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        Dossier

Saïd AFOULOUS

  Mohamed Tangi
une certaine image du Bidaoui ou le musée miniature de Casablanca
 












On peut se demander ce que cherche au juste Mohamed Tangi ? Né en 1949 à Derb Lingliz (quartier anglais) ancienne médina extra muros, il se livre, depuis une vingtaine d’années à une activité insolite consistant à assembler des traces de Casablanca de partout où cela peut se trouver, tout ce qui a rapport de près ou de loin avec la ville, surtout objets anciens : livres, journaux, films, affiches, disques de chansons, photos, cartes postales, médailles, manuscrits et bien d’autres articles et objets hétéroclites, jusqu’à l’appareil photo du premier photographe marocain, le fameux Mohamed Messaoudi qui officiait, depuis les années 30 du XXè siècle, à Bab Lkbir, près du café-bar Don Quichotte, à l’entrée du boulevard Houphouët-Boigny, ex-VIème Zouave et El Hansali menant en ligne droite vers l’entrée du port.
Aujourd’hui, ces objets constituent un vrai musée occupant un vaste appartement au quatrième étage d’un immeuble sis dans une petite rue derrière l’Hôtel des Almohades, avec murs couverts de tableaux, affiches et où des rayons débordent d’objets, de livres, de collection entière de journaux du début du XXè siècle. Parfois, on tombe sur un objet inattendu comme la tenue des sapeurs pompiers casablancais des années 30 et 40 avec un casque en cuivre massif.
Il n’aime pas qu’on dise de lui « collectionneur ». C’est quelconque avec connotation d’affairisme alors que cette activité il la veut totalement désintéressée. Il aimerait plutôt qu’on dise de lui simplement un « curieux qui aime passionnément sa ville ». Jusqu’au fétichisme.
Il doit bien y avoir une finalité quelconque à cette passion. Il ne semble pas avoir une idée précise là-dessus. Se donner tant de mal pour rassembler tous ces objets pourquoi faire ? Pour se donner soi-même une image, une identité ? Peut-être pour léguer un jour ces objets à la ville qui manque cruellement de musée et se désintéresse éperdument de son Histoire, jusqu’à autoriser de raser tout ce qui bouge pourvu que ça rapporte du fric ? Tout cela, Tangi ne le dit pas. C’est trop tôt pour parler de la destinée finale d’un tel projet ? Pour l’instant, ce qui compte c’est que tout geste doit témoigner de la passion pour la ville.
Pour aimer vraiment Casablanca, il a dû d’abord chercher à la connaître. Mais quel est le Casablanca de Tangi ? Casablanca a une identité fuyante, celle des riches qui sont sortis des petites maisons de la médina pour aller vivre dans de vastes et fastueuses villas à Anfa, juste après l’indépendance ; et celles des ouvriers et artisans de derb As-Soltane et Carrières Centrales, les véritables bâtisseurs de la ville champignon, celle des grands nationalistes, résistants, artistes qui ont marqué la ville de leur empreinte, celle des aventuriers et des débrouillards, celle des travailleurs besogneux, des ouvrières d’usine de textile ou encore des fainéants qui se prélassent à n’en plus finir dans les myriades de cafés enfumés, bruyants de télé, matchs de foot, celle diurne engorgée par la voiture et le marchand ambulant et celle nocturne des noctambules qui ne ferment l’œil qu’à l’aube etc.
Tangi dit n’être d’aucun bord, ni du côté des pauvres ni de celui des riches.
« Je suis à l’aise partout où je me trouve ».
Il hante aussi bien Derb Ghallef, Souk Ouled Mmina et Koréa’ que Paris dit-il. Pour chercher des bribes de la ville de Dar el-Beida, il n’y a pas de lieu où il ne s’aventurerait pas. On dirait qu’il irait jusqu’au bout du monde pour retrouver la moindre parcelle de la ville recélant une partie de mémoire. Au fond, on dira qu’il cherche à perpétuer sa propre mémoire à travers la ville, à l’opposé du destin de nombre de Bidaouis propriétaires terriens dont le nom git sous une épaisse chape d’oubli.

