des épaves des pays méditerranéens» tous accourus vers un Eldorado encore en friche mais qui promettait de «grandir et de briller».
«Le flux les apportait comme les remportait le reflux. Beaucoup se décourageaient. Il ne restait que les durs que rien ne rebutait parce qu’ils ne pouvaient attendre nulle part un meilleur sort».
C’est ceux-là, du moins les Français d’entre eux, que Christian Houel désigne quand il s’interroge près de quatre décennies plus tard :
«Combien en reste-t-il des Français de 1908 et 1909 qui ont vu sortir de ses langes notre orgueilleuse cité ? Une douzaine peut-être et je n’en suis pas sûr… On les a représentés sous les traits de mauvais garçons désireux de cacher leur passé. Il y en eut certes mais une infime minorité et qui ne furent pas les moins prompts à se mettre à l’ouvrage».
Dans son texte, Houel ne s’intéresse qu’aux Français. C’est normal ce sont ses lecteurs auxquels il s’adresse. Le texte est déterminé dans sa teneur par la réception pressentie. C’est au fond un plaidoyer pour redresser un tort: l’oubli des pionniers qui pour Houel sont surtout des Français. Nulle place pour d’autres qui ont apporté leur part dans la renaissance et le développement de la ville. Toutefois, il n’oublie pas à un moment donné de signaler des statistiques de recensement de 1912 pour marquer l’importance de l’immigration due au succès de la ville. La population de Dar el Beida passe de 20.000 habitants à 45.000 fin 1912 dont 25.000 Marocains musulmans et 9.000 Marocains juifs, 7.000 Français, 2.500 Espagnols, 2.200 Italiens. L’année suivante, 1913, les Marocains atteignent 40.000, les Français 12.000.
Cette forte concentration entrainera son lot de manque d’hygiène du fait des carences en infrastructures de base d’où l’apparition des épidémies de typhus qui entraînera des morts en grand nombre, des événements décrits dans le chapitre «Une révolution à Casablanca». Houel sera parmi les rares à dénoncer la grave situation face au silence de confrères ne voulant pas mécontenter les autorités de la Résidence.
 L’évacuation, notre cauchemar !
 
Cette toute première période avant 1912 fut surtout une période d’incertitude pour des Français qui avaient hâte d’occuper «légalement» le Maroc après une occupation par la force des canons dans un rapport très inégal avec les occupés. Christian Houel qui révèle ainsi la réelle intention des Français en pénétrant en territoire marocain, note: «J’avais écrit le 29 décembre 1908: l’évacuation, voilà notre cauchemar !».
Il cite les multiples appels de Jean Jaurès: «Il faut évacuer le Maroc ne cessait de répéter le grand Jaurès».
Et aussi: «Le 24 janvier 1908 Jean Jaurès demande que la France abandonne le Maroc aux Marocains».
Après plusieurs citations de Jaurès sur le même thème, il conclut comme pour débouter ce point de vue légitimiste:
«Que serait-il aujourd’hui notre Maroc si les quelques milliers de Français de cette époque étaient partis ? Il parait que ça recommence, qu’on veut que nous partions, que près de cinquante ans de sacrifice et d’efforts soient comptés zéro. Non ! ont répondu jadis les trois mille français que nous étions. Aujourd’hui j’espère que les trois cents mille français que nous sommes rediront non ! encore une fois».
Houel fonde en 1909 le journal «La Vigie marocaine» sur instigation du général D’Amade «pacificateur» de la Chaouia pour être la voix des Français de Casablanca. Le premier numéro porte un édito signé par D’Amade lui-même. Les actionnaires du journal sont cependant non pas l’armée mais des commerçants, entrepreneurs de la ville naissante. Le conseil d’administration est présidé par Prosper Ferrieu, l’un des plus ancien français de Casablanca où il est né en 1866 et dont le nom est transformé par les Marocains en Bousbir, fils de Pierre Ferrieu débarqué à Casablanca en 1839.
Ce qui attire le plus dans le texte c’est la dimension du témoignage avec des descriptions de la médina dont le fameux Café du Commerce. Il n’en reste aujourd’hui qu’une placette méconnaissable encombrée par un poste de transformation électrique derrière l’Hôtel Central au bout de la rue El Hansali, ex-Commandant Provost. C’était le tout premier centre grouillant de la ville de Casablanca où tout le gratin des pionniers se réunissait pour discuter, s’informer, conclure des affaires.
Marquant les débuts de Casablanca, Houel évoque ces pionniers pour les avoir côtoyés. Plusieurs noms défilent: hommes d’affaires, médecins, entrepreneurs, avocats, journalistes. Parmi les hommes d’affaires il y a Lendrat, fondateur des Presses Marocaines et qui fut à l’origine de la naissance du quartier les Roches Noires. La trajectoire de Lendrat est originale, typique du rêve casablancais où la plupart étaient des pauvres et sont devenus riches. Elle prend naissance avec l’échouage de la Nive, un navire de transport d’Etat portant une cargaison de farine. Le navire échoue sur le rocher de Sidi Abderrahmane près d’Ain Diab. Acquise aux enchères, l’épave permet à Lendrat de se constituer un capital qui lui donnera l’idée d’acquérir des terrains et de lancer la spéculation foncière à un endroit impossible, le terrain du futur quartier Roches Noires, jugé au début trop éloigné et mal placé à l’ouest des grands cimetières de Sidi Belyout.
Pour la presse, un véritable tournant est noté à partir des années d’après guerre, 1919 et 1920, lorsque les grands journaux, devenus des entreprises commerciales, sont passés entre les mains des hommes d’affaires d’où le fait que la marge de liberté d’expression se rétrécit, note Houel. Ainsi «La Presse marocaine» appartient à Francis Busset acquéreur de terrains de phosphates d’Oued-Zem, «La Vigie Marocaine» devient propriété de l’entrepreneur Garenne qui l’acquiert «pour faire l’opposition contre la Résidence dont les hauts responsables peut-être ne seraient pas assez dociles», «Le Progrès Marocain» est absorbé par le groupe Mas «fondateur à venir du Petit Marocain» etc.
On retient du récit de Christian Houel qu’il s’est toujours battu pour rester indépendant avec comme rançon la précarité pour un père de famille ayant des enfants à nourrir et qui voit sa femme mourir entre ses bras, faute de moyens pour la secourir. A ce propos un constat plutôt amer: «J’ai toujours éprouvé une grande volupté pourtant à me détacher du troupeau, à vivre dans l’abstrait, à me battre, enfin, avec des mots, un contre tous. Seulement il faut être seul et n’avoir pas derrière soi des petites bouches qui demandent leur pâtée».
 
 

«Mes aventures marocaines» de Christian Houel, réédité par Casa Express Editions
 



25/8/2012
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