Restitution de la mémoire des lieux « Lamdad lil wa lma’na gamra » zajal de Aziz Mohammed Ben Saâd  | |
« Lamdad lil wa lma’na gamra » (L’encre est nuit et le sens pleine lune) est le nouveau recueil de poèmes en zajal, poésie en arabe dialectal, de Aziz Mohammed Ben Saad. Les poèmes de ce recueil sont conçus par leur auteur comme autant de victoires à l’actif de « la mémoire des lieux » ici les Carrières centrales, les éternels bidonvilles de Hay Mohammadi, tout au moins dans le poème intitulé « Ach tra ya çantra » (Que s’est-il passé Carrières centrales ?) où sont évoqué les cinémas Charif, Saada et le Derb Moulay Chrif non pas la prison mais le quartier que l’aura sinistre des geôles secrète a complètement gommé. « Ach tr aya çantra ? une question ironique car effectivement rien ne se serait passé, au bout de cinquante ans, dans ce bidonville de la misère où l’auteur était né, le bidonville qui a valu à Casablanca d’être la première ville au monde à avoir inventé cet habitat précaire fait à l’origine de boîtes de conserve, bidons, aplatis, « revendus cher aux constructeurs de bidonvilles » comme l’évoque Mohammed Khair-Eddine dans « Une odeur de mantèque ». C’est le Hay « bien vivant » que l’auteur continue à hanter au quotidien. L’autre lieu c’est le grand quartier Sidi Bernoussi, où Ben Saad avait grandi et passé le plus claire de sa vie jusqu’à présent, boulevard Abi Darr Ghifari le Charii Choufouni, cinéma Salam dont il ne reste que le nom, Souk Dalma, Douar Hmer, Derb Ma’guiz, Berliet et la périphérie Sidi Moumen, Feddane Lkhair, Ain Harrouda. A propos de Bernnoussi privé de son unique cinéma transformé en Kissaria en étages, quartier à l’origine construit à l’orée d’un obscur mausolée lui-même placé près d’une source qu’on a condamnée en détournant ses eaux vers la mer, l’auteur écrit dans le poème « Les Larmes des saints » : « leurs larmes hélas versent dans le caniveau ». En arabe on exprime l’inanité souvent par l’image de l’eau versée dans le sable. Ici on exprime par une image très violente, en plus de l’inanité, une certaine déshérence du lieu. L’auteur évite le style direct, use de sous-entendus, jouant sur l’ellipse. C’est qu’il revient à l’artiste oeuvrant dans la proximité intime, de renouer, travail d’Hercule, avec la mémoire du lieu, la reconstruire, lui redonner corps et surtout produire du sens en fin de parcours. Quelle tâche plus ardue, complexe de faire en sorte qu’il fasse bon de vivre dans le lieu dont on est l’hôte par la production du sens? Il semble que la production du sens constitue le thème essentiel de la réflexion du poème sur lui-même, une réflexion qui traverse les poèmes dans leur ensemble comme on le voit dans « Kissane lahlal ». L’évocation du lieu s’explique par le désir de s’ancrer le plus dans le sol où l’on vit et qui incarne le quotidien. Mais s’y ancrer si profondément sans tomber dans le risque d’une aliénation par une excessive proximité, d’où l’absence de recul pour ajuster la faculté de vision. Et c’est justement de vision lucide qu’on a le plus besoin, élément essentiel dont se nourrit l’énergie du poème. Ben Saad porte toujours ce béret noir à la Tché Guevara ce qui lui donne un aspect d’engagement et de résistance lui qui s’étonne que les choses n’aient pas tellement changé aux Carrières centrales. Il a l’impression que le temps a suspendu son vol. Tant de gens vivent encore dans les bidonvilles comme il y a cinquante ans et même plus. Le premier recueil publié par Ben Saad est « Kalima fi izar hayati » (Un mot dans le drap de ma vie) publié en 1996, le deuxième « Madhi bskati » (Absorbé par mon silence) en 2000, le troisième « Htit bla mghzal » (bavardage sans fuseau) en 2004, le quatrième en 2006 « Qad touchmissou addilal » (Peut-être que les ombres s’ensoleilleront-ils » qui avait reçu le prix de l’Isesco en 2004 avant d’être publié par les soins de cette institution et enfin l’avant dernier recueil « Sayyad lmaani » (Chasseur de sens) en 2007. Chaque fois on remarque que Ben Saad tient à réserver un pourcentage des ventes des ses ouvrages pour son association Ajnihat Assalam pour la création des personnes handicapées. Lui-même souffre d’un handicap moteur des membres inférieurs depuis la naissance et ne dispose pas moins d’une grande autonomie de mouvement. Il avait poursuivi ses études jusqu’à obtenir une licence en littérature arabe et travaille dans la bibliothèque municipale du quartier Bernoussi qui n’a de bibliothèque que le nom. L’activité associative demeure pour lui une façon de faire du travail collectif. Ce dernier se traduit, pour la poésie, par la publication des poésies accompagnées de CD audio où les poèmes sont chantés par Fattah Naggadi non-voyant professeur de musique (piano), enseignant au conservatoire de musique de Casablanca. De même des illustrations dessins à l’encre de chine de Aziz Boumehdi. Saïd AFOULOUS
« Lamdad lil wa lma’na gamra » zajal de Aziz Mohammed Ben Saâd, éditions Saad Warzazi
20/11/2009 |