Propriétaires terriens

Comment cette passion est née ? Son père meurt alors que sa mère était enceinte de lui. En grandissant, sa mère lui parlait des gens de la tribu des Oulad Messaoud.
« Je me suis dit : tiens ça serait intéressant de connaitre l’espace géographique de Casablanca, les gens qui habitaient dans cet espace et en même temps voir ces terrains qui appartenaient à mes parents, où est-ce qu’ils en sont. C’était deux choses intéressantes : retrouver des terrains et connaitre les propriétaires de l’espace. J’allais donc chez les Ouled Messaoud. Je cherchais et, au fur et à mesure, j’ai remonté le fil de l’histoire ».
C’est ainsi, dit-il, qu’il a commencé à chercher à connaitre les familles et les terres qu’elles occupaient. C’est ainsi qu’il apprit que la tribu des Oulad Messaoud occupait l’espace d’Oued Merzeg jusqu’à probablement la Porte 4 du port (Bab Rab’a), en passant par Oulfa, Hay Hassani, Longchamp, Derb el-Hana, Ain Diab et la colline Anfa jusqu’aux frontières de Lahraouiyyine percé par les tribus Lahjajma et Maarif.
« Le site Anfa on l’appelait Dhar Lakbir avant de lui coller le nom d’Anfa, c’est là où se trouvait le douar Tangi disparu des mémoires une fois les terrains villas lotis ».
D’autres noms d’occupants de terrains, très renommés en leur temps, ont complètement été évacués des mémoires comme ceux des gens qui avaient des terrains au centre de la ville et qui les vendirent sous la pression du développement de la « ville européenne ».
 « C’est le cas par exemple des Ouled Ben Najeh qui avaient des terrains rue de l’Horloge, actuelle rue Allal Ben Abdallah ».
Aujourd’hui, on connaît à Casablanca surtout les Ouled Haddou et Lahraouiyyine, ce dernier nom rendu célèbre à cause des problèmes de « constructions anarchiques ».
« Mon grand-père maternel Bouchaib Bensaleh dont la maison en médina intra muros se trouve toujours à Derb Zizona, possédait des terrains sur la colline Anfa dominant la mer. Je ne peux pas connaitre les origines de leurs propriétés, j’espère qu’elles étaient honnêtes et que ce n’était pas des gens qui avaient eu des postes de responsabilité qui leur permirent de piocher un peu pour s’accaparer des avantages. Ils cherchaient des gens pour les aider à cultiver la terre, la terre à ce moment-là n’avait pas de valeur…»
La remontée des origines s’affinait au fil du temps.
« Je cherchais les origines des terrains et je commençais à être exigeant, je commençais à connaitre la tribu des Ouled Messaoud et leur descendants Ouled Jmel, Ouled Chaibat, Ouled Hmine. A la fin, j’ai découvert qu’il y avait 14 familles de propriétaires terriens originaires des Ouled Messaoud. Il y en avait une 15ème mais c’était très difficile à trouver ».
Pour retrouver des traces, il recourait à la Conservation foncière mais aussi les adouls d’Ain Chok pour prendre connaissance des registres de filiations.

Quête des traces

Ce processus de recherche des origines dont le déclic fut provoqué par les propos de la mère, a été suivi par celui du chercheur de traces de Casablanca. Ce nouveau processus s’est déclenché un jour à la suite d’une conférence sur l’histoire de Dar el-Beida.
« Je suis allé à cette conférence assoiffé de connaître des choses sur ma ville, à la fin j’ai été déçu, ça ne répondait pas à mes attentes. Dès le lendemain, je suis allé en quête de livres sur Casablanca, j’ai pris l’habitude d’aller à la librairie Tahiri à Rabat, Place Pietri, c’est un ancien fonctionnaire dans un ministère qui avait pris sa retraite et s’était spécialisé dans l’importation de livres anciens sur le Maroc, je me rappelle que j’avais pris chez lui « Villes et tribus du Maroc » de Michaux-Bellaire, les deux tomes. C’était le déclic, je chinais sur les livres anciens sur le Maroc et en particulier Casablanca, ensuite ce fut les cartes postales anciennes, les photos, les journaux, les petits gadgets, enfin tout ce qui a rapport avec Casablanca ».
Un jour, dit-il, il a hésité à acheter un objet mais il s’est rendu compte par la suite que cet objet était de la toute première importance, il a chèrement regretté de ne pas l’avoir pris.
« Depuis, en chinant, j’achète d’abord et je réfléchis après sur l’importance de ce que j’ai acheté, c’est devenu désormais ma devise».
Il s’intéresse à la carte postale, une industrie qui était florissante au début du XXème siècle. Les Européens migrants au Maroc y trouvaient une image exotique pour envoyer un message à leurs parents restés en métropole. Il en assemble le maximum en faisant le tour des salons internationaux. Au début, il en achetait des centaines, aujourd’hui quand il visite un salon de cartes postales, s’il peut en ramener une dizaine il est content car il se rend compte qu’il possède déjà la majorité des cartes postales sur Casablanca.
« A tel point que je peux donner aujourd’hui la cote d’une carte postale entre celle qui est rare et celle qui est courante ».

