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        Dossier

Propos recueillis par Saïd AFOULOUS

 
Abdellah Naguib : Pour une sauvegarde de la mémoire de Derb As-Soltane
 
Amateur d’Histoire de Casablanca, né en 5 octobre 1937 à Derb As-Soltane, banquier à la retraite, Abdellah Naguib habite au quartier Oasis. Depuis une quarantaine d’années, l’une de ses occupations favorites c’est de fouiner dans les archives écrites et orales en quête de l’histoire de la ville, se lançant dans des recoupements d’enquêteur patient et méticuleux. Au fil de ses recherches, il rassemble une très riche collection personnelle en documentation iconographique et autres sur l’ancienne médina, mais aussi et surtout la Nouvelle médina (Derb As-Soltane) où il avait vécu. C’est ce « centre historique » où naquit le club du Raja qui s’appelait à l’origine Al-Fath, et avait son siège face au marché Jmia’, local actuellement occupé par un marchand de gâteaux. Il regrette que les grands clubs ne s’occupent pas de leurs origines. La même chose il la déplore pour le Widad qui laisse à l’abandon le café du côté de la rue du Marché aux grains en ancienne médina.

L’Opinion : Comment est venue cette passion pour l’histoire de la ville ?

Abdellah Naguib : Mon grand-père paternel était fkih et tenait une école coranique à Boutouil, ancienne médina, au tout début du XXè siècle. Il fut présent lors du bombardement de Casablanca en août 1907. Mon père me racontait comment mon grand-père le menait jusqu’à l’entrée de ce qu’était l’avenue du Prince Moulay Abdallah pour lui dire que c’est là qu’il était arrivé en fuyant le bombardement et les tirs des snipers, guidant sa mule qui avait été blessée.
Je me souviens surtout que mon père me parlait de l’Oued Bousekoura. Il me désignait son lit et répétait le même rituel en me menant moi-même au même endroit de l’avenue piétonnière en face de l’actuel café La Chope, l’emplacement où mon grand-père s’était engagé en fuyant les tirs des envahisseurs à l’instar de beaucoup de civils. Après l’ancienne médina, la famille s’établira à Derb Ben Jdia où mon grand-père avait une école coranique à Derb El Foukani. Une fois mon grand-père mort dans les années 30, mon père et mes oncles vendent la vieille maison et montent vers Derb Lihoudi et Derb Lhajib en bas du boulevard Victor Hugo. C’est à Derb Martinet où je suis né près de la fontaine centrale, l’A’ouina Wastaniya, rue Imam Kastalani. Nous déménageons trois années plus tard vers la célèbre rue Monastir où je suis circoncis à la manière traditionnelle, porté à la mosquée par un célèbre cavalier dit Ba Rahhali. Des années après, j’entends mon père me révéler que Si Rahhali figurait parmi les Moujahidines qui s’étaient opposés au débarquement colonial des Français en 1907. C’était un rescapé des tueries qui avaient fait des centaines de morts dans une lutte inégale. Ainsi, le grand-père fuyant le bombardement, le lit de l’oued Boussekkoura et l’image de Ba Rahhali valeureux cavalier, ce sont là quelques éléments qui ont constitué pour moi le déclencheur de cette recherche de la vraie Histoire de ma ville.

L’Opinion : Y a-t-il eu d’autres événements qui ont compté dans cette orientation ?

Abdellah Naguib : Ce qui n’a fait qu’augmenter davantage ma passion, c’est le fait que j’ai assisté à des événements en étant encore très jeune, comme le soulèvement d’avril 1947 à Casablanca. De la rue Monastir, on arrive à Route Médiouna et Derb Kabir juste en face : il y avait des morts jonchant le sol, un véritable carnage de gens tombés sous la mitraille. Quand on lit les journaux de l’époque, c’est un autre discours. J’ai une photo de Mme Boniface, épouse de Philippe Boniface, le sanguinaire chef de la Région de Casablanca, l’un des instigateurs des massacres, en train de distribuer des vêtements et des victuailles à des femmes au lendemain des événements, je ne dis pas c’est machiavélique, il faut trouver un autre mot pour exprimer ce qui pour moi est inimaginable.
Il y a quelque trois décennies, dans un marché aux puces casablancais, je suis tombé sur un précieux document qui n’est autre qu’un ancien portrait photo encadrée du général Juin, Résident général et haut dignitaire du colonialisme, qui allait par la suite faire partie de l’OTAN, qui aura le grade de Maréchal et deviendra académicien. Le portrait est dédicacé comme suit : « Aux officiers de la garnison de Casablanca, souvenirs affectueux et fidèles, Rabat le 7 avril 1948  signé Général Juin » juste un an après les tueries en remerciement des basses besognes accomplies.
Il y eut aussi les événements de la rue La Salle à la Sourcière au lendemain de l’assassinat du leader syndicaliste tunisien Ferhat Hachad. J’étais présent avec d’autres jeunes et un ami d’enfance, feu Tahar, d’origine algérienne, qui est mort dans mes bras ayant reçu une balle dans la poitrine. C’est pourquoi j’ai écrit un texte récemment en l’intitulant : « La solidarité maghrébine n’est pas un vain mot » en parlant de deux amis, un Marocain et un Algérien venus pour participer au mouvement de protestation contre l’assassinat d’un Tunisien.

L’Opinion : Derb Soltane est votre univers, mais la rue Monastir est pour vous le cœur battant de cette agglomération. Que pouvez-vous dire de cette vaste rue qui va de Boulevard Mohammed VI, ex-Route Mediouna, jusqu’à la rue Beni Mguild, en passant par rue Ait Yafelmane et cinéma Malakia?

Abdellah Naguib : Je peux dire que notre Derb, rue Monastir, où j’avais vécu, avait connu des événements d’une densité incroyable. Nous habitions près de l’école al-Mohammadia (Ecole Sidi Mohammed Ben Youssef), fameux établissement scolaire. Je n’ai pas étudié dans ce prestigieux établissement. Mon père m’avait inscrit dans « l’école des fils des notables » qui deviendra par la suite « collège musulman », ensuite Lycée Moulay Hassan et enfin lycée Fatima-Zahra.
L’école al-Mohammadia a vu passer des enseignants mémorables qui ont marqué des générations entières. Il y avait Mostafa Yata, frère de Ali Yata, il était secrétaire général de la ligue marocaine du cyclisme. Il y avait parmi les enseignants Saïd Saddiki, des enseignants qui avaient fourni le peintre Ahmed Cherkaoui qui était élève venu de Boujaad etc. Au coin de l’école, il y avait une maison où habitait Ahmed Bouanani, le poète et cinéaste Allah irahmou. Dans la maison d’en face se rassemblaient des leaders politiques dont Abdellah Ibrahim, Mahjoub Benseddik, Taieb Bouazza. C’était une rue marquée par une activité intense. Lorsque Mokhtar Soussi a été banni par les Français, il s’est réfugié dans la rue Monastir. Je n’oublie pas mes amis d’enfance de mon Derb, notamment Abdeladim Chennaoui acteur de théâtre et réalisateur de programmes TV et feu Mohamed Ziani qui avait dirigé la télévision marocaine et le Centre cinématographique marocain (CCM).
Innovation révolutionnaire de l’époque, cette rue a connu l’installation de la première usine marocaine de textile, FELTIMA, de Bena’mar, un entrepreneur marocain, avec des ouvriers marocains ayant tenu de travail en bonne et due forme. Le Roi Mohammed V s’était déplacé rue Monastir spécialement pour l’inaugurer en 1946 en présence du prince Moulay Hassan. On était présents pour cet événement d’une grande signification pour nous à cette époque. Driss Lahrizi, le célèbre résistant travaillait dans cette usine. Il habitait Derb Chorfa.
Mon oncle travaillait à l’Office du blé et avait, rue Monastir, un salon de coiffure où l’on se réunissait. Parmi les personnages que nous pouvions voir défiler, il y en avait de prestigieux. Il y avait Si Abdeslam Bennani de l’Istiqlal, fondateur de la ligue libre de football et responsable des Scouts hassania. Il était aussi responsable de la première compagnie des pompes funèbres musulmanes, installée dans un locale rue Monastir en face de l’usine Feltima. On le voyait le matin et le soir. Quelques trente mètres plus loin, le résistant Brahim Roudani tenait son commerce de vente d’eau de javel. Il venait au salon se faire coiffer et raser, muni de sa canne. Une autre personnalité qu’on ne manquait pas de remarquer est le docteur El Khatib qui avait sa clinique rue Monastir. Plus loin dans le même quartier, de la même rue Monastir, il y avait deux librairies, celles de Zayyat et celle de Boujamaa que Dieu lui accorde longue vie, un homme de grande qualité. Je n’oublierai pas Haj Driss Dbiza Maghraoui qui avait toute une rue à lui et sa Mosquée où j’ai appris et où enseignait le fkih Serghini qui devait, bien plus tard, inaugurer par ses prêches la mosquée Sunna de l’avenue 2 Mars. Il y avait aussi dans notre rue Zniber qui faisait de la musique et dirigeait l’orchestre de l’orphelinat. Son père Haj Znaiber originaire de Salé enseignait la musique.

L’Opinion : Vous rassemblez des documents sur la Nouvelle Médina (Derb Soltane) qui vous permettent de remonter aux origines, notamment du Club du Raja. Comment cette recherche de documents a commencé et quelles proportions cela a fini par prendre au bout de 40 ans de recherches?


Abdellah Naguib : En plus des documents que j’ai rassemblé, j’ai eu la chance de vivre des évènements inoubliables dans les divers domaines, sportif avec la naissance de la ligue libre de football, du mouvement des scouts Hassania, de l’inauguration par SM Mohammed V du cinéma Théâtre Royal-Al Malaki, de l’école Mohammedia, et de Filtima. Les proches et membres de la famille m’on beaucoup aidé à situer avec précision les événements qui marquèrent la vie au Derb As-Soltane qui constitue l’un des lieux historiques dans les domaines de la résistance, théâtre, cinéma, scoutisme et sportif. Nous avons vécu au sein d’une société soudée, fière de ses origines et jalouse de son indépendance.
 
L’Opinion : Que comptez-vous faire de cette richesse documentaire, un musée sur Derb as-Soltane? Quelle initiative faut-il prendre pour sauvegarder le patrimoine de Derb As-Soltane et pour que la population s’approprie l’histoire de ses quartiers?
Abdellah Naguib : Je serai parmi ceux et celles qui voudraient ce mobiliser pour défendre le patrimoine de Derb As-Soltane, dont les enfants avaient pris part activement au mouvement de libération et pour préserver nos traditions.


16/1/2012
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