Des dizaines de milliers de photos

Ensuite, ce fut la photo sur Casablanca, un autre domaine de la traque de la trace de la ville qui va se couronner par une pêche miraculeuse.
« En chinant une fois j’ai fait une très bonne affaire, je suis tombé sur le fonds Vega, le photographe du boulevard Mohammed V qui travaillait pour le compte des journaux le Matin et Maroc Soir (Le Petit Marocain, la Vigie) années 50, 60, 70 et 80. Avant j’ai été le voir parce qu’il avait des plaques de verre qui étaient récupérés de l’ancien photographe Coutanson, l’un des premiers photographes installés à Casablanca ».
Dans ce fond Vega, ce sont des dizaines de milliers de négatifs, des plaques de verre, un stock très riche ayant trait à tous les domaines, politique, mondain, artistique, éducatif, sportif et loisirs à Casablanca pendant près de trois décennies.
Des reportages photos incontournables comme celui, complet, de la démolition des Arènes le 20 novembre 1966. Des photos de classes à la rentrée scolaire de diverses écoles musulmanes, israélites ou françaises depuis les années 1954.
Il espérait tomber sur le fonds du photographe Flandrin, le plus connu des photographes français, arrivé à Casablanca en 1912. Ce fonds est actuellement détenu par la Banque Populaire.
« C’est une très bonne chose que ce fonds ne soit pas sorti à l’étranger, ce qui aurait pu être très possible comme ce fut le cas pour beaucoup de choses ».
Beaucoup de photos prises avant 1912, Flandrin se les avait attribuées. Il est le premier à avoir pris une vue aérienne de Casablanca du fait qu’il travaillait pour l’armée coloniale française.
« Au début, il est venu pour nous dire voilà comment vous étiez. Moi j’avais beaucoup de respect pour ce photographe mais le jour où j’ai vu qu’il prenait des photos de nus de mineurs de 8 et 10 ans, j’ai changé d’avis. En 1928 il a fait publier un livre de photos « Casablanca avant et après » et un autre en 1952 en exploitant des photos de photographes qui l’avaient précédé : Diaz, Coutanson, Grébert, Mallet, Guilloux ».
Tangi raconte que ce précieux fonds de photos de Flandrin était resté longtemps en possession d’un photographe marocain, Haj Larbi Fogra, qui disait avoir travaillé avec Flandrin décédé en 1958. Ce dernier avait son établissement rue Guy Lussac. Le fonds, des années stocké dans un hangar, devait être acheté par un imprimeur du Maarif qui pensait en faire des tirages et qui avait justement réédité l’ouvrage de Flandrin « Casablanca avant et après ». La Banque Populaire a fini par en faire l’acquisition pour sa Fondation chez l’imprimeur ce qui permet de sauver ce fonds précieux.
Au cours de ses pérégrinations, Tangi découvre des choses surprenantes. Notamment que la carte postale du début du siècle permet de découvrir l’étrange mentalité des Français de l’époque qui pouvaient envoyer à leurs proches, parents ou épouse des cartes postales donnant à voir des corps de Marocains calcinés.
« C’est l’horreur. Il fallait être dérangé d’esprit pour commettre un tel acte, cela montre quelle était la mentalité de l’époque…»

Trouvailles aux puces

Apparemment, chaque objet a une histoire. Tangi peut dire que telle médaille il a eu du mal à la trouver, 6 ans de recherche, et la payer très cher, tel livre ou films il a dû batailler pour les avoir etc. Mais à Casablanca, tellement d’histoires peuvent être contées à partir de chaque objet récupéré d’un marché aux puces ou ailleurs comme celle de ce vieux manuscrit en arabe qui est registre du consulat d’Allemagne au début du XXème siècle trouvé chez un boutiquier à Souk Ouled Mmina, Hay Hassani.
« Il était en train d’essuyer des vitres avec, je le lui ai pris pour vérifier de quoi il s’agit et j’ai découvert à ma grande stupéfaction qu’il s’agit bel et bien du registre du consulat d’Allemagne à Casablanca écrit en arabe ».
Après une vingtaine d’années d’accumulation boulimique d’objets, Tangi peut dire :
« Aujourd’hui je commence à chiner chez moi, il m’arrive de retrouver des choses que j’avais oubliées et que je revois d’une autre manière, ça m’étonne de dépoussiérer ma propre boutique de curiosités».
La passion de quêteur d’objets témoins de la ville ne fait que renforcer le rapport à l’ancienne médina où existent toujours les maisons de ses grands parents, paternels à Derb Hammam et maternels à Derb Zizona.
« Je déambule toujours dans le dédale de la médina. Autrefois, il m’arrivait de faire une heure et demie pour arriver de Bab Marrakech à la maison des grands parents à Derb Hammam par la rue de Salé grouillante de monde parce que je rencontrais des gens que je connaissais et, le temps de saluer et d’échanger quelques propos, les aiguilles de la montre tournent en vitesse sans m’en rendre compte. Maintenant je peux circuler pendant des heures pour enfin tomber sur un ancien habitant, un rare rescapé qui n’a pas pu quitter la vieille ville ».
Pour la médina à sauvegarder, il y a des vœux à exprimer en priorité :
« Le terrain de Sour Jdid de huit hectares que la Marine Royale va céder devrait, au moins en partie, être transformé en airs de jeux et espaces verts pour les jeunes de la Médina, il y a des craintes qu’ils ne soient envahis par des immeubles et du béton. L’autre vœu c’est que la place Bidaoui, ex-Amiral Philibert, porte un jour le nom de Place Chouhada en mémoire des premiers Marocains qui sont tombés lors du bombardement de Casablanca et du débarquement du contingent colonial franco-espagnol ».






16/1/2012